Migrer d'une langue à l'autre  | immigration, Alexandra Filhon, Martine Paulin, intégration, monolinguisme en France, revendications des Bretons
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Djalila Dechache   

Migrer d'une langue à l'autre  | immigration, Alexandra Filhon, Martine Paulin, intégration, monolinguisme en France, revendications des BretonsUn petit livre au titre accrocheur a fait son apparition récemment. La Documentation française et le Musée national de l’immigration se sont associés pour le faire exister, l’une pour sa parution, l’autre pour avoir tenu en amont un colloque sur ce thème. Il a été rédigé par une sociologue, Alexandra Filhon et un professeur de Lettres, Martine Paulin. Ce livre brosse à grands traits et en deux parties, la politique française en matière de monolinguisme puis de plurilinguisme à travers l’histoire du pays et les vagues migratoires qui se sont succédé (A.Filhon). Et dans un second temps, une approche par les écrivains étrangers établis en France (M.Paulin).

Les deux parties paraissent non complémentaires : il aurait été judicieux d’y adjoindre une transition qui retrace les tentatives de l’Etat en matière d’intégration, d’assimilation, ou, à l’inverse, derenvoi de ses étrangers dont l’exemple le plus emblématique, et qui fit un flop, fut la prime au retour au pays d’origine de 10.000 F (Le million Stoléru 1978).

Dès lors que la langue française est encouragée « comme langue de l’ascension sociale tout au long du XXème siècle », des représentations négatives circulent sur les langues régionales. On se souviendra des histoires de Bécassine, personnage péjoratif créé en 1905 personnifiant une jeune paysanne bretonne en habit traditionnel montant à la capitale pour y chercher du travail. On se rappellera également qu’en 1864, suite à l’enquête menée par le ministre de l’Instruction publique, Victor Duruy, « approximativement un quart de la population ne parlait pas français ».

Ce temps du monolinguisme en France n’est pas si loin dans les esprits pour que l’on oublie les actions et les revendications des Bretons pour les écoles diwan (1977) par exemple ou celles des Occitans et des Alsaciens.

Dans une autre enquête, Etude de l’histoire familiale, il est rapporté « qu’un quart de la population interrogée en 1999, se souvient avoir reçu d’au moins l’un de ses parents une autre langue que le français » et « pour la moitié d’entre eux -soit près de 6 millions d’adulte- cette langue est issue de l’immigration ».

Ce qui n’est pas souligné dans le livre.

On peut même ajouter sans se tromper que dans les familles françaises il y a au moins un parent proche ou lointain ayant un lien avec l’Algérie, pays qui a fait l’objet, rappelons-le, d’une colonie de peuplement.

C’est pourtant là où le bât blesse : cela ne fait sans doute pas partie de la « commande » de ce livre, que de souligner combien les Algériens et eux en particulier, ont été laissé pour compte comme des gens de peu, qui ne pouvaient apprendre à leurs enfants la langue arabe ni eux-mêmes pouvoir apprendre le français. « Une hiérarchie existe entre les différentes langues ». Les auteurs ajoutent d’ailleurs plus loin que « selon la durée d’installation en France, les langues issues des différentes vagues migratoires sont diversement transmises à leur descendance ». Comment l’auraient-ils pu, ne connaissant pas eux-mêmes la langue classique réservée à une élite, ne pratiquant que le registre oral dialectal. Les auteurs confondent les deux. (p 23).

Et pour cause, il a fallu des années après 1962 à la France pour reconnaitre que les événements d’Algérie étaient une véritable guerre, tandis que les relations entre Paris et Alger connaissaient sans cesse des soubresauts se traduisant par la simplification ou la complexification de la circulation de la population d’un côté et de l’autre de la méditerranée, on ne s’étonnera pas alors de l’absence ou de la rareté des dispositifs favorables à l’apprentissage de la langue arabe pour les jeunes et de la langue française pour les adultes.

En effet, si tout au long de la scolarité la langue maternelle d’un enfant n’est ni reconnue ni valorisée tout comme ses parents qui ne le sont pas davantage, on peut imaginer ce que cela peut engendrer comme complexe, frustration et isolement. Alors oui, c’est certain, « le français est la langue dominante en métropole », mais au forceps pour avoir laminé les langues régionales dans un premier temps et dans un second temps pour avoir nié les langues de ses migrants. Et particulièrement ceux avec lesquels la France avait un lien historique et viscéral.

