La petite leçon d’histoire de Farouk Mardam Bey | Perrine Delangle
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Perrine Delangle   
  La petite leçon d’histoire de Farouk Mardam Bey | Perrine Delangle Farouk Mardam-Bey, intellectuel syrien, directeur éditorial de Sindbad-Actes Sud, directeur de la Revue d’Etudes Palestiniennes, et conseiller culturel à l’IMA est venu présenter, à la Galassia Gutenberg, l’oeuvre de Samir Kassir. Une véritable «petite leçon d’histoire» durant laquelle il a commenté un à un les ouvrages de son ami libanais.
Farouk Mardam-Bey a commencé par présenter deux ouvrages de Samir Kassir: les Considérations sur le malheur arabe, ouvrage tout juste traduit en italien et Liban: un printemps inachevé, oeuvre posthume qui regroupe les derniers articles de Samir sur le mouvement de la Gauche démocratique au Liban. Farouk Mardam-Bey a voulu ainsi démontrer de quelle manière ces livres se situent dans le prolongement de la personnalité et du travail que Samir Kassir a effectué tout au long de ces vingt-cinq dernières années, au cours desquelles il a été très productif, aussi bien en tant que journaliste qu’en tant qu’historien. Ce qui saisit particulièrement dans la description de Farouk - et qui stimule agréablement l’intellect en ces temps de systématique simplification du monde - c’est de découvrir la richesse des idées, la diversité des approches, l’effort de documentation considérable et la multiplicité des points de vue qui caractérisent l’œuvre complète de Samir Kassir.

Pour Farouk Mardam-Bey, co-auteur avec Samir Kassir de Itinéraire de Paris à Jérusalem. La France et le conflit israélo-arabe, un livre considérable en 2 tomes et plus de huit cent pages, cette oeuvre reflète sans aucun doute possible la fibre d’analyste et d’historien de Samir. Dans cet ouvrage, ils ont tous deux cherché à répondre à une question très intéressante qui leur tenait particulièrement à coeur: pourquoi la question palestinienne et le conflit israélo-arabe suscitent autant de passion en France? En effet, souligne-t-il, la plupart des autres conflits mondiaux n’étant pratiquement jamais vécus sur ce mode en France, pourquoi celui-là en particulier mobilise autant, crée du discours et fait débat?
Pour répondre à ce questionnement de départ, les deux auteurs ont alors mené une véritable enquête, en partant de la France et de son histoire. Ils sont parvenus à y répondre à travers l’analyse non seulement de la politique du Quai d’Orsay, le Ministère des Affaires Etrangères français, mais aussi à travers l’analyse des attitudes des partis politiques, de l’opinion publique, des intellectuels, de la communauté juive, de la communauté arabo-musulmane, etc. Cet ouvrage est donc un véritable chef-d’oeuvre, qui fait la synthèse des talents de Samir en écriture, en documentation et en conceptualisation.

Le deuxième livre de Samir La guerre du Liban: de la dissension nationale au conflit régional est en réalité sa thèse de doctorat en histoire moderne, soutenue en 1990 à la Sorbonne. Ce que Farouk Mardam-Bey y souligne, c’est l’approche novatrice de l’histoire que Samir utilise. En effet, pour traiter de ce conflit, ou plutôt de sa première partie, qui s’étend de 1974 à 1982 avec l’invasion israélienne du Liban, Samir a réalisé un travail complet: il a réussi à en faire d’une part un récit évènementiel, et d’autre part à conceptualiser chaque étape de ces évènements. Ainsi, on peut distinguer très clairement dans ce livre une chronique exacte et rigoureuse des évènements, où l’auteur prend en compte tous les facteurs entrant en jeu dans la guerre du Liban (aussi bien les facteurs proprement libanais que les facteurs internationaux), et une analyse théorique de l’auteur sur ces évènements (ce livre, écrit en français, est aujourd’hui en cours de traduction; on en attend d’ici peu une version arabe).

L’histoire de Beyrouth de Samir Kassir, publié en 2003 et fort lui aussi de ses sept cent pages, est également caractérisé par une écriture originale de l’histoire. L’auteur y considère la très longue durée de la ville dans l’histoire, s’affirmant ainsi, souligne Farouk Mardam-Bey, comme «un digne élève de Fernand Braudel et de son «histoire totale»». Il y décrit à la fois une histoire économique, sociale, politique, culturelle, architecturale, urbanistique… et y englobe tous les aspects humains, pour tenter de comprendre et d’expliquer comment une petite ville de 5000 habitants a pu devenir une grande métropole du Moyen-Orient. Il s’interroge ensuite sur les raisons de son déclin et, en arrivant à la guerre civile libanaise, se pose la question de savoir si cette ville pourra un jour retrouver sa splendeur d’antan et une place dans l’espace régional et international contemporain (on attend là aussi une version italienne et une version anglaise de l’ouvrage).

