Entretien avec Salah Al Hamdani | Cécile Oumhani, Salah Al Hamdani, Isabelle Lagny
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Propos recueillis par Cécile Oumhani   

Entretien avec Salah Al Hamdani | Cécile Oumhani, Salah Al Hamdani, Isabelle Lagny« Je ne pense pas que le but premier de la poésie depuis l’origine, soit de changer le monde. Mais la vraie poésie (parce qu’elle existe) suggère perpétuellement d’autres mondes. » Salah Al Hamdani.

 


 

Vous êtes né à Bagdad. Comment avez-vous rencontré la poésie ?

Je suis né en 1951 à Bagdad dans une famille ouvrière. J’ai commencé à travailler dès l’âge de 9 ans. A l’âge de 11 ans mon père m’a inscrit à l’école du soir que j’ai quittée très tôt sans savoir ni lire ni écrire correctement. Je me suis engagé dans l’armée irakienne à 17 ans. Je suis devenu commando parachutiste et on m’a envoyé dans le Nord de l’Irak (aujourd’hui le Kurdistan) parce que je ne voulais pas adhérer au parti Baas. Mais ensuite j’ai refusé de participer aux manœuvres de l’armée irakienne contre le peuple kurde. Je me suis révolté contre mon propre camp en libérant les enfants kurdes prisonniers. A cause de ma désobéissance qui était une révolte, j’ai été torturé puis jeté en prison. Dans la cellule voisine, tous les soirs, un prisonnier marmonnait quelque chose. Je trouvais ça très beau, j’ai pensé qu’il s’agissait de versets du Coran, ou de paroles du Prophète car il y avait un rythme dans ses paroles. Un jour, je suis allé le voir et je lui ai demandé : « Qu’est-ce que tu récites le soir ? C’est très beau ! ». Il a été étonné, parce que pour lui, un prisonnier politique était forcément un homme cultivé. Il a fini par me répondre :

— Ce sont des poèmes.

— Des poèmes ? Qu’est-ce que c’est ? Est-ce que moi-aussi je peux écrire des poèmes ?

— Toute personne qui a des sentiments peut faire de la poésie.

— Eh bien moi, j’ai plein de sentiments !

— Alors vas-y, écris !

Je me suis procuré du papier et un crayon et j’ai commencé à écrire ce que je ressentais. Le lendemain je le lui ai montré. Il a lu mon papier puis l’a déchiré en disant :

— Tu as perdu la tête ? Il ne faut jamais écrire ce genre de choses.

Je lui ai désobéi bien sûr et c’est ainsi que j’ai été "embarqué en poésie" à l’âge de 20 ans, en prison politique dans les années 1970, au camp militaire d’Al Rachid à Bagdad.

Vous avez été très marqué par la lecture de Camus, je crois. D’autres écrivains vous ont-ils nourri autant que lui ?

Les écrits d’Albert Camus m’ont d’abord sauvé de l’aliénation aux idées et aux pensées obscurantistes reçues de ma propre culture arabo-musulmane. Ils m’ont permis aussi d’avoir un regard plus critique sur l’histoire de l’humanité. De ne pas me laisser piéger par ceux qui, au nom de la liberté d’un peuple et de la liberté d’expression, encouragent l’anéantissement de l’autre. Son livre le mythe de Sisyphe m’a détourné de l’idée de suicide qui guette certains hommes accablés par les difficultés de la vie. En résumé, les écrits de Camus m’ont armé et m’ont protégé dans ma vie d’homme libre.

J’ai véritablement découvert la littérature arabe et surtout française, sur les bancs d’un célèbre café enfumé de Bagdad de la rue Al Rachid qui était fréquenté par des poètes et des artistes de toutes sortes. Ils m’ont fait connaître Rimbaud, Baudelaire, Al Maghout, Beckett, Al Sayyabe, Kafka, Platon, Marx, Sartre et surtout l’incontournable Camus.

J’ai alors été persuadé que l’existence sans curiosité ni utopie était fade et insensée, et qu’un homme sans métaphore ni poésie, resterait misérable toute sa vie. Je crois qu’on ne peut pas écrire sans lire les autres écrivains, même les écrivains moyens. Depuis mon arrivée en France en 1975, je n’ai cessé de découvrir la littérature française et internationale. J’ai la chance de fréquenter des poètes français de grande qualité qui sont aussi mes amis. J’estime qu’aujourd’hui, la poésie en France est vivante, florissante et variée, et qu’avec un peu de curiosité et d’intérêt pour les moins connus, on peut découvrir des poètes de valeur. On juge les poètes vivants sur l’ensemble de leur œuvre, alors que tout ce qu’on produit n’est pas égal. Pour ceux qui sont déjà consacrés et qui m’ont nourri, les plus présents en moi sont Paul Éluard, Yánnis Rítsos, Samuel Beckett, Fernando Arrabal, Jean Genet, Kateb Yacine, mais aussi Léo Ferré et Jacques Brel dans la chanson, et pour les écrivains arabes, Mohammed Al Maghout, Mudafar Al Nawab, Nazik Al Malaika, Badr Shakir Al Sayyabe et Samir Nakach.

