La nostalgie n’est plus ce qu’elle était | Emmanuel Vigier, Predrag Matvejević, Saša Stanišić, Sarajevo, Dubravka Ugrešić, guerre des Balkans
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Emmanuel Vigier   
La nostalgie n’est plus ce qu’elle était | Emmanuel Vigier, Predrag Matvejević, Saša Stanišić, Sarajevo, Dubravka Ugrešić, guerre des BalkansIls sont nés en Yousgoslavie. Ecrivent aujourd’hui l’exil ou la mort d’un pays qui n’est plus. La nostalgie aussi parfois. L’amertume de l’après-guerre. Une littérature qui interroge l’identité. Mots et paroles de quelques "ex" à travers le monde...

En 1996, Predrag Matvejević, professeur d’université, auteur du «Bréviaire Méditerranéen» préfaçait «Prélude à la guerre» de Vidosav Stevanovic, un roman d’un intellectuel serbe immigré en France. Exilé lui aussi -il avait quitté la Croatie pour l’Italie-, Predrag Matvejević écrivait ceci: «Beaucoup de nos amis «ex-yougoslaves», émigrés, dispersés, connaissent une situation plus grave que n’est la sienne ou la mienne : une nouvelle diaspora. Je ne fais pas ici appel à la compassion : qu’elle soit réservée à la plupart de ceux qui sont restés, entre silence et obéissance, dans un monde «ex». Je leur oppose ce statut mal défini-entre asile et exil.» Plus de dix ans après la fin des guerres qui ont déchiré la Yougoslavie dans les années 90, nombre de ces intellectuels vivent toujours en dehors des frontières des anciennes républiques yougoslaves. Ils poursuivent leur carrière. Continuent à écrire. Des romans, des pièces de théâtre, des poèmes dans lesquels l’Histoire reste en arrière plan, menaçante.

En France, leurs œuvres ne sont certainement pas exposées comme elles le méritent. Comme si les regards vers les Balkans, et plus particulièrement les pays qui formaient la Yougoslavie, étaient toujours empreints d’appréhension, de culpabilité, aussi peut-être. La France avait à peine entrouvert ses portes aux milliers de réfugiés yougoslaves. La Bosnie a désormais sombré dans l’oubli : les medias se souviennent de ce pays et de son peuple, quand les criminels de guerre sont arrêtés, après de longues années de cavale en Europe…Pourtant, dans cette rentrée littéraire foisonnante, deux voix, deux écritures de deux écrivains nés l'un et l'autre dans l'ancienne Yougoslavie, ont été unanimement saluées par la critique.

"Je suis yougoslave donc je me décompose en plusieurs parties"
"Le soldat et le gramophone", le premier roman de Saša Stanišić -jeune écrivain né en Bosnie, réfugié en Allemagne- est le récit d’un enfant, Aleksandar, qui a peut-être grandi trop vite. Mais Aleksandar a de la chance: il a le goût de l’écrit et de l’imagination. Beaucoup d’imagination. Un enfant magicien qui sait manier la baguette: «Une fois que j’aurai permis à grand-père Slavko de vivre à nouveau, mon tour suivant sera de nous rendre tous capables de retenir les bruits. Nous saurons déposer dans un album des sons le souffle du vent dans les feuilles du cerisier, le grondement du tonnerre et les aboiements nocturnes des chiens.»

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Dans l’école de la petite ville qui vit ses dernières heures yougoslaves, les discussions fusent. «Je suis un mélange. Je suis moitié-motié. Je suis yougoslave-donc je me décompose en plusieurs parties. Il y avait eu toute la cour de récré qui s’était étonnée que je puisse être quelque chose d’aussi vague.». En bon magicien, Aleksandar a le pouvoir de faire vivre longtemps ceux qui sont morts. «Après sa première mort, Tito s’est installé dans nos cœurs, avec une petite valise pleine de discours et d’essais et s’y est construit un édifice plein d’idées pompeuses.» Il raconte un monde qui se termine, les dernières réunions de la section locale Parti, à laquelle assiste sa mère. Et la fureur d’un nouveau monde en train de naître, sous les bruits des bombes. "Dans quelle guerre sommes-nous?", s'interroge un soldat.
La construction de ce premier roman épique, souvent drôle («J’ai essayé d’expliquer à Francesco que nous autres en Yougoslavie, nous faisons des économies sur tout, même en écrivant, et que deux «c» l’un à côté de l’autre, c’en est un de trop.»), est ingénieuse. Des chapitres sans suite. Un roman dans le roman, inachevé celui-là, au titre «yougonostalgique»: «Le bon vieux temps». Des lettres envoyées à un premier amour à Sarajevo, pendant son interminable siège. Une collection d’images. Parmi elles : «Un puzzle inachevé : Tito serrant la main d’E.T»...Le lecteur peut s’y perdre, jamais il ne s’égare. Il faut seulement se laisser guider par la voix de l’enfant-magicien : «Je suis contre la fin, contre la destruction ! Il faut suspendre l’achèvement. Je suis le camarade en chef de ce qui continue pour toujours et je soutiens ce qui va ainsi de suite.»

