Robert contre Larousse, Collin’s contre Boch… | Rosalia Bivona
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Rosalia Bivona   
 
Robert contre Larousse, Collin’s contre Boch… | Rosalia Bivona
Comme Queneau (je pense aux Exercices de style, intraduisibles en italien, disait-on, mais magnifiquement rendus par Umberto Eco), comme Perec ou Calvino, Laroui joue sur des variations qui ne sont jamais ingrates à lire, car non seulement elles permettent de sublimer une approche surréaliste, voire dadaïste aussi bien de la langue − cette surface inépuisable − que de la vie, mais elles sont aussi de petites doses de malices et des primeurs qui restent ancrées plus dans la mémoire de lectures personnelles que dans les registres des codes partagés.
Le lecteur est plongé dans la vie de Philomène, dans ses hantises d’écrivain et dans les flopées d’aléas qui s’abattent perpétuellement sur elle; il est sûrement séduit par sa verve, sa logique et surtout sa ‘fine’ diplomatie qui lui fait toujours faire et dire ce que l’on ne devrait ni faire ni dire. L’effet de ses maladresses est qu’elle se retrouve dans une espèce de no man’s land linguistique, comme par exemple quand, pendant les journées littéraires de Trifouillis, elle se retrouve côte à côte avec Benazir Bhutto qui, on ne sait pas pourquoi, commence à la dévisager. Vu le caractère de Philomène, la réaction ne se fait pas beaucoup attendre …

«— Eh! tu veux ma photo, loucheronne?
Elle tique, claque des doigts, demande la traduction. Son truchement paki avoue son ignorance, m’accuse d’accent bizarre, peu connu, berbère de Montreuil... Djack bat de l’aile, abattu en plein vol. Des obligeants se proposent: Aïe spique Ingliche! Moi, big translator! J’ai passé quatre semaines dans une famille anglaise, à Bourne-Moutte! My tailor is rich! On confère. How do you say loucheronne in english? Force gestes, des doigts se croisent à hauteur d’œil, on grimace à qui pire-pire, Quasimodo s’annonce. Bhutto craint d’avoir compris, blêmit sous l’outrage, demande confirmation... Le stand Larousse n’est pas loin, on organise un raid. Les dictionnaires volent. On compulse, on épelle, on cherche en vain. Ça alors, ‘loucheronne’ n’est pas dans l’dico! Mais alors, la Tralala a encore fait des siennes! Philomène utilise, comme d’habitude, des mots qui n’existent même pas! Elle invente! Elle affabule!» (25)

