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«Ecrire c'est accepter le risque de se perdre», Sofiane Hadjadj (1)

«Un si parfait jardin», ton dernier roman, a été publié aux éditions «Le Bec en l’air» (France) dans la collection «collatéral». Cette collection, pour reprendre les mots de l'éditeur, «croise littérature et photographie contemporaines». Comment est né le projet d’un roman à deux, avec un photographe?
A l'origine – parce qu'il en faut bien une – Michel Denancé, photographe d'architecture professionnel (il est le photographe de l'architecte Renzo Piano), est venu à Alger en 2003, puis en 2004 pour réaliser une série de photographies en vue d'un livre d'art consacré à Alger. Nous avons ainsi arpenté la ville durant ces deux séjours, et réussi, presque par hasard, à visiter le Jardin d'Essais. Le jardin était alors dans un état disons très moyen, fermé depuis presque 10 ans mais dégageant aussi une sorte de poétique de l'abandon. Michel Denancé en a tiré plus d'une centaine de clichés. Le projet de livre d'art ayant été ajourné, ces photographies se sont certainement endormies au fond des tiroirs – bien rangés – de Denancé, jusqu'à ce qu'elles soient exhumées pour une petite exposition à Paris, il y a deux ans, et que Fabienne Pavia, directrice du Bec en l'Air lance son idée de croiser littérature et photographie (le Bec en l'Air est spécialisé dans l' «écriture photographique»). Il me semble que, tout naturellement, lui est venue l'idée, à partir des photographies de Michel Denancé de me «commander» un texte. Pourquoi moi ? Je ne saurais pas dire exactement... mais quoi qu'il en soit, je me suis lancé dans un texte de fiction, qui ne pouvait d'ailleurs être que de fiction, autour de ces photographies, autour du jardin, au sens littéral du terme, comme on tourne autour du pot !

Il y a, dans «Un si parfait jardin», comme la recherche d’effets de type photographique. Alger est comme balayée du regard et décrite en une succession d’instantanés, fugaces et assez parcellaires. C’est comme si l’écriture tentait d’épouser le regard de Michel Denancé et, surtout, de restituer, ce qu’il a de décalé, de non réaliste…
Je n'y ai pas pensé au départ, mais il est vrai que mon récit se présente au final comme une succession de séquences ou d'impressions… Mais je n'ai aucune culture photographique, ni même de goût particulier pour la photographie que j'ai un peu mieux appréciée en coéditant avec le Bec en l'Air quelques livres où elle tient une place importante : je pense au livre des photographies d'Etienne Sved (2) . J'ai, bien entendu, regardé les photographies de Michel Denancé avant d'écrire puis je me suis efforcé de les oublier totalement ou de n'en retenir que des éléments épars que j'ai restitués comme des souvenirs enfouis. Mais ma vraie passion, c'est le cinéma, et particulièrement le cinéma hollywoodien des années 30/50 et le cinéma moderne aussi, où l'errance devient une façon d'être au monde. Mon personnage principal «revient» au pays natal après une longue absence et son appréhension des choses ne peut être que fragmentaire, sensorielle, désordonnée à travers ses marches à travers la ville. Tout cela est parfaitement non réaliste, effectivement.

Le roman est l’histoire d'un jeune paysagiste algérien qui se retrouve dans la peau d’un policier enquêtant sur un vaste trafic qu a pour théâtre le jardin d’essais. L’enquête n’aboutit pas. Sans recherche d’interprétations faciles, peut-on dire que ce jardin est une métaphore d’une Algérie maffieuse, impénétrable?
Algérie maffieuse, c'est peut-être exagéré, mais la réalité telle qu'elle semble se présenter au héros est un inquiétant théâtre d'ombres qui donne le sentiment que tout se joue en coulisse. Mais, d'autre part, j'ai essayé d'exploiter cette idée qu'exprime au début du récit un professeur italien, le Pr Marcello Fagiolo (qui est en vrai un éminent spécialiste de l'histoire des jardins) et qui parle, à propos du voyage de Dante, d'une «métaphore initiatique du jardin en tant que théâtre de la mémoire». Le jardin d'Essais devient donc un théâtre d'ombres et de mémoire.

Les personnages d’«Un si parfait jardin» sont très sommairement décrits, aussi bien physiquement que psychologiquement. Ils sont si dépouillés qu’ils en sont tranchants, presque irréels...
C'est un court récit, où il faut aller vite. Les personnages ne sont donc là que pour nourrir l'action. Pas le temps donc de développer leur psychologie sinon un trait de leur caractère lié à une ou plusieurs anecdotes. Ils sont tous là à ressasser un épisode de leur vie. Je voulais dire que les choses ne subsistent dans notre mémoire qu'au travers de détails simples de la vie (une chanson, un événement sportif, la mort d'un acteur américain,…). Aussi, ces personnages sont-ils à la limite de la caricature, mais ils disent tous quelque chose d'un état de lieux de l'Algérie à un moment donné. Du moins je l'espère…

