Traduire Duras, ou du seuil qui doit se faire sentir | Jacques Aswad
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Jacques Aswad   
 
Traduire Duras, ou du seuil qui doit se faire sentir | Jacques Aswad
Marguerite Duras
Duras a été traduite en arabe à deux reprises : vers la moitié des années 1960 et vers la fin des années 1980. Dans les deux cas, la traduction fut occasionnée par un effet de mode lié à un succès cinématographique ou, pour être plus précis, surtout pour le premier, à un succès de ciné-club d’avant-garde. On citait Hiroshima mon amour dans les années 1960-1970 comme on citait En attendant Godot. Je veux dire presque autant et de la même manière, plutôt cavalière, le titre – emblématique d’un amour dévastateur – tenant lieu de référence ultime. Sortie sous la signature prestigieuse de Suhayl ’Idrīs, la traduction du scénario durassien ne paraît pas avoir obtenu l’audience méritée. Aussi devra-t-elle attendre un peu plus de deux décennies pour être rééditée avec la deuxième vague de traductions occasionnée par le succès de librairie de L’Amant, puis stimulée par le succès de box-office du film que Jean-Jacques Annaud en a tiré. Une première traduction de L’Amant parut à Beyrouth en 1986, signée Muammad ‘Ītānī. La deuxième fut celle de Halīl ’Amad Halīl (Beyrouth, 1993). Entre-temps, Dār al-’Ādāb, Beyrouth, publia mes traductions du Ravissement de Lol V. Stein et du Vice-consul et celle, signée Ranā ’Idrīs, de Dix heures et demie du soir en été.
Par souci de réalisme ou de vraisemblance, le roman et le théâtre, désignés significativement dans l’arabe du vingtième siècle par le seul nom générique de riwāyah (récit rapporté), donnaient aux écrivains la possibilité d’exercer et d’élaborer ce que l’Égyptien Tawfīq al-akīm (1898-1987) appela une «langue tierce». Cette «langue» – un peu plus qu’un véhiculaire – est devenue celle de la modernité.
Apparemment, le passage du français de Duras à l’arabe moderne ne doit pas causer de problèmes. En traduisant les deux romans précités, j’ai eu l’impression de les lire directement en arabe, dans un arabe qui serait celui de Marguerite Duras. Le mot que j’ai forgé pour traduire «ravissement» n’est pas encore lexicalisé. Pourtant il n’a pas fait l’effet d’un néologisme. Les autres traducteurs à qui j’ai pu poser la question ont confirmé cette impression de «facilité» ou de passage naturel, sans heurt.
Ceci dit, peut-on identifier l’arabe moderne qu’on n’appelle plus «langue tierce» à ce que Duras appelait «l’écriture courante»? Oui, dans la mesure où cette «langue» et cette écriture se sont constituées en rapport avec la parole parlée. Et c’est déjà essentiellement, dans la mouvance des novateurs arabes, un projet de littérarisation des dialectes. Comment ne pas sentir le seuil en passant de la parole parlée (et dialectale, chez nous) à la parole écrite et vice versa?
Les Arabes amaigrissaient leurs chevaux, pour les rendre plus agiles et les préparer au voyage, en les menant paître, au point du jour, les parties basses des herbes. Rien de mieux que cette vieille leçon d’hygiène pour se débarrasser de certaines lourdeurs: aller à la base des choses à l’heure la plus matinale possible pour préparer ses paroles au voyage.
L’arabe moderne, parce qu’il a réussi à rendre imperceptible le passage du parlé à l’écrit, traduit fort bien ce que Duras dit. Mais peut-on être sûrs en revanche qu’il sache traduire son dire, restituant toutes les subtilités de ce passage, chez elle, dans un no man’s land de la parole et de l’écriture? Ce lieu est physiquement présent dans presque toutes ses œuvres. Il en est peut-être la (non-) figure la plus emblématique. Dans «Les lieux de Marguerite Duras», elle parle du sable de la plage comme étant «le pays de personne, voyez, sans nom». Lieu de l’angoisse ou du désir, ce no man’s land est un woman’s land.
«Écrire en Moi-naturel. – disait Valéry – Tels écrivent en Moi-dièse.» Essayer, à partir de ce lieu de la féminité, de traduire Duras, ne doit pas se réduire à emprunter la voix d’une femme, on finira alors par écrire en Elle-bémol! Sa féminité c’est l’émerveillement du jour retrouvant ses accents d’aurore. Jacques Aswad
(17/01/2006)
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