Comme en écho, le roman de Dubravka Ugrešić : "Le ministère de la douleur", est lui aussi un livre-phare de la rentrée. Cette fois, la guerre est bien finie. A Amsterdam, Tania donne des cours de littérature à des immigrés tous issus de l'ex-Yougoslavie, qui travaillent au noir, dans la confection, pour un club sado-maso...L'enseignante, elle aussi, vient du même pays qui a sombré. Son cours prend une étrange tournure. On y débat de l'Histoire, celle qui les a menés là où ils sont, en exil, et de la langue, celle qu'ils n'ont plus en commun: "Derrière le Croate, le Serbe, le Bosniaque se tiennent des formations paramilitaires. Vous n'allez quand même pas accepter que des criminels semi-illétrés s'imposent à vous comme conseillers linguistiques" s'exclame-t-elle devant ses élèves. Elle leur demande de faire un travail d'inventaire de la vie quotidienne en Yougoslavie. "Pour la plupart, ils aimaient surtout retourner à leur enfance. C'était le territoire le plus sûr et le plus indolore." Mais la douleur est inévitable. Un de ses étudiants lui reproche son goût pour le passé, non sans ironie:"Les Slovènes ont déjà mis en circulation une cassette du discours de Tito, ils ont compris les premiers la valeur commerciale de la nostalgie". Un autre se suicide avant que son père soit jugé à La Haye, pour crimes de guerre. Et quand Tania rentre chez elle en Croatie, elle se heurte à d'autres murs. L'exilée n'a plus sa place nulle part...
A l'inverse du jeune Saša, Dubravka Ugrešić ne fait pas son entrée en littérature. Née en 1949 prés de Zagreb, cette romancière, spécialiste de la littérature russe, est l'auteur d'une oeuvre déjà considérable. Dans les années 80, traductrice, elle est aussi auteure à succès de nouvelles, de livres pour enfants, qui reçoivent les prix les plus prestigieux. Dans toute la Yougoslavie... Durant les années de guerre, Dubravka Ugrešić ne se tait pas. Elle dénonce, s'oppose au nationalisme. Elle est vue, par une presse à la botte du pouvoir, comme une sorcière, une traitre. "Dégoûtée" (Libération, 4 septembre 2008), elle s'en va. Elle vit aujourd'hui, comme l'héroïne de son roman, à Amsterdam.

Une littérature de la chute
La nostalgie n’est plus ce qu’elle était | Emmanuel Vigier, Predrag Matvejević, Saša Stanišić, Sarajevo, Dubravka Ugrešić, guerre des BalkansL'oeuvre de David Albahari, né en Serbie, a elle aussi connu un véritable bouleversement dès lors que son auteur a émigré. "En 1994, quand j'ai décidé de partir au Canada, la guerre en ex-Yougoslavie se poursuivait. Nos enfants étaient petits et nous avons simplement voulu les emmener loin de tout ça. J'ai aussi ressenti le fait que partir de cette zone de guerre, ça serait mieux pour l'écrivain que je suis. A ce moment-là, j'ai reçu une invitation pour participer à une résidence à l'université de Calgary. J'ai accepté et, quatorze ans plus tard, nous sommes toujours à Calgary." Auteur de nouvelles et de romans, l'oeuvre de David Albahari est peuplée d'exilés, d'errants, de fantômes. Dans son dernier livre publié en France "Hitler à Chicago", les peuples migrants croisent les peuples premiers, les Indiens:"Tu viens de Grèce?" demande John. "Non, lui dis-je, je viens d'un pays qui n'existe plus."L'indien lève lentement le regard vers moi: "C'est pour ça que tu te perds si facilement." Ses romans sont souvent constitués d'un seul paragraphe, dans un rythme, une musique hypnotique, obsédante. Ses personnages parlent beaucoup, ne s'arrêtent pas. Essayent de comprendre ce qu'ils font dans un monde nouveau. "Il n'aimerait pas que je croie, a-t-il dit, qu'il était de ceux, qui d'une manière extrêmement irrationnelle ressentent la nostalgie d'une chose indubitablement disparue, car il ne regrette pas ce qui n'est plus, mais ce qui aurait pu être." ("Globe Trotter").