Les Considérations sur la malheur arabe, publié en 2004 et dont la version italienne vient de sortir sous le titre de L’infelicità araba, est une sorte de coup de colère qui part du triple constat que fait Samir Kassir.
D’abord, comme l’explique Farouk Mardam-Bey, on assiste à un retour du colonialisme dans le monde arabe à travers par exemple le cas de la Palestine, mais aussi à la prolifération des bases militaires américaines, l’invasion de l’Irak... Ensuite, une sorte de «chape despotique» semble frapper de manière particulièrement forte tout le monde arabe: on assiste en effet dans ce contexte à une prolifération de régimes tyranniques et dictatoriaux exceptionnellement durs. Dans ce cadre, Farouk Mardam-Bey souligne l’aberration de l’idée de «république héréditaire», qui se développe et se met en place dans certains pays arabes. Enfin, nous sommes aussi spectateurs d’une montée de l’islamisme radical et du djihadisme, qui jouent avec le despotisme un jeu d’ennemis complémentaires, où «chacun se présente comme le meilleur ennemi de l’autre»: c’est-à-dire où les régimes despotiques se présentent comme des barrières à l’islamisme radical et où, inversement, l’islamisme radical se présente comme le principal ennemi et la seule force capable d’abattre les régimes despotiques et la corruption.
En partant de ces constats, Samir cherche à définir ce qui est nouveau et ce qui ne l’est pas. Il arrive ainsi à la conclusion que ce «malheur arabe» est pour l’essentiel tout à fait nouveau, puisqu’il date à peu près des années 70. En effet, Samir démontre dans cette œuvre que l’histoire arabe contemporaine se divise en deux grandes parties: la première, qui commence au début du 19ème siècle et se poursuit jusqu’au début des années 1970, est caractérisée par une sorte de Renaissance Arabe, la «Nahda», véritable mouvement intellectuel fait à la fois de réformisme religieux et de modernisation libérale, visant non pas seulement à la modernisation technique du monde arabe mais aussi à la sécularisation, séparation de fait du religieux et de l’Etat. Ce n’est qu’après les années 70, dans la deuxième période de l’histoire arabe contemporaine, que l’on a assisté à la montée des deux forces, à savoir le despotisme et l’islamisme politique radical.

C’est donc cet héritage laïc moderne de la «Nahda» que Samir défendait. Il mettait également l’accent sur un élément décisif, qui change le visage de la contestation arabe anti-occidentale dans les années 70, à savoir le déplacement d’un nationalisme anti-occidental, qui jusque là ne s’exerçait exclusivement que sur le plan politique, vers le plan culturel. Il apparaît ainsi très important de noter que, jusque dans les années 70, il était possible de séparer de manière précise ces deux aspects, alors qu’aujourd’hui, on assiste à une contamination entre les deux, à un brouillage dans les raisons du sentiment anti-occidental, et ainsi également dans son expression.

Enfin, Samir tient à souligner que ce «malheur arabe», s’il n’est pas lié à l’histoire du monde arabe, est plutôt lié à sa géographie. En effet, ce n’est pas l’islam ou l’histoire musulmane qui est responsable de ce qui se passe dans le monde arabe (comme on essaye souvent de nous le faire croire de manière réductrice), mais plutôt la convoitise des puissances étrangères, la situation des trois continents d’un point de vue géopolitique, la richesse du sous-sol, les enjeux qui tournent autour d’Israël depuis 1948 et d’autres facteurs de ce type.
Ainsi, afin de déconstruire le discours dominant qui place, de manière à biaiser le débat, les aspects culturels au centre des raisons de ce malheur arabe, le livre de Kassir entend combattre l’idée (aujourd’hui larvée) d’une «essence arabe» et lutter contre son intériorisation de la part des populations elles-mêmes. Il se bat donc contre trois grandes réductions qui ont cours aujourd’hui :
• la réduction des Arabes à la religion musulmane, qui ne prend pas en compte la diversité des religions que l’on trouve dans ces pays, du Maroc aux pays du Golfe
• la réduction de l’Islam à l’islamisme, c’est-à-dire essentiellement à une tendance politique de l’Islam
• la réduction de l’islamisme à ses expressions les plus violentes et donc au terrorisme.

