Journal d'une traductrice | traduction littéraire, Hanan Kassab-Hassan, Christian Siméon, Jean-Marie Koltès, Anne Bourlon, Jacques Darras
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Hanan Kassab-Hassan   
//Hanan Kassab-HassanHanan Kassab-HassanIl y a dans ma vie mille activités qui me préoccupent et que je fais avec satisfaction. Mais la traduction littéraire reste pour moi le domaine le plus agréable, et le plus excitant. J'ai même organisé mon espace de travail en fonction de ses besoins: les dictionnaires à portée de ma main, un stand perché à gauche pour y accrocher les papiers, et des clips pour attacher les pages du livre quand je n'ai pas le texte sur ordinateur. Mais quand je l'ai là, je divise mon écran en deux parties avec le texte source à droite et le texte cible à gauche, et hop! l'aventure commence!

Parfois quand la traduction ne contient pas des mots techniques qui nécessitent une recherche spécifique dans les dictionnaires, je me mets à lire, à traduire et à taper le texte en même temps, avec la même vitesse, harmonisant ainsi les trois actions à la manière d'un contrepoint musical. D'ailleurs, toute contente de cette aisance dans le travail, il m'arrive de me sentir comme un pianiste expérimenté qui déchiffre facilement une partition qu'il voit pour la première fois. Avec mes huit doigts sur le clavier, je parcours les touches avec la souplesse des mains ayant longtemps travaillé les gammes. Et quand je dois taper un point d'exclamation, et que ma main droite croise la gauche pour frapper le "!" situé en haut, il me semble entendre ma maîtresse de piano me crier: Staccato! , ce qui me fait détacher vite mon index de la touche, et la note solitaire raisonne dans ma tête comme dans une sonate de Beethoven.

Mais il ne s'agit pas là d'une simple comparaison. Il m'arrive parfois de "jouer" réellement le texte. Lorsque la douceur des mots m'obligent à étouffer le bruit des touches du clavier. Je me mets à les frôler du bout des doigts ou presque pour ne pas déranger dans ma tête le murmure en sourdine des mots que je lis, et ceux que je dois choisir pour la traduction. C'était le cas pour "Vous n'existez pas" de Anne Bourlon:

"Monsieur, vous avez promis. Surtout ne rien imaginer de moi. Vous avez promis. Vous serez aveugle. Mon corps finira par faire partie intégrante du décor. Quelque chose de tellement anodin, tellement banal, vous ne le verrez plus. Un rai de lumière traversant la pièce, un bruit de respiration aussi inaudible qu’une mer calme la nuit. Immunisés vos oreilles, votre odorat…Répétez-vous sans cesse « Cette femme, je ne l’entends pas, je ne la vois pas». «Je ne la sens pas». Cette femme est l’oubli."
Anne Bourlon, Vous n'existez pas
 
//Christian SiméonChristian SiméonPar contre, devant un texte très fort, aux situations angoissantes, au rythme haletant, et aux phrase hachées, comme celui de Christian Siméon "Eaux Lourdes", sans y réfléchir, je me suis mise à taper ma traduction fiévreusement, en crescendo, de plus en plus fort, de plus en plus rapidement, comme si je voulais sortir mon texte arabe avec la même force qui dérange le lecteur.

"MARA .
Arrête !
Arrête !!
Tu veux que je raconte?
Il ne faut pas.
Tu ne sais pas de quoi tu parles. Pierre. Pierre. Pierre. Compte-les maintenant. Pierre. Ça fait onze. Je ne les crache pas, ces "Pierre", Pierre. Je les avale. Je les digère. Elles sont la substance de ma chair. La matière de mes organes. Regarde-moi. Je suis la mère infanticide. La femme de Pierre. Tu veux savoir ? Je l’ai noyé ton fils. Le soir où tu es parti. Dans la lessiveuse. Pendant son bain. Je l’ai noyé. J’avais les deux bras enfoncés dans l’eau savonneuse et je pesais de tout mon poids. De tout mon poids de Pierre. Dans cette eau soudain salée. Pesant des reins et des épaules. Pesant de toute ma souffrance. De toute ma rage. Pesant sur cet enfant qui se débattait. Mon fils! Mon amour! Mon petit garçon batailleur qui me griffait les joues. Des deux bras je l’ai maintenu sous l’eau. Avec l’autre qui ruait dans mon ventre. Les deux bras tétanisés et le ventre mobile. Avec juste le bruit de l’eau. Le bruit des bulles. Et ma respiration. Je l’ai noyé. Mon petit garçon aux lèvres blanches. Aux gencives saignantes. Aux yeux retournés.
Je l’ai noyé!!
Ouvrez les fenêtres. Je ne supporte pas cette odeur!."

Christian Siméon, Eaux lourdes

Quant au texte de Jean-Marie Koltès "Dans la Solitude des Champs de Cotton", avec ses tournures ambiguës, ses phrases longues qui s'opposent, ses questions qui restent sans réponses, et toute la tension qui monte et monte encore, transformant la joute verbale en un combat inévitable, je l'ai traduit lentement, en m'attardant sur chaque mot, non pour lui trouver un équivalent, mais pour en extraire tout ce qu'il contient de violent. J'avais l'impression que pour taper ce texte je devais peser sur chaque touche à part comme pour la faire vibrer "en legato" de ce grondement de tempête souterraine qui risque d'exploser au moment de la confrontation.
 
//Jacques DarrasJacques DarrasMais les choses ne se font pas toujours de la même manière: Pour traduire quelques poème de Jacques Darras, il m'a fallu plus qu'un mois, pendant lequel j'avais l'impression de pénétrer dans une construction labyrinthique infranchissable, aux méandres infinis. Ce poète jongle avec les sonorités pour forger les mots nouveaux. Et les écarts linguistiques qu'il opère, les digressions qu'il s'amuse à faire l'entraînent vers des espaces inexplorés du langage, et rendent la traduction un véritable défi.

"Nous sommes les singes des singes, qui descendons de nos
Imitations. Mimétique est l'éducation.
Vus d'un grand arbre, le baobab de Jaques Roubaud
Le griot –qui n'est pas féminin de griotte-,
Nous devons apparaître tels des babouins, tels des
Baobabouins sans les babines que les babouines
Se lèchent et pourlèchent du soir au matin. Quel cirque
Notre vie dédié à la circularité!!
Cirque Oulipo? Nous voulons bien du cyclotron
A particules sémantiques où, si l'on active
Le pédalier, on peut faire de la poésie
Avec les pieds….

Jacques Darras, Avance à l'allumage. Alexandrin revisé

La correspondance avec le poète, la discussion au téléphone des sonorités et des jeux de mots pour trouver un équivalent en arabe ont rendu le travail de traduction un vrai dialogue dont je garde un très bon souvenir.

Quel schizophrène est le traducteur! Il doit assimiler l'œuvre qu'il traduit, l'adopter, la faire sienne, et en même temps, il doit de s'y effacer complètement, ne laissant rien de son style et de sa sensibilité, au risque de trahir le texte original. Il se fait l'auteur de son texte tout en se niant comme tel. Il est l'ombre. Mais sa consolation est de pouvoir rendre la lumière plus éclatante.
 

 
Hanan Kassab-Hassan
(17/01/2006)