Entretien avec Seyhmus Dagtekin | Seyhmus Dagtekin, Marina Tsvetaeva, Rilke
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Propos recueillis par Cécile Oumhani   

//© Seyhmus Dagtekin  © Seyhmus Dagtekin Un article qui vous a été récemment consacré vous évoque comme un « résistant-poète ». Vous considérez-vous comme un poète engagé ?

Dans ma vie, dans mes lectures, dans mon écriture, j’essaye d’enlever la peur qui nous aliène à ce qui nous entoure, qui nous empêche d’aller vers... Dans ce sens, je suis engagé avec le lecteur, engagé avec l’autre. Je me dis qu’écrire, c’est tenter d’être juste envers soi-même et envers l’autre pour sortir ou à défaut nous distancier le plus possible de l’ignominie qui nous entoure. Ecrire et vivre dans un souci de justesse, dans un souci de justice. Avec un peu d’éthique dans le vivre et dans l’écrire.

Je suis engagé aussi parce que je viens d’un peuple opprimé, d’une « ignoble race » qui n’a pas su se faire respecter. Et quand c’est le cas, on en porte les stigmates, on a un regard différent et les mots ont un autre poids. C’est ce que je peux appeler le côté hérité de mon engagement.

Le poète peut-il refonder le monde ?

Quand on ne met pas l’autre au centre de sa pensée et de son acte, on risque de tomber dans l’injustice. Parce que la plupart du temps, on tente de construire son paradis au détriment du dissemblable, en restant dans la peur, dans notre côté animal. On n’accède à l’humanité qu’à travers l’attention à l’autre, qu’il soit humain, animal, végétal, minéral. Et on se construit avec l’autre, dans son compagnonnage, en s’entraidant le plus possible, en se nuisant le moins possible.

Ceux qui ont tenté de refonder le monde, ont omis de refonder l’être qui allait habiter ce monde. Un monde construit sur le ressentiment et la peur, sur la frustration et l’avidité, ne peut déboucher sur un paradis pour quiconque. Il faut donc commencer par refonder l’être qui fera exister l’autre dans son regard, qui complètera son être à travers l’être des autres.

Et la poésie et l’art peuvent faire ça. Ils peuvent éveiller cette attention à l’autre qui peut être beaucoup plus efficace que nos défenses et nos guerres pour refaire notre monde.

A défaut, le poète peut redire le monde. Il peut refonder sa relation à lui-même et à ce qui habite le même présent dans ce souci de justesse, de justice. Et espérer que cette exigence fasse tache d’huile, de proche en proche.

Vous êtes né à la langue française lorsque vous êtes venu vivre en France. Marina Tsvetaeva écrit dans une lettre à Rilke : « Écrire des poèmes, c’est déjà traduire, de sa langue maternelle dans une autre, peu importe qu’il s’agisse de français ou d’allemand. Aucune langue n’est langue maternelle. » Qu’en pensez-vous ?

Le grand poète Roumî dit : Mon secret n’est pas loin de mon cri, mais peu pour l’entendre. C’est la force de la musique qui touche ce cri de plus près. Mais en même temps, pour pouvoir nous entendre au-delà du cri, nous avons besoin de passer par la parole, nous devons risquer la parole, quitte à rester brouillons parfois, incomplets souvent. Pour pouvoir toucher ce secret qui nous transformera, un jour. Ecrire la poésie, c’est une manière de garder cet espoir, où que l’on soit, dans quelque langue que l’on soit.

Et la poésie existe quand la musique intérieure d’une personne rencontre la musique intérieure d’une langue. Cette langue peut être notre langue de départ ou une langue qu’on a croisée en route. Et comme dans toute histoire d’amour, il faut faire confiance au coup de dé et au hasard.

J’ai eu l’occasion de vous entendre lire vos poèmes, non seulement en français mais aussi en kurde, il y a quelques années à l’EHESS. Comment cette langue et les autres langues que vous parlez irriguent-elles ce que vous écrivez en français ?

Mes langues s’aiment entre elles, et j’aime mes langues. Le kurde à travers lequel j’ai ouvert les yeux sur la nature, le turc qui est ma langue de formation, le français qui m’a ouvert encore plus sur le monde. Mais je me dis que le souffle précède le mot. Qu’il y a quelque chose en nous qui préexiste au mot. Et que les mots n’ont qu’à se ranger selon les nécessités de ce souffle. Un souffle commun à toute l’humanité qui court de Gilgamesh, d’Homère à Kafka, à Borges et qui continue.

Je suis donc habité par les sons et les rythmes de mes langues, par les fluctuations et les géographies de ce souffle et ce que j’écris en français est bien sûr nourri, traversé par ces charges, flux et expériences.

Lorsqu’on est enfant, la durée d’une saison semble infinie. Les images qui accompagnent notre éveil au monde qui nous entoure s’inscrivent avec un relief particulier. Je vous ai déjà entendu parler de votre enfance dans le Sud-Est de la Turquie. En quoi ces premières années de votre vie ont-elles nourri le poète, l’écrivain que vous êtes aujourd’hui ?

