Le trans-port poétique: Spécial Biennale internationale de poésie de Liège | Jalel El Gharbi
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Jalel El Gharbi   
Le trans-port poétique: Spécial Biennale internationale de poésie de Liège | Jalel El GharbiLa Meuse, l’endormeuse, selon le mot de Péguy coule à contre sens de ce que nous percevons d’elle. Et le soir, à l’heure où il fait bon la longer, elle aime à ressembler à La Nuit étoilée de Van Gogh.
La 25eme biennale internationale de poésie s’est tenue du 4 au 7 octobre au palais des Congrès de la cité ardente. Cette session fut présidé par le poète écossais Kenneth White, un poète immense au rire très communicatif. Sa poésie est une tentative de se prémunir de la mort par un recours aux images du monde. Présidant la séance de clôture, il rappela que la veille à 9h30 des canards sauvages survolèrent la Meuse en forme de V. Pathétique, ce recours au V d’un vol de canards pour dire que l’être ne relève pas du non-sens. Il y a plus de dix ans que je lis ce poète et j’ai toujours pensé qu’il irait aussi loin que Blaise Cendrars, dans l’écriture, dans la méditation et dans la méditation sur l’écriture. Nous nous sommes tout de suite tutoyé. Voici comment le poète se présente dans un poème intitulé Autobiographie :

«Je suis passé par plusieurs institutions
j’ai claqué quelques portes

j’ai connu des vies et des amours
dont il me reste quelques marques

je suis allé jusqu’au bout de la poésie
jusqu’à l’espace où l’esprit s’éclaire –

à présent j’avance hors de toute image
me suive qui ose le faire.»

Voici de grands poètes: Sylvestre Glancier, Philippe Jones, Jean Métellus. Revoir ces hommes et ces femmes qui ont des qualités humaines exceptionnelles est toujours un bonheur.
Pour l’atelier de traduction, José Ensch, la grande dame de la poésie francophone, donna ce poème sur lequel on ne cessa pas de gloser. Contentons-nous d’en saisir toute la teneur poétique:
«Cerises derrière le mur
Et l’enfant immobile
Cueille de tous ses yeux
Ces sombres soleils rebondis»
José est malade. Mais elle est là, plus grande que la fatigue.
Je dis bonjour à Marie-Clotilde Roose et bonjour au poète dont l’œuvre me semble méconnue : Alain Suied avec qui j’ai un échange très intéressant qui demande à être prolongé. Sa lucidité et sa discrétion et son sens de l’humain sont frappants.
Je dis bonjour à Frédérique Longrée, à Rose-Marie François, Moussia Haulot, Jean-François Goers, Béatrice Libert, Jean-Luc Wauthier, Romy Souery pour leur accueil, pour leur proximité.
Sur les étalages des livres exposés à la vente : un livre de plus de 400 pages. Témoignage tout aussi émouvant qu’édifiant de Jeannine Burny sur l’escorte qu’elle fait à Maurice Carême depuis 1941. L’ouvrage est intitulé Le Jour s’en va toujours trop tôt. Sur les pas de Maurice Carême . J’ouvre le livre. L’épigraphe est renversante de vérité : « Aimer, c’est dire à l’autre, Toi tu ne mourras jamais. » Le mot est de Gabriel Marcel.
Jeannine a une grande culture. Ensemble, nous avons visité tous les musées de Belgique multipliant à l’envi nos commentaires. Elle préside la Fondation Maurice Carême dont le siège est à Anderlecht. C’est aussi un musée à visiter absolument.
Voici Paul Poublan si amical et si généreux. Il se dévoue pour l’œuvre d’un grand poète, Toussait Médine Shango (TMS). L’œuvre de ce poète que Pierre Poublan ne cesse de soutenir est comparable à celle de Paul Valéry. Il est étonnant que la France ne reconnaisse pas facilement la qualité de ses écrivains.
Voici des amis : Alexis Haulot, à le voir, je me rappelle feu son père Arthur Haulot, le père fondateur des biennales voilà 50 ans. Infatigable et toujours souriant, Alexis continue en silence l’œuvre de son père.
Des retrouvailles aussi avec Rome Deguergue. Où l’avais-je déjà rencontrée ? Je vais la lire très attentivement. Autres projets de lecture : Salah Niazi. C’est un grand ami, pourtant je n’ai pas encore lu son autobiographie que la critique accueillit si bien. Salah Niazi, qui a quitté l’Irak depuis des dizaines d’années, a trouvé refuge, en poésie, en culture et en Angleterre.
Je lirai aussi le dernier recueil de Hatif Janabi, autre exilé irakien. Il vit en Pologne et en poésie comme l’affable Taha Adnan. Je lirai aussi l’albanais Vasil Capeqi. Je ne peux pas citer tout le monde mais je ne peux pas ne pas citer ce poète égyptien Riffat Sallam à qui Abdelaziz Kacem envoya un signe de solidarité. Riffat Sallam n’a pas pu participer à la biennale comme il devait le faire. On lui refusa le visa. Cela se passe de commentaire. Je garde mon amertume pour moi.
A la clôture de cette biennale, on apprit que le Grand Prix des Biennales Internationales de Poésie 2007 a été attribué à Salah Stétié. Il s’agit d’un des prix littéraires les plus prestigieux. Qu’on en juge par quelques uns de ses récipiendaires : Ungaretti (1956), Saint-John Perse (1959), Octavio Paz (1963), Ritsos (1972), Adonis (1986), Juarroz (1992). Il n’y manque que Darwich !

Le dernier jour de son séjour à Coxyde, sur la mer du Nord, Maurice Carême écrivit : «C’est toujours à l’heure / Où l’on s’aime le mieux / Qu’il faut se séparer.»
Nous nous quittons sur des projets, avec l’espoir qu’il y aura une 26ème édition de ces biennales. Et pour paraphraser Péguy : au-revoir Meuse endormeuse!

Jalel El Gharbi
(18/10/2007)

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