Tout au long de l’histoire française, les vagues migratoires ont revêtu des caractéristiques différentes. Malgré ces expériences, le modèle d’intégration français est loin de donner satisfaction, il a démontré ses limites et ses échecs. Les langues des migrants n’ont pas été valorisées parce que leurs dépositaires ne le sont pas, et restent confinés dans une posture économique à bas coût. Adossée à la directive européenne du 25 juillet 1977, visant à la scolarisation des enfants des travailleurs migrants, les accords bilatéraux en faveur de l’apprentissage linguistique de la langue d’origine avec L’Algérie datent de 1981 seulement, 1973 pour le Portugal et 1978 pour la Turquie.

Pour avoir des exemples de réussite, il faut regarder du côté des pays du Nord telle que la Scandinavie ou l’apprentissage de la langue d’accueil fait partie intégrante des modalités d’accueil. Il y a un véritable accompagnement des adultes et de leurs enfants.

Littérature : étranger à soi-même

« La première qualité d'un écrivain est d'être étranger à sa propre langue » écrit Akira Mizubayashi, universitaire, traducteur de Daniel Pennac en japonais et auteur de trois livres en français. Cela ne fait pas l’ombre d’un doute, que l’on pense en littérature au concept de dialogisme (M.Bakhtine) ou à celui d’intertextualité (J.Kristeva). Chaque écrivain possède plusieurs langues en écrivant qu’il soit étranger ou non. Il est donc réducteur de penser que l’apport d’un étranger écrivant en français sera plus substantiel, cherchant un refuge dans le territoire de la langue française.

Le fait de reconnaître aux écrivains étrangers un véritable apport dans la diffusion et le développement de la langue française ne s’est pas fait tout seul. Il y a eu aussi plusieurs vagues, d’abord les Algériens avec Kateb Yacine en tête qui écrivait en français, langue qu’il comparait à « un butin de guerre », reconnu par ses pairs, son théâtre est même entré au répertoire de la Comédie française. Puis beaucoup d’autres et de tous les continents.

Plus proche de nous, la proposition d’Édouard Glissant et son concept de « littérature-monde » affranchie et «libérée de son pacte exclusif avec la nation» a reçu l’adhésion, dès 2006, d’un bon nombre d’écrivains de toute origine.

En octobre 2005, l’Unesco a adopté une « Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles ». Le multilinguisme et le multiculturalisme y sont mis à l’honneur et constituent le moteur de cette diversité comme moyen de sortir du colonialisme.

C’est avec Le pâté d’anguille de La Fontaine « Diversité, c’est ma devise », rapporté par J. Kristeva que cette convention trouve sa plus belle représentation.

C’est grâce à tous ses apports, mélanges, inventions, introductions, néologismes, artistes, chercheurs…que la langue française s’est trouvée augmentée, enrichie, développée au fil du temps à l’image de sa population, rajeunie, métissée et universalisée. Si la France est à la traîne en matière d’enseignement des langues et de sa langue en particulier, c’est que le poids de son histoire n’a pas été intégré, digéré, et que les résultats significatifs qui auraient pu s’ensuivre n’ont pas abouti.

En conclusion

La fin de « Migrer dans une autre langue » ne laisse apparaître ni perspective ni spéculation de nature républicaine, c’est dommage pour un ouvrage qui s’adresse au grand public et qui se noie dans les lois, sigles, programmes révolus, enquêtes et autres statistiques cités.

La bibliographie en fin d’ouvrage est datée, elle s’arrête à 2005 et conduit à penser qu’il faut poursuivre la recherche par ses propres moyens.

Aucune aspérité de la réalité ne vient donc bousculer un discours et une pratique immuables. Il faudrait une volonté laïque exempte de tout courant idéologique et de bon niveau pour changer efficacement et vraiment la donne.

On pourrait penser qu’il est facile de migrer d’une langue à l’autre, or il n’en est rien ; en tous cas en France. Cela peut le devenir seulement par le fruit d’une démarche personnelle, dispendieuse en temps et en argent, au long cours, en se déplaçant sans cesse pour faire bouger le regard, l’esprit et la pensée unique.

 


 

Djalila Dechache

07/04/2016

A.Filhon, M.Paulin, Migrer d'une langue à l'autre, La Documentation Française, 2015.