Etes-vous entré en écriture en Irak avant l’exil, ou plus tard lorsque vous êtes arrivé en France ?

Depuis ma sortie de prison politique à Bagdad et jusqu’à aujourd’hui, l’écriture ne m’a pas quitté. A 20 ans j’ai vécu un certain temps avec un poète inconnu (peut-être mort aujourd’hui) dans une petite chambre insalubre dans un quartier modeste et très ancien de Bagdad, celui des prostituées. Mes poèmes n’avaient pas le succès escompté auprès des hommes de lettres et des poètes officiels lors des concours de poésie à l’époque. Deux d’entre eux, très connus, m’avaient « convoqué» suite à l’envoi d’un poème que j’aime beaucoup. Ce poème, le seul que je récite par cœur en arabe aujourd’hui, a été publié plus tard dans mon premier recueil traduit et publié en France, Gorges bédouines. Les deux poètes du jury m’avaient reçu avec gentillesse, mais c’était pour me donner des conseils, pas le prix. J’ai été déçu. D’autant que le prix assez consistant, m’aurait permis de financer mon départ en exil. Heureusement, je recevais des louanges des poètes et des intellectuels de mon entourage. J’ai fini par quitter l’Irak avec l’aide de ces artistes et de quelques jeunes de familles aisées pour lesquels j’écrivais des lettres d’amour contre une tasse de café et un morceau de pain. J’ai donc laissé ma famille et la plupart de ces premiers écrits, à l’autre bout des rails en 1975.

Vous avez d’abord écrit en arabe puis en français. Comment circulent ces langues en vous lorsque vous écrivez ?

La magie de l’informatique m’aide beaucoup à passer d’une langue à l’autre ! Le logiciel Word me permet de passer facilement de l’arabe au français. Lorsque j’oublie un mot en français, je l’écris en arabe en actionnant une simple touche sur le clavier et de même en sens inverse. Vous me demandez comment circulent ces langues en moi ? Je prends tout simplement les choses comme elles viennent ! J’écris le français de gauche à droite, l’arabe de droite à gauche ! Pourtant il est vrai que je n’ai appris ni l’arabe ni le français à l’école mais dans la rue. Ainsi suis-je un rescapé de la langue française, et parce que je ne l’ai pas étudiée comme il faut, je me sens comme un orphelin dans cette langue. Oui, j’ai beaucoup ramé pour l’apprendre convenablement, et dans ces conditions, l’écriture parfois n’est vraiment pas une partie de plaisir. J’écris dans les deux langues (le français avec quelques ratures) et je compose avec elles comme un musicien ou comme un peintre. J’ai publié une dizaine de recueils en français, alors que mes manuscrits en arabe s’entassent chez-moi faute de trouver un éditeur arabe digne de ce nom. Un éditeur arabe qui ne soit pas seulement un commerçant et publie tous ceux qui payent pour cela ou bien encore, un éditeur arabe qui ne s’éclipse pas à la première ligne exprimant un engagement quelconque. Ainsi, écrire ou traduire mes textes en français, est devenu une nécessité pour exister en tant qu’auteur. La complicité avec Isabelle a été essentielle pour cela. Je suis donc un poète irakien qui publie en français et un poète français qui écrit en arabe ! Il m’arrive parfois de rêver en arabe mais le plus souvent maintenant, c’est en français ! Cela fait quarante ans que je vis en France... Ces deux langues s’écoulent maintenant en moi comme s’écoulent mes pensées, en un tourment de lumière rivée à la pluie.

Cioran disait qu’ « on n’habite pas un pays, on habite une langue ».