Toute cette littérature est qualifiée de "post-yougoslave" par la maison d'édition croate Durieux. Jérome Carassou, responsable des "Editions non lieu", publie de la poésie, des nouvelles "post-yougoslaves" dans une revue trimestrielle "Au sud de l'Est". "Plus que de l'exil, c'est, je pense, une littérature de la chute, de la perte ...Elle est marquée par la quête de sens. Et par l'absurde. Ce qui est remarquable aussi chez tous ces auteurs, c'est leur regard porté sur l'Ouest. Ils n'hésitent pas à faire une critique virulente de notre société." Selon Dominique Dolmieux, qui lui publie du théâtre balkanique aux éditions "L'espace d'un instant", "il y a une manière d'aborder le réel très frontale." Le dramaturge macédonien Dejan Dukowski interroge la violence dans la plupart de ses pièces. Comme Milena Marković, jeune auteur serbe, qui fait parler les tueurs dans "Puisse Dieu poser sur nous son regard-Rails"`. Les exemples ne manquent pas.

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Velibor Čolić est probablement l'auteur bosniaque le plus connu en France. Invité, en mai dernier, à la dernière édition du festival "Etonnants Voyageurs", une des manifestations les plus importantes consacrées à littérature en France, Velibor Čolić a évoqué "le besoin physique" de communiquer la colère, lors d'un débat sur le pardon. Lui aussi fait parler les tueurs dans son dernier roman, "Archanges", d'une violence presque insoutenable. "Dans la plupart des films américains, les méchants sont laids, cons et stupides. Dans la vraie vie, non. L'horreur est là. Les monstres sont comme nous et nous sommes comme les monstres. Radovan Karadžić est un poète. Mauvais, très mauvais poète mais POETE. Dans la littérature, il me semble, il faut éviter à tout prix le pathos, les bons sentiments et les jugements définitifs. Personne, écrivain ou pas, n'a le droit de condamner, juger ou pardonner au nom de son peuple." C'est peut-être là une des raisons pour lesquelles les "ex" bousculent, dérangent...Dés la première page d'"Archanges", le narrateur prévient: "Nous sommes tous coupables parce que témoins".


Bibliographie:

David Albahari: Hitler à Chicago (Les Allusifs) ; Globe Trotter (Gallimard)
Stevislav Basara: Le pays maudit (Gaïa)
Velibor Čolić: Archanges (Gaïa); Les Bosniaques, Chronique des oubliés (Gaïa)
Dejan Dukovski: Baril de poudre, Balkans' not dead, L'autre côté (L'espace d'un instant)
Miljenko Jergović: Buick Riviera, Le palais en Boyer (Actes Sud)
Milena Marković: Puisse Dieu poser sur nous son regard-Rails, Le vaste monde blanc, Un bateau pour les poupées (L'espace d'un instant)
Saša Stanišić: Le soldat et le gramophone (Stock-La Cosmopolite)
Vidosav Stevanovic: Prélude à la guerre, La même chose (Mercure de France), Abel et Lise (L'Esprit des Péninsules)
Dubravka Ugrešić: Le ministère de la douleur (Albin Michel), Le Musée des redditions sans condition (Fayard)


Quelque dates:
-Théâtre: du 30 septembre au 4 octobre - 20h30 : Sniper avenue de Sonia Ristic (Editions l’Espace d’un Instant) mise en scène de Magali Léris - Scène Watteau - Nogent sur Marne
-Littérature: du 7 au 12 octobre: 9èmes Rencontres Européennes du livre de Sarajevo-Centre André Malraux


(30/09/2008)