13ème Maghreb des Livres: impressions | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
 
13ème Maghreb des Livres: impressions | Nathalie Galesne
Pierre Vidal-Naquet
Le parquet de la mairie du XIIIème arrondissement crisse familièrement dans l’atmosphère conviviale qui se dégage de ce 13ème Maghreb des Livres dont le mouvement frénétique glisse sur les planches blondes. Il faut dire que ce moment très attendu des littératures du Maghreb est un peu à l’étroit dans ces nouveaux locaux, trois fois moins grands que ceux de l’hôtel de ville qui hébergeait jusque là la manifestation.
«J’espère que les raisons de sécurité invoquées correspondent vraiment à la réalité, et qu’il ne s’agit tout simplement pas d’un désinvestissement», me souffle Catherine Stoll Simon, auteur d’un beau récit sur Isabelle Eberhardt, après avoir été débattre sur «Islam et dialogue» aux côtés d’Ester Bensara (Juifs et musulmans, une histoire partagée, un dialogue à construire, La découverte) et de Mustapha Chérif (Islam: tolérant ou intolérant?, Odile Jacob).
Les projections, et autres initiatives culturelles collatérales ont donc été réduites pour que l’essentiel trouve sa place. Les cafés littéraires, tables rondes, rencontres et signatures s’enchaînent à un rythme effréné qui n’altère pas pour autant l’esprit bon enfant de la manifestation : ici, pas de théâtralité médiatique, ni d’arrogance comme on les rencontre souvent dans les grands salons du livre. Et l’occasion d’une dédicace tourne souvent en retrouvaille lorsqu’elle n’enclenche pas des discussions spontanées rivalisant avec l’angle où le café littéraire a été coincé et où se masse un public trop nombreux.
Au cœur de la vaste salle se déploient les tables où s’empilent les livres par pays, ou par thèmes, tandis que les petits éditeurs du sud ont été réunis à l’autre bout de la salle, près des caisses sur une des rangées qui courent le long du mur. On regrettera qu’ils n’aient été placés plus en vue au milieu même du dispositif d’exposition. Une des originalités de ce salon littéraire étant précisément qu’il permet de découvrir des éditeurs et des productions dont on ne soupçonnait pas l’existence.
De quoi parle-t-on au Maghreb des livres et surtout sur quoi et à partir de quoi écrit-on?
Pour répondre, il convient de faire la différence, une fois encore, entre ce qui est écrit dans les pays maghrébins et ce qui est écrit en France. Les sujets changent sensiblement, les priorités, la langue, les approches et l’esthétique littéraire aussi. (cf. l’article de Nadia Khouri-Nagher sur les maisons d’édition maghrébines).

Mémoires
Ce qui transparaît du côté de l’hexagone reflète les grands débats et les grandes interrogations qui traversent la société française et sa composante maghrébine. Tout d’abord de nombreux livres -pas seulement des essais ou des témoignages historiques- interrogent les mémoires, ses moments sanglants, notamment l’embrassement mortel qui fondent les relations franco-algériennes.
Ainsi un café littéraire consacré à «Révolte et résistance» réunissait Henri Alleg (Mémoire algérienne, Stock), Nassira Belloula (Les belles algériennes, confidences d’écrivaines, Média-Plus), René Gallissot (Algérie, engagements sociaux et questions nationale de la colonisation à l’indépendance, L’Atelier). Une rencontre entre le journaliste Slimane Zeghidour et l’historien Mohamed Arkoun, nous faisait part «De l’existence ancienne d’un islam européen». La table ronde animée par Sylvie Thénault, chercheuse au CNRS, en présence de Karima Direche-Slimani, Gilles Manceron et l’historien oranais Hassan Ramaoun, portait sur la possibilité «d’une écriture commune de l’histoire de France et du Maghreb».
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Enfin un hommage était rendu à l’historien Pierre Vidal-Naquet, disparu cet été. L’avocat Jean-Jacques Felice, son ami, a raconté la génèse de «L’affaire Audin». Publié aux éditions de Minuit en 1989, ce petit ouvrage est très vite devenu le symbole de l’engagement d’un intellectuel français qui a, par son travail d’historien, contribué à mettre au grand jour la torture et la violence de la guerre coloniale en Algérie.
Le prix Beur-FM- Méditerranée s’est également greffé sur la mémoire en primant l’écrivain Mehdi Charef pour son récit d’enfance A bras le cœur (Mercure de France). A lire aussi dans un autre registre, tout aussi intime, la bd de Farid Boudjellal Mémé d’Arménie qui retrace le parcours de Marie Caramanian - sa grand-mère dans la vie - dont le destin épousa le drame arménien.

