Littératures inouïes | Jalel El Gharbi, littérature arabe
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Jalel El Gharbi   
 
Littératures inouïes | Jalel El Gharbi, littérature arabe
Jabran Khalil Jabran
La liste des disgrâces connues par le monde arabe tout au long de son histoire contemporaine a, entre autres, engendré une littérature de la diaspora. La littérature d’Al Mahjar qui, au lendemain de la première Guerre Mondiale, donnait à la langue arabe un renouveau dont elle se nourrit longtemps, semble renaître. L’écrivain d’Al Mahjar le plus connu en Occident est, sans contexte, Jabran Khalil Jabran mais il y eut aussi, toujours à New York, Michael Noiama, Elia Abu Madhi, Nassib ‘Aridha, Amin Rihani. Au Brésil, Al Mahjar, regroupa une pléiade de poètes et d’écrivains tels Habib Massoud, Michel Maalouf qui, entre autres, s’étaient assignés pour mission de lutter contre le fanatisme. Le phénomène n’est donc pas nouveau dans la littérature arabe mais jamais l’éclatement de la scène littéraire arabe n’aura été aussi flagrant. C’est une véritable «littérature- monde» qui s’écrit en arabe. On peut avancer, sans un grand risque d’erreur, qu’il n’y a plus de capitale des lettres arabes, Beyrouth et le Caire n’étant plus ce qu’elles étaient depuis longtemps déjà. Aujourd’hui, la littérature arabe s’écrit aussi à Londres, à New York, à Sidney, à Montréal, à Berlin, à Paris et jusque dans les pays scandinaves. La destruction de l’Irak a amplifié le phénomène. Désormais, la littérature arabe est une sorte d’internationale qui regroupe des auteurs résidants dans divers pays. Il s’agit d’écrivains comma Salah Niazi (Grande Bretagne). Ce grand poète dirigea pendant des années l’excellente revue L’Exil Littéraire qui cessa de paraître en 2003 après le numéro 52, Walid al Kobeissi, auteur d’articles sur l’orientalisme norvégien (Norvège), Hatif Janabi, traducteur de Milosz, (Pologne), Amal Naouar (Canada), Jakleen Salam (Canada) Adonis (France), Maram Masri (France), Taha Adnan (Belgique), Amara Lakhous (Italie), Wadih Sa’adeh, le poète largement reconnu aujourd’hui, Adib Kamel Dine, Jad Al-Haj, Chawqui Messalmani (Australie), Kaisar Afif (Mexique) où il publie la revue «Al Haraka Ashihriya» (le mouvement poétique) Firas Salman (USA). Ce dernier poète écrivit récemment cette belle déclaration d’ambivalence, de paradoxe et de propension oxymorique: «Amérique, te l’ai-je déjà dit? Moi, l’oriental maudit, je dépenserai toute ma vie sans avoir l’occasion de t’aimer comme je l’aurais voulu, de te haïr comme j’aime le faire.»
Nombre de ces écrivains font partie d’associations qui ont souvent une activité d’édition et des sites internet très fréquentés: Banipal (Grande Bretagne), «Sinounou» (l’hirondelle) Danemark, Jozoor (racines ou plutôt roots) en Amérique, RAWI (association des écrivains arabes d’Amérique).
Ces associations regroupent des écrivains passeurs qui sont, le plus souvent, auteurs de traductions des pays où ils résident. Ils évoluent dans une sphère littéraire née en marge de tout establishment et affranchie de l’institutionnel. Ils ne font pas partie du «culturel» tel que décrié par Michel Deguy. Libre dans ses références, libre dans ses nostalgies, cette littérature n’est investie d’aucune mission autre que littéraire.
Appelons littérature inouïe cette littérature qui a vu le jour à contre-courant de l’histoire et à contrecœur de la géographie. Une littérature que rien ne prédestinait à naître ou encore que tout prédestinait à l’étouffement. En effet, rien ne peut favoriser la littérature arabe en Iran (Province d’Al-Ahwaz, pays d’Abu Nawas), la littérature arabe en Australie. A cela s’ajoutent des destinées personnelles, des choix culturels; comme le cas des poètes chinois d’expression arabe, ou l’unique cas du poète français d’expression arabe André Miquel qui constitue avec Guillaume IX et Louis Aragon la lignée la plus proche de l’arabité.
Immigrée, la littérature inouïe n’use pas de la langue du pays où elle voit le jour. Elle rame à contre sens puisqu’elle emploie une langue autre. En cela, elle court le risque d’être inouïe (au sens le plus littéral).
Il ne s’agit donc pas des littératures de l’immigration (littératures francophones en France, littérature indienne en Angleterre) parce que ces littératures ont adopté la langue des pays d’accueil. Ces littératures qui font l’objet de ce que les Américains appellent les études postcoloniales. On exceptera cependant les immigrés s’exprimant dans une langue autre que celle des pays d’accueil. (français en Italie, italien en France).
Les littératures inouïes semblent retracer les cartes linguistiques, instaurer de nouveaux liens entre les diverses littératures, les divers pays.
Ce sont des littératures qui «partent dans tous les sens». De quel patrimoine s’inspirent- elles? A quel lectorat s’adressent-elles, elles qui courent le risque d’être inaudibles? Dans quel contexte la littérature inouïe naît-elle? Autant de questions à creuser.
Le premier exemple de cette littérature inouïe que nous considérons ici est celui de la littérature arabe de l’immigration (Mahjar).
C’est une littérature que nous connaissons par bribes, dans la fragmentation qu’impose la distance à ce désir de connaissance que dicte la proximité. Cette littérature est cernée par la cacophonie et le silence ambiants. Elle est vouée à ne pas poser la question de son accueil. Elle ne se nourrit pas des conditions qui les entourent et elle défie la sociologie. Thématiquement, elle aurait tendance à insinuer la primauté de la nostalgie sur le désir, celle de l’ailleurs sur l’ici et celle du retour sur la progression. Un poème d’Amal Naouar, libanaise vivant au Canada, pourrait résumer cela: «Je suis un rêve sans rivages/Et mes vagues reviennent toujours vers l’arrière». Pour rendre compte de cette littérature, on pourrait également invoquer ce texte écrit par Abdallah Ibrahim en argumentaire du colloque «Littérature et exil» qui s’est tenu à Doha (Qatar) du 25 au 27 mars: «L’exil n’est pas l’espace étranger; c’est le lieu où l’appartenance est impraticable. L’exil abîme l’aptitude à l’appartenance et rend impossible l’avènement de cette idée lumineuse. Souvent, il y eut une contradiction voire une schizophrénie entre l’exil et l’endroit où l’on a été déplacé/où l’on s’est déplacé. Les tentatives des exilés de reconstituer leurs êtres selon les exigences et les impératifs que dicte l’exil auront rarement réussi.»
On comprend dès lors que cette littérature privilégie la dimension intrinsèquement littéraire car, pour elle, le paralittéraire importe peu.
Voici une littérature qui est portée sur le mystique, sur la pensée (celle de l’exil, par exemple), une littérature convertissant les conditions de l’exil en exigence d’absolu.
Jalel El Gharbi
(27/04/2007)