Ce livre demande que l’on interroge ces simplifications, que l’on regarde les choses en face, que l’on considère la complexité et la diversité des situations, et que l’on en finisse enfin avec l’ «essentialisme» arabe et avec l’«essentialisme» occidental, posés comme deux valeurs incompatibles.

Enfin, le dernier livre de Samir Liban: un printemps inachevé, œuvre posthume constituée d’une vingtaine d’articles (récoltés d’ailleurs par les soins de Farouk Mardam-Bey), traite des relations syro-libanaises après la mort du président syrien Hafez al-Assad en juin 2000 et avec l’élection de son successeur désigné, son propre fils Bachar al-Assad. Cette période coïncide, ou plutôt, est à la base du développement du mouvement des intellectuels syriens qui se concrétise avec la publication du « manifeste 99 » réclamant l’abolition de l’Etat de siège et des tribunaux d’exception et l’organisation d’élections libre dans le cadre d’un régime démocratique. Samir, qui comme l’a souligné, Gisèle Khoury, était « à la fois un résistant libanais, un résistant syrien et un résistant palestinien », cela en partie du fait de son histoire familiale, s’était montré particulièrement enthousiasmé par ce mouvement. Son livre entend donc accompagner aussi bien le mouvement des intellectuels syriens que le mouvement de rejet de la présence militaire et policière syrienne émanant de la société civile libanaise. A travers ce livre, Samir nous invite à réfléchir en particulier à l’importance de considérer, dans l’analyse des relations syro-libanaises, l’enjeu géostratégique que constitue le Liban pour le gouvernement syrien dès 1974, et l’utilisation que ce dernier en fait pour ses manœuvres. Samir veut nous montrer ainsi comment la Syrie, animée par sa politique de grandeur, ne pouvait accéder à son rêve de « grande puissance régionale » sans auparavant opérer une mainmise totale sur le Liban et sur son système économique.
L’auteur établit donc à travers son analyse une relation très forte entre l’indépendance du Liban et la démocratie en Syrie, puisque selon lui les deux facteurs s’influencent et même se conditionnent l’un et l’autre. Dans ce contexte, on peut d’ailleurs comprendre facilement comment les intérêts du mouvement des intellectuels syriens pour la démocratie correspondent point pour point aux intérêts du mouvement de la société civile libanaise pour l’indépendance du Liban. Le titre de cet ouvrage, qui fait référence à la victoire politique du printemps 2005 par le mouvement de la Gauche Démocratique libanaise dont Samir faisait partie, entend souligner que cette victoire n’est qu’un premier pas vers l’indépendance mais que le processus de libération du Liban reste encore inachevé (en témoigne d’ailleurs tristement l’assassinat de Samir Kassir trois mois plus tard).

A travers cette description détaillée du travail de Samir et de ses idées, Farouk Mardam-Bey a mis l’accent sur l’évolution de la pensée arabe, mais aussi sur la densité des écrits de son ami et la richesse de ses analyses. Cette richesse s’explique sans doute en partie par sa capacité à superposer ses casquettes d’historien et de journaliste libre et indépendant, et de cumuler une multitude d’identités liées à son parcours. Ces identités, loin de se poser comme un problème, s’accordent autour de deux valeurs fondamentales qui ont guidé sa vie : l’éthique et la liberté. On ne peut donc qu’espérer que ses écrits soient de plus en plus lus et diffusés, de manière à perpétuer la pensée d’un intellectuel qui a payé de sa vie ses engagements et ses idéaux.


Bibliographie en français
Itinéraire de Paris à Jérusalem La France et le conflit israélo-arabe, avec Farouk Mardam-Bey éditions de l’Institut d’Etudes Palestiniennes, 1992)
La guerre du Liban: de la dissension nationale au conflit régional, éditions Karthala-Cermoc, 1994
Histoire de Beyrouth, édition Librairie Arthème Fayard, 2003
Considérations sur le malheur arabe, éditions Actes Sud/Sindbad, 2004
Liban: un printemps inachevé, éditions Actes Sud/Sindbad, 2006

Bibliographie en italien
L’infelicità araba, Edizioni Einaudi, 2006
La democrazia della Siria e l’indipendenza del Libano, Edizioni Mesogea 2006
Perrine Delangle
(10/04/2006)
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