Je comprends la métaphore de Cioran, mais n’adhère pas à son point de vue très intellectuel. Moi qui suis un témoin de l’exil et des rêves d’une humanité malmenée, je dis aussi que suis un passeur de mémoire et que l’exil est ma patrie, pas ma demeure. Mais en réalité j’habite dans un pays bien concret qui s’appelle la France, qui m’a rendu ma dignité d’homme, m’a nourri et dont la culture a contribué à faire de moi ce que je suis. Je ne néglige pas l’aide concrète que m’ont apportée ce pays et les gens qui le peuplent, ni ce qu’ils ont fait dans l’histoire et comment ils accueillent les exilés.

La poésie est-elle pour vous une façon de penser le monde ?

Peut-être, pourquoi pas ! Mais l’écriture n’est-elle pas aussi une morsure ? J’écris de la poésie car je suis un homme qui n’a jamais perdu la faculté de s’émerveiller (je cite Einstein), et parce que la poésie pour moi, est un espace de communication, de dialogue et de partage. Mais plutôt que de me sentir particulier pour comprendrele monde, je préfère dire ce que je fais à travers la poésie. J’écris de la poésie pour prendre la parole afin de la faire circuler jusqu’aux gorges bâillonnées. J’écris aussi pour atteindre la rive de l’autre et partager son désarroi, sa peine et sa joie. J’écris sans cesse afin de déraciner le mot sans but et démasquer le langage fade et approximatif. La poésie selon moi doit nous conduire à l’amitié, la fraternité et la paix. Pourtant je me mets souvent à écrire pour rien. L’intention ne doit pas être fabriquée mais se révéler a posteriori car elle est à l’intérieur de chacun de nous. J’écris aussi pour magnifierles hommes sacrifiés dans les atrocités des guerres et ceux qui vivent dignement dans la pauvreté et qu’on abandonne trop souvent à leur ignorance.

Le poète a-t-il une responsabilité face au monde et la poésie peut-elle le changer ?

Je ne pense pas que le but premier de la poésie depuis l’origine, soit de changer le monde. Mais la vraie poésie (parce qu’elle existe) suggère perpétuellement d’autres mondes. A mon avis il est impératif qu’un poète ait un sens aigu de la justice et de l’humain, qu’il agisse en conséquence pour offrir une vision de beauté de la vie pour l’homme. Un poète doit avoir de l’éthique, inspirer la sincérité et l’audace, être solidaire avec ses semblables, surtout avec ceux qui sont les plus démunis. Et comme dans nos sociétés occidentales et dans les dictatures, ce ne sont pas des valeurs à la mode, il lui faut du courage où qu’il aille ! Oui, pour moi il n’est pas suffisant que le poète ait, à travers ses écrits, une vision contemplative et romantique de l’humanité. Mais il y a aussi des poètes ou des éditeurs tricheurs ici qui brandissent une bannière militante pour les droits de l’homme et la justice, dans le seul but d’attirer une sympathie automatique et une clientèle facile. Cet opportunisme bannit l’esprit de la poésie. Elle fait du tort aux auteurs exilés ou véritablement engagés, utilisés alors seulement comme des lapins que l’on sort d’un chapeau. La poésie ne peut se passer d’authenticité. Le poète qui m’interpelle aujourd’hui, est celui dont le poème me gifle, qu’il soit français ou étranger, celui qui ne reste pas passif face à une tempête qui engloutit les hommes mais se retrousse ses manches. Un poète qui ne se laisse pas acheter non plus par le commerce de l’édition.

Vous avez écrit avec le poète israélien Ronny Someck "Bagdad-Jérusalem" un recueil où vos voix se croisent en arabe, en hébreu et en français. Comment est né ce dialogue en poésie ?