Une fine pellicule d’étrangeté enveloppe l’univers des personnages de tes écrits et le rend surréel - ou «infra-réel» si tu préfères le terme par lequel Roberto Bolano désignait son monde romanesque…. Quel rapport ton écriture entretient-elle avec la réalité?
C'est simple : je n'aime pas la réalité et j'ai tendance à la fuir! Mais on pourrait distinguer la «réalité» matérielle des choses du «réel», qui est ce qui nous appartient en propre, ce que nous vivons d'une façon commune et subjective mais qui n'en constitue pas moins un témoignage pertinent du monde. J'aime les écritures qui semblent s'éloigner de la réalité pour nous plonger dans un réel fantasmé, cauchemardesque ou extravagant. Le rêve est alors pour moi le moyen le plus sûr de parler du monde. En effet, mon récit se veut une succession de scènes rêvées, à l'atmosphère ouatée, à la lumière crue et blafarde, où les personnages sont en état d'apesanteur comme dans cette longue balade matinale du héros à travers Alger. L'étrangeté est alors celle de ces rêves, où nous nous dédoublons et où nous nous voyons rêver. Et puis : deux de mes auteurs favoris sont Kafka et Pessoa, qui mettent en scène des personnages simples en butte à un monde qui leur est étranger, un monde où ils se sentent étrangers. Robert Bréchon, un des meilleurs spécialistes de Pessoa parle à son propos d' «étrange étranger». Comme beaucoup, je me sens très souvent étranger en Algérie, mais aussi étranger à moi-même ! Cette étrangeté de mon héros - le fait qu'il revienne après une longue absence - lui assure une sorte de distance et de flegme face aux événements.

Rencontre avec Sofiane Hadjadj   | babelmedTu es en même temps qu’écrivain, éditeur. Barzakh est la principale maison d’édition algérienne spécialisée dans la création littéraire. Comment gères-tu cette double existence d’auteur et d’éditeur?
Double existence signifie être schizophrène, tout simplement. Ce qui est, pour le coup, une métaphore parfaite du «métier de vivre» (pour reprendre le titre du dernier livre de Pavese) en Algérie aujourd'hui. Deux vies : le jour, le métier d'éditeur, à savoir lire des manuscrits, essayer d'en tirer le meilleur, essayer de rester lucide et de voir lequel de tel ou tel roman dit le mieux et le plus de choses de l'Algérie d'aujourd'hui, du réel, donne du sens aux choses, ce qui n'est pas le plus simple ; la nuit, lire encore, les auteurs que j'aime (en vrac : Fitzgerald, Hammett, Le Carré, Pamuk, Vila-Matas, …), qui me sont proches, qui m'aident vraiment à vivre et à écrire pour ne pas me diluer dans les manuscrits que je travaille, ne pas me dissoudre totalement, tenter de savoir qui je suis en propre et non plus vivre par procuration. C'est assez douloureux comme expérience, car j'en arrive très souvent à ne plus savoir si j'existe réellement où si je ne suis que l'incarnation de tel ou tel personnage d'un des auteurs que je publie ! J'aime écrire alors des histoires extravagantes, «irréelles», j'aime m'abandonner au rêve, demeurer dans cette zone intermédiaire entre rêve et réalité. Ce pourquoi un de mes livres préférés reste «Alice au pays des merveilles». Qui pourrait dire que ce que vit Alice est vrai ? Pourtant, rien ne me semble plus réel. Pour l'instant j'essaye d'écrire, je tente des chose, j'apprends à écrire comme j'apprends le métier d'éditeur. Mais, un jour, je sais que je devrai choisir entre les deux, car être éditeur est un travail d'équilibre, de négociation, de compromis avec un auteur, un texte, un public, au final avec soi-même, alors qu'écrire c'est s'enfoncer dans sa propre nuit et accepter le risque de se perdre, d'échouer, ou comme l'écrivait Sadek Aïssat dans son dernier roman, « c’est naviguer et naviguer c’est accepter le risque de se noyer».

En tant qu’éditeur : pouvez-vous dire que la littérature algérienne soit actuellement en phase de renouveau?
On a eu la chance et le malheur en Algérie d'avoir des figures littéraires tutélaires importantes (je pense au «quatre fantastiques» : Mohamed Dib, Kateb Yacine, Assia Djebar et Rachid Boudjedra), qui ont fondé et offert un monde d'une richesse inouïe. Mais ces figures fondatrices ont empêché - au sens psychanalytique -, d'une certaine manière, un développement serein de la littérature algérienne, si tant est que la sérénité ait quelque chose à voir avec la littérature. Aujourd'hui, il s'agit de se réapproprier cet héritage pour mieux s'en affranchir. On ne peut pas faire comme s'il n'existait pas, on ne peut pas écrire sans cet horizon, mais on doit être capable d'aller voir ailleurs. Tout l'enjeu est là. Nous réinventer en gardant la mémoire des choses. Je crois alors qu'à notre insu quelque chose fait œuvre. Par exemple, deux auteurs comme Mourad Djebel et El-Mahdi Acherchour avancent en silence, ils ont médité les anciens (Mohamed Dib et Kateb Yacine) et ont posé les jalons d'un monde, d'un imaginaire, d'une langue qui sont parfaitement algériens et qui s'inscrivent dans l'universel. Je les admire parce qu'ils ont le courage de se perdre dans l'écriture. Tout cela demande du temps, des éditeurs, des lecteurs aussi ! Mais ça c'est déjà une autre histoire.

Interview réalisée par Yassin Temlali


Notes

(1) Alger en 1970, Sofiane Hadjadj poursuit des études d'architecture à Paris. A la fin des années 1990, il crée, avec Selma Hellal, les éditions Barzakh consacrées à la création littéraire. Il a publié un recueil de nouvelles, «La Loi» (Barzakh, 2001) et un récit «Ce n’est pas moi» (Barzakh, 2003). Ses nouvelles sont parues en France dans différents recueils («Les Belles Etrangères», L’Aube, 2003 ; «Des nouvelles d’Algérie», Métailié, 2005. «Un si parfait jardin» 5Le bec en l’air, 2007) est son dernier roman.
(2) «Alger 1951, un pays dans l'attente», photographies d'Etienne Sved, textes de Malek Alloula, Maïssa Bey et Benjamin Stora, Barzakh/Le Bec en l'air, 2005.

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