Femmes
Les femmes étaient très largement représentées durant toute la manifestation: à l’intérieur des livres dont elles font souvent l’objet, sur les couvertures où figurent leur nom - elles sont en effet de plus en plus à marquer le paysage éditorial franco-maghrébin -, et dans les différentes rencontres de ce salon auxquelles elles ont largement pris part.
Une table ronde consacrée aux «femmes maghrébines, facteurs d’intégration?» focalisait l’attention sur les femmes issues de l’immigration. Cette thématique, avait été aussi discutée la veille durant le café littéraire sur «Banlieue, intégration». Fadéla Amara, Présidente de l’association «Ni putes, ni soumises», lancée il y a maintenant trois ans, y présentait son dernier ouvrage La racaille de la république (Seuil) . Ecrit avec Mohamed Abdi, secrétaire général de la même association, le livre entend souligner et analyser les situations d’injustice infligées aux femmes maghrébines en banlieue.
«Avec ce livre, explique Fadéla Amara, j’avais envie de montrer que «ni putes, ni soumises» ce ne n’est pas seulement un groupe de filles énervées qui aboient, qu’il y a aussi des hommes musulmans extrêmement attachés à l’émancipation des femmes. Je voulais aussi mieux définir ce qu’est aujourd’hui notre association en mettant l’accent sur ce qu’il nous faut entreprendre pour libérer les Maghrébines du fonctionnement patriarcal qui les opprime. Les femmes ne peuvent plus tolérer de voir leur corps confisqué, d’être la fille de…, la femme de…, la mère de...»
"Ce travail d’émancipation engendre souvent des ruptures brutales", a souligné Alice Cherki, psychanalyste et auteur de «La frontière invisible» (éditions elema), ouvrage traitant des violences et des non-dits inhérents à l’immigration maghrébine.
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A plusieurs mains
Est-ce parce qu’elles ont une autre façon de concevoir la figure de l’écrivain que les femmes se prêtent plus volontiers à écrire des ouvrages à plusieurs mains? A signaler dans ce créneau Mon père, livre collectif dirigé par Leïla Sebbar pour les éditions Chèvre-feuille étoilée. Des filles y racontent leur père, les femmes du livre qu’elles sont devenues grâce à eux et pour eux. Femmes du Livre, filles du père : elles sont 31 à raconter le territoire du livre et du savoir:
«Le père né et élevé au Maghreb – Tunisie, Algérie, Maroc – dans les cultures musulmane, juive, chrétienne, laïque… a transmis à sa fille son goût des lettres et des sciences, transgressant ainsi l’ordre patriarcal qui, partout, infériorise une fille. Elles racontent dans un cours récit, inédit, cette aventure complexe, singulière, qui a fait d’elles des femmes du livre, des femmes libres. Des filles parlent de leur père. Chaque texte est accompagné d’une photo du père. Les livres de la fille seront le lien secret au père» , peut-on lire dans l’introduction.
A cinq mains, paru aux éditions Elysad relève d’une démarche similaire, seules des femmes y écrivent. Elles le font autour de la main : main tendue, main de l’écriture, du touché et des gestes… dans un recueil plein de grâce. Elisabeth Daldoul, la directrice de cette jeune et dynamique maison d’édition tunisienne n’en est pas à sa première expérience puisqu’elle a déjà proposé à ses lecteurs un livre collectif Dernières nouvelles de l’été où écrivains et écrivaines improvisaient sur les nuances d’une saison.

En marge…
Ce qui étonne au sortir d’une manifestation si dense, où les mots habitent les livres pour mieux cerner les maux, les exorciser, les sublimer, c’est que ceux-ci semblent comme déconnectés de la réalité qu’ils incarnent. Que se passe-t-il en banlieue parisienne, dans les faubourgs d’Alger, la périphérie de Casa? Pourquoi les auteurs ne s’y rendent-ils pas, pourquoi ne les lit-on pas, interrogent souvent les représentants d’ONG oeuvrant sur le terrain. Le clivage culturel n’est alors plus en cause, c’est plutôt de fracture sociale qui s’agit. Le monde des livres consacre d’ailleurs sa une et deux pages aux «banlieues, le défi politique», un défi qui a malheureusement tendance à ne ressurgir qu’en période électorale.
Nathalie Galesne
(17/02/2007)
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