« Je suis Fassbinder »  | Falk Richter, Rainer Werner Fassbinder, Théâtre National de Strasbourg, Stanislas Nordey
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Djalila Dechache   

« Je suis Fassbinder »  | Falk Richter, Rainer Werner Fassbinder, Théâtre National de Strasbourg, Stanislas NordeyFalk Richter, metteur en scène, traducteur et auteur allemand est bien connu du public français depuis sa rencontre avec le nouveau directeur du Théâtre National de Strasbourg, Stanislas Nordey. En 2011, les deux hommes ont mis en scène « My secret garden » pour le Festival d’Avignon. Leurs noms sont désormais également associés à « Je suis Fassbinder », texte et spectacle créé au Théâtre de la Colline à Paris en mai dernier.

Le texte et le spectacle sont si imbriqués que parler de l’un conduit à parler de l’autre, et inversement. Cette pièce fait le lien avec la personnalité et le travail artistique, engagé de Rainer Werner Fassbinder, grand réalisateur et dramaturge allemand, disparu à 37 ans en 1982.

Comment le travail d’écriture s’est-il effectué dans le contexte si particulier de ces deux artistes de même génération issus de deux pays historiquement emmêlés et concernés, dans un présent compliqué, dans un état mondial perturbé, déconstruit, en état de guerre permanente ?  

« Je suis Fassbinder » n’est pas un texte biographique sur le cinéaste allemand. Il postule via les artistes, auteur, metteur en scène et comédiens, ce que pourrait faire, penser ou filmer Fassbinder aujourd’hui dans cette Europe si mal en point de toutes parts, avec la montée des nationalismes là-bas, l’état d’urgence ici, la perte des valeurs et l’absence de projets individuels et collectifs.

L’Europe, c’est la comédienne Judith Henry qui l’incarne, enveloppée d’un drap rouge qui dit : «Je suis l’Europe, Je n’ai pas d’identité, Je suis l’Europe et, personne ne sait ce que ça signifie, Je suis l’Europe, et je ne tiens pas debout, je me brise, je m’effondre, je sens cette déchirure, ces déchirements, je suis déchirée de toute part, par une grande insécurité, le trouble, le désarroi, la panique, l’hystérie, la haine. Je ne sais pas qui je suis, Il y a une grande peur.»

Ce qu’il faut savoir c’est que la pièce n’a pas été écrite isolement du travail de plateau. C’est un double processus simultané, accompli dans l’urgence, chose assez rare à souligner. Ce qui peut être à la fois grisant et angoissant aussi. « Le texte (est) fait d’une accumulation-articulation de matériaux comme souvent chez Richter » précise Anne Montfort, sa traductrice.

« Dès le début du processus de travail, qui a duré six mois, toute l’équipe – l’auteur, les acteurs, le musicien, le vidéaste – s’est réunie à Berlin pendant quatre jours chez Falk Richter. On a tout de suite évoqué les échos que provoquait Fassbinder dans notre propre histoire. Parallèlement, on a beaucoup parlé de géopolitique. Ensuite, Falk Richter s’est saisi de tout ce matériau pour écrire. » dit S. Nordey.

Une écriture au jour le jour, in vivo pourrait-on dire, associé au travail de plateau, intégrant l’actualité du monde et du couple franco-allemand tout en restant fidèle aux idées de Fassbinder. A cette enseigne le monologue de Nordey a été achevé à quelques jours seulement de la générale, ne laissant qu’un laps de temps restreint aux comédiens pour l’apprendre. Dans ce contexte Anne Montfort traduisait bribes après bribes parce que rien n’était définitif.

A la question, comment peut-on entendre le titre « Je suis Fassbinder » ?

Stanislas Nordey répond : « C’est d’abord Falk Richter qui dit « Je suis Fassbinder ». Le spectacle est une forme d’identification d’un écrivain à un autre. En même temps, comme j’interprète la figure de Fassbinder dans la pièce, Falk Richter s’amuse à faire des analogies entre moi, Stanislas Nordey le metteur en scène, et l’homme de théâtre et cinéaste qu’était Fassbinder, notamment à travers ses tentatives pour travailler en collectif. Pendant tout le début de sa carrière, Fassbinder avait la volonté de partir du collectif. Mais très vite, il s’est rendu compte que ça ne marchait pas et qu’il était obligé de se transformer en dictateur. Il s’est alors trouvé dans de profondes contradictions ».

Un jeu de miroir s’établit alors entre Fassbinder et Nordey, ce dernier retrouvant des similitudes entre son propre rôle de directeur de troupe au TNS et le travail du réalisateur disparu.

La pièce intègre des extraits de films du cinéaste, jouées sur scène par les comédiens, ce qui donne une présence fabuleuse à Fassbinder et montre combien il était visionnaire. De grands portraits de lui habillent la scène.

L’écriture et le théâtre de Falk Richter ne cherchent ni à démontrer ni à donner des réponses. Il s’inscrit dans la veine d’auteurs contemporains qu’il a lui même montés en Allemagne : Martin Crimp, Sarah Kane, Jon Fosse ou encore Marc Ravenhill.

Ce qui fascine, c’est qu’après la lecture du texte et la représentation on se sent très concerné par cette construction européenne qui prend de plus en plus des allures de chaos. C’est un échec. Seuls les politiques font mine de ne pas s’en rendre compte.

« Je suis Fassbinder »  | Falk Richter, Rainer Werner Fassbinder, Théâtre National de Strasbourg, Stanislas NordeyLa seconde pièce « Sept secondes, In God we trust » du même auteur, édité en 2003, met en scène Brad, un pilote de l’aviation militaire américaine, qui largue des bombes sur l’Irak. Pendant ce temps, sa famille, femme et enfants, très fiers, se prépare à pique-niquer. Sept secondes est le temps nécessaire à une bombe quittant le cokpit d’un avion avant d’exploser au sol, dévastant au moins 600 m2. Falk Richter met en parallèle les jeux vidéo qui transforment les joueurs en tueurs ordinaires devant une guerre déshumanisée, exsangue et qui gomme le mal, la souffrance, les corps déchiquetés, l’agonie, la peur et les larmes. Que reste-t-il de l’Irak ?

Un texte non pas prémonitoire, il est malheureusement bien plus que cela; Falk Richter, avec son écriture acérée et le regard qu’il porte sur le monde, entre dans le cercle fermé des auteurs visionnaires qui marquent leur siècle. Ses textes sont des documentaires vivants et se relisent sans jamais lasser.

Falk Richter est aux côtés de Stanislas Nordey, artiste associé au projet du TNS depuis janvier 2015.

 

 

 


 

Djalila Dechache

 

Falk Richter,Je suis Fassbinder, traduction Anne Montfort, Editions de l’Arche, 2016.