J’ai vécu jusqu’à l’âge de dix ans dans un monde d’avant le livre. Un village des montagnes du Kurdistan qui vivait dans une presque autarcie, où la roue n’était pas encore entrée et encore moins le reste de la modernité. Une vie simple, dépouillée qui installait une porosité entre le corps et l’extérieur.

Il y a des moments fondateurs dans chaque vie. Les miens sont issus de ce tête-à-tête avec les éléments de la nature et les bêtes avec qui nous peuplions la nature. Ce tête-à-tête nous poussait à vivre dans la même urgence qu’eux, dans le même détachement.

Je crois avoir gardé un peu de cette urgence, de ce détachement dans ma vie, dans mon écriture.

Quand et où avez-vous commencé à écrire ?

A quinze ans. On venait d’étudier un poème en classe qui parlait de la nuit, du bleu, de l’amour. Cela m’a donné l’envie de griffonner mon premier poème.

Mais avant d’écrire, j’avais beaucoup écouté le chant des montagnes, le bruissement des arbres. J’avais vécu la peur des chèvres, la détresse des ânes, la félicité du cheval. J’avais contemplé l’antilope, la perdrix, le lézard. J’avais chanté, sifflé, à la suite des grands qui, eux, savaient bien chanter et bien siffler. Mais ça, c’était avant.

//© Seyhmus Dagtekin© Seyhmus Dagtekin

Quels poètes, romanciers et essayistes vous ont particulièrement nourri ?

J’ai mis du temps à arriver aux livres. Je me suis donc nourri du vent qui passait, de la bête qui se présentait, de la parole qui venait et du silence qui occupait tout l’espace quand on se sentait dépassé.

Une fois arrivé aux livres, j’ai eu le bonheur très vite de croiser les écritures de Dostoïevski et de Kafka.

Je venais darriver, à 18 ans, à l’Université d’Ankara. Lors d’une pause, j’ai vu un camarade avec un livre à la main. Devant ma curiosité, il m’a proposé de me le prêter. Et c’était Crime et châtiment. L’année d’après, je suis tombé sur Le Procès. Avoir pu effectuer ces lectures à cet âge pas trop avancé, a été d’une grande importance dans mon parcours.

Une fois en France, Artaud, Céline, Lautréamont, Rilke, Joyce ont été des lectures importantes pour moi. Sans compter les gens de la quête, Rûmî, Ibn Arabi, Attar qui continuent de m’accompagner. Et aussi la place très à part du cinéma et du cinéma muet parmi mes nourritures.

Avoir vu La Charrette fantôme de Sjöström, L’Aurore de Murnau, Les Rapaces de Stroheim, ou encore La Roue de Gance m’a permis d’entrevoir ce continent perdu qu’est le cinéma muet.

J’ai lu dans un entretien que vous avez accordé à « Terre à ciel », que vous écrivez dans le mouvement. Est-ce toujours le cas et cela correspond-il plus à certains textes ?

Pendant longtemps, j’ai beaucoup écrit dans les trains, les bus, dans le métro. Etre ainsi en mouvement, c’est peut-être pour moi une manière de retrouver les déplacements, les voyages de mon enfance, une manière de retrouver cet état de solitude dans la multitude où tout en restant dans mon enveloppe je peux prendre de chaque rencontre un son, une couleur, une senteur que je peux à mon tour offrir comme texte au curieux qui peut me croiser sur une page. La plus grande partie de mes recueils publiés ont été écrits en mouvement.

Votre œuvre de poète, de romancier a-t-elle été traduite en kurde ? Avez-vous traduit vous-même certains de vos poèmes en kurde ?

Au fond de ma barque a été traduit en kurde. A la source, la nuit est en cours de traduction. Moi-même, je n’ai pas tenté de traduire mes textes. Dans Elégies pour ma mère, j’ai fait un travail entre le kurde et le français. Les textes de ce recueil ont aussi leurs versions en kurde.

Votre dernier recueil s’intitule À l’ouest des ombres. Dans l’obscurité de la nuit qui semble s’épaissir sur toute la Méditerranée, vous en appelez à l’humanité qui est la nôtre pour redéfinir les relations que nous avons les uns avec les autres.

Ça devait être l’année dernière, j’ai lu quelque part que les fameux trous noirs de l’espace n’existeraient en fait pas. Et je lisais, en même temps, dans la foulée du livre de Piketty, des articles sur les non moins fameux 1% de possédants qui accumuleraient 50% des richesses.

Au moment où l’on nous parlait de l’inexistence des trous de l’espace, l’avidité de ces possédants se présentait devant moi plus que jamais comme des trous noirs. Trous qui engloutissaient à travers les guerres, les commerces et les détournements de part le monde des vies et des espèces par millions et des millions comme autant d’étoiles. Ces sources, ces ressources qui pouvaient faire vivre des pays et des continents disparaissaient, croupissaient dans le trou noir de l’avidité des forts et des possédants.

Si on pouvait sortir de nos peurs et de nos avidités, si on pouvait arrêter de devenir des trous, des tombes les uns pour les autres. Si on pouvait s’entre-apporter un peu de vie, un peu de lumières.

Tentons d’être justes avec nous-mêmes et avec l’autre. Nous existerions alors mieux, alors plus, individuellement et collectivement

C’est un pari à tenter.

 


 

Propos recueillis par Cécile Oumhani