Excellente occasion pour malentendus terribles et grands scandales, ce que Philomène dit n’est pas dans le dictionnaire et aucun ‘big translator’ n’arrive à sortir de l’impasse, car, comme l’auteur nous le fait comprendre aussi dans ses romans précédents, il y a des paroles entre les paroles. Elles sont mises doucement à l’écart, mais elles y sont, étrangement présentes et furieusement exotiques, au sens abscon et intraduisible. Laroui les aime, les caresse et les manipule avec jubilation, et c’est justement ces paroles-là qui, en toute traduction, se perdent si le traducteur fait preuve de pompeuse idiotie. Elles pourraient se perdre même avant d’être traduites, dans les sables mouvants du contrat implicite entre l’auteur et le lecteur parce qu’elles ne sont pas tout à fait écrites, elles sont dites, criées ou chuchotées, avec un accent bizarre, phonétiquement — et délibérément — estropiées.
Le traducteur, qui vit à la fois dans la dimension de l’écrivain et du lecteur, qui en affecte les manières de sentir, de respirer, de penser et de parler, peut lui aussi se permettre des libertés, des astuces, manipuler la phonétique selon ce que son ouïe lui dicte et ne s’éloigner de l’original que pour restituer en italien le style de l’auteur. Les problèmes liés à l’impossibilité de traduire surgissent si on se limite à un exercice mécanique, cherchant des synonymes, des équivalents qui, évidemment, n’existent pas. Non seulement la tâche de ce passeur/découvreur de littérature étrange/étrangère, capable de cambrioler le texte dans les implications de chaque mot, consiste à rester au milieu de langages différents pour maintenir leur communication, mais elle devient bien plus complexe, car elle doit rassembler les voix qui ont rendu la saveur du sensible et donné le goût d’une parole partagée. Chaque mot, chaque signe, dans la langue source comme dans la langue cible, constitue une valeur rien que pour avoir été choisi et fixé sur la page: on ne prétend pas qu’il y ait une coïncidence entre les deux langages, mais, justement à cause de leur diversité, une sorte de défi, un pari devient inévitable. Entre un auteur et un traducteur il y a beaucoup de thèmes communs, de parties liées: l’un et l’autre ont leurs scrupules et leurs réflexions et à force de se vouer à l’écriture, de corriger et d’épurer sans cesse, mimant chaque mot qu’ils couchent sur le papier, de fuir comme la peste les sottises, les lieux communs, les phrases insipides, de céder le pas à tout décalage lexical ou déchirure linguistique, ils sont hantés par la malédiction de Babel et par l’universalité de la langue.
Selon Bakhtine, ce style humoristique «se fonde […] sur la stratification du langage courant, et sur les possibilités qu’il a de séparer, dans une certaine mesure, ses intentions de ces strates, de ne pas être solidaire de bout en bout. C’est précisément la diversité des langages, et non l’unité d’un langage commun normatif, qui apparaît comme la base du style. Il est vrai qu’ici le plurilinguisme ne dépasse pas les limites de l’unité linguistique du langage littéraire (selon les signes verbaux abstraits); il ne devient pas une véritable discordance, et il est fixé sur une conception linguistique abstraite, au plan d’un langage unique (c’est-à-dire n’exigeant pas la connaissance de différents dialectes ou langues). Mais la compréhension linguistique c’est l’élément abstrait d’une compréhension concrète et active (avec participation du dialogue) du polylinguisme vivant, introduit dans le roman et organisé littérairement en lui.» Quand l’humour engendre des mots en tire-bouchon, il faut réussir à doubler ce décalage linguistique dans la traduction en essayant de ne pas perdre le malaise de ce malentendu qui brouille et amuse. Au-delà des astuces possibles pour rendre ces expressions, on ne doit pas perdre de vue que ce roman (comme tous les autres, car il s’agit là d’un des traits distinctifs de l’auteur) est bâti sur l’impossibilité de rapprocher deux lignes de langage et de pensée. Philomène d’un côté, avec sa causticité et son agacement à l’égard d’un impérialisme culturel, toute la faune du monde de l’édition de l’autre; cette guerre des armes n’est que le prolongement logique d’une guerre des langages. Dans cette optique l’intentionnalité de la compréhension fait défaut et le traducteur doit cohabiter à la fois avec les intraduisibles différences mises en scène par l’auteur et la volonté de rendre en une autre langue le malentendu. La traduction se révèle alors être comme un espace neutre où l’incommensurabilité entre mondes, humanités et cultures trouve un accord, en même temps qu’il faut aller au-delà des mots, savoir compenser, diluer, laisser des interstices pour que le lecteur puisse y retrouver l’étrangeté qui fait la beauté du texte et l’identité de l’auteur. Mais alors, comment traduire certains passages de La Fin tragique de Philomène Tralala qui reproduisent la vacuité et la banalité du bavardage contemporain, tout en le détournant ironiquement, en mélangeant le haut et le bas, le sublime et l’obscène, la culture de masse et la tradition littéraire, les stéréotypes et les néologismes? Les solutions résident dans les promiscuités hardies, les mélanges audacieux, les greffes insolites qui se produisent non seulement sur la scène langagière de n’importe quel pays, mais aussi dans la multitude de dialectes qui peuplent la botte. Maintenant ces merveilles sont enregistrées avec la finesse digne d’un gastronome puisqu’il s’agit bien de spécialités régionales DOC qui se parent aussi d’une dénomination académique. Au fond, ce sont la richesse et l’originalité de la langue qui, comme les deux lames des patins à glace, donnent à ce livre toute sa force et lui permettent la précision, le mouvement, les pirouettes de l’humour.
Robert contre Larousse, Collin’s contre Boch… | Rosalia Bivona
En larouienne de stricte obédience, cette fois-ci, je ne m’embarrasserais pas de trop penser à la fidélité, je suivrais le chemin du plaisir et je compterais bien qu’il en reste assez pour que le lecteur le partage à son tour; en traductrice potentielle, gourmande de vocables, je jouerais avec délectation non seulement avec les rythmes des différents jargons qui habitent les romans de la plus jeune et hétérogène génération d’écrivains (je pense, par exemple, à Stefano Benni ou à Andrea De Carlo) ou de chanteurs (comme Jovanotti ou les Skiantos) mais aussi le patois romain, ou le napolitain, capables de cerner la nature humaine comme nul autre, susceptibles de permettre le transfert de communication à communication et offrir une lecture sur deux niveaux. Je crois que l’une des faiblesses persistantes de la traduction tient au fait que souvent, paradoxalement, les traducteurs ne parviennent pas vraiment à éclairer leur propre univers linguistique en mobilisant les instruments qu’ils ont forgés pour étudier les autres langues. Telle est la raison pour laquelle les Exercices de style et Les Fleurs bleues de Raymond Queneau ont été admirablement traduits respectivement par Umberto Eco et par Italo Calvino, il fallait un traducteur / écrivain capable de reparcourir dans la lecture d’un autre ses mêmes rituels de séduction, ses énigmes et ses enchantements.
Dans ce microcosme linguistique marbré d’arabe, les gloses humoristiques se multiplient et conduisent auteur, traducteur et lecteur vers quelque chose qui va au-delà du texte, grâce, justement, à l’utilisation de l’oralité, des proverbes, du verlan, de quelques pincées d’anglais ou de latin, de mots argotiques ou estropiés. C’est le jeu subtil de miroirs où les éléments se renvoient les uns aux autres, sacrifiant le souci de fidélité au principe de variation continue et à un savant dosage de registres. Les expressions anglaises, par exemple, devraient être reproduites dans la transcription phonétique de petits dictionnaires pour touristes avec une incomparable nuance dialectale. L’accent, cette revanche sur l’oppression de toute langue, a une importance capitale: avez-vous jamais entendu un Napolitain ou un Romain essayer de parler anglais? L’effet en est hilarant. D’ailleurs, dans de nombreux films où figurent Toto ou Alberto Sordi (pour ne donner que deux exemples parmi beaucoup d’autres) cette veine fut abondamment exploitée. Rosalia Bivona
(17/01/2006)
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