Il y a deux voix et trois langues dans ce livre. Ronny Someck et moi, nous sommes d’origine irakienne. Je l’avais aperçu une première fois à Paris, mais c’est à Sète, en 2010, que j’ai vraiment fait sa connaissance. J’ai entendu quelqu’un le présenter et cela m’a fait réagir. Someck, un poète d’origine irakienne, né à Bagdad en 1951, la même année que moi et très populaire en Israël. J’étais secoué. Je ne m’attendais pas à rencontrer un frère juif irakien et poète chassé de l’Irak parce qu’il était juif. Je l’ai écouté. J’ai pleuré d’émotion. Ronny et moi avions tous deux autrefois pris la route de l’exil, moi vers la France, et lui, vers Israël. Et c’est grâce à la France et à sa culture que cette rencontre avait lieu. Lorsque nous étions à Sète, j’ai proposé à Ronny et à mon éditeur de l’époque, de publier un recueil trilingue arabe, hébreu, français, avec le titre Bagdad-Jérusalem à la lisière de l’incendie. J’ai voulu que la langue française soit un pont entre l’arabe et l’hébreu. La poésie pour moi est vectrice de mémoire. On peut se révolter et partager la douleur et l’espérance de l’autre dans un poème. Ronny et moi, nous ne sommes ni des états, ni une cause. Nous souhaitions simplement réaffirmer poétiquement qu’un dialogue entre les peuples était possible. Mais il faut savoir que cette parole est risquée dans le monde arabe. Un jour nous nous sommes promis avec une poignée de main, de devenir frères. Nous étions déjà poètes. Notre fraternité est coulée dans le moule des guerres et des exils éternels, et cette promesse a pris corps en 2012 quand le recueil à été publié à Paris. On y entend, étroitement mêlés, la voix d’une personne en exil qui a fuit une dictature « se couche seul / entre les lignes de l’Histoire » et celle de quelqu’un qui a subit l’exclusion forcée d’une terre, parce qu’il était juif. Nos exil sont fait d’arrachements mais ne nous ont pas conduit à l’aliénation. Nous avons su nous dresser, lancer nos poèmes « épine(s) / dans la gueule du néant », demeurer debout alors que tout au-dessus de nous s’était dérobé. Et alors que tout n’était encore et toujours que séparation et rupture (ces fruits de l’exil), j’ai appelé Ronny avec ces mots : « Viens, rejoins-moi, pour abattre les murs et chérissons les cendres de nos morts/ Viens, déchirons ensemble les langues qui mentent sur la paix / Incitons-les à la révolte. ».

Vous renouvelez aujourd’hui l’expérience d’une écriture à quatre mains avec votre magnifique Contrejour amoureux, livre où vos poèmes se mêlent à ceux d’Isabelle Lagny. C’est une expérience a priori très difficile que de placer ainsi deux voix à l’intérieur de la même maison du poème.

Le recueil Contrejour amoureux écrit à deux, n’a rien à voir ni avec la démarche ni avec la pensée du recueil Bagdad-Jérusalem. C’est vraiment un livre à part dans mon œuvre littéraire et un vrai dialogue poétique. Avant la rencontre avec Isabelle Lagny, j’écrivais rarement le mot amour dans mes poèmes, ce mot résonnait pour moi comme une exagération. Le monde de mon exil était réel, ma lutte et ma résistance l’étaient tout autant, car en face, j’avais la dictature, la guerre, l’absence de la mère et de Bagdad. Il y avait eu après cela, une poignée d’échecs amoureux. Tous ces éléments rendaient le mot "amour" anecdotique dans mon expérience. Ma rencontre avec Isabelle, m’a conduit à écrire mes premiers poèmes d’amour en français (Ce qu’il reste de lumière en 1999, Au large de Douleur, en 2000). La vérité est que, sans la proposition d’Isabelle, ce livre Contrejour amoureux n’existerait pas. Au départ j’étais même un peu moqueur et décontenancé quand Isabelle m’a demandé de répondre aux paroles qu’elle m’avait adressées à la terrasse d’un café. En général, je préfère écrire dans la solitude. Là, Isabelle se montrait audacieuse et entreprenante, alors que moi, je craignais peut-être d’être maladroit. Il ne s’agissait pas simplement d’une excitation amoureuse. Il y avait l’enjeu du dévoilement de mes sentiments. Je suis certain qu’Isabelle à des choses à dire à ce sujet. Par ailleurs, si on est arrivé à dialoguer poétiquement en face à face, c’est aussi parce que j’ai une longue expérience du théâtre en tant que comédien. Nous nous entraînions beaucoup à l’improvisation avec les autres acteurs lors de mes études à la fac de Vincennes, puis pendant ma carrière au théâtre, au cinéma et à la télévision. Plus tard, lorsque j’ai rencontré Isabelle, je m’amusais dans la rue à interpeler les passants pour la faire rire. Isabelle a été attirée vers le théâtre après notre rencontre. Par curiosité elle a participé quelques années à un atelier de théâtre amateur. Nous étions donc prêts à jouer ainsi tous les deux. C’est sans doute cela qui a déclenché chez elle cette expérience. Quelques semaines plus tard, je me suis donc jeté avec bonheur dans son filet d’un contrejour amoureux. Nous avons voyagé en France souvent pour la poésie, et à chacune de nos étapes, resurgissait spontanément ce jeu. Elle s’obstinait et me surprenait. Et puis un jour, le flot s’est tari. Nous avions terminé quelque chose et une autre aventure se préparait pour nous. D’autres terres nous attendaient.

 


 

Propos recueillis par Cécile Oumhani et publiés le 14 mars 2016