Délivrances de  Toni Morrison | Toni Morrison, Billy Holiday, Christian Bourgois éditeur, Christine Laferrière
Délivrances de Toni Morrison Imprimer
Djalila Dechache   

Délivrances de  Toni Morrison | Toni Morrison, Billy Holiday, Christian Bourgois éditeur, Christine LaferrièrePortant le titre original de « God Help the Child », cette même phrase clôt le roman, comme une vie rendue pleine par l’exhortation divine, une vie d’épreuves qui va et revient vers l’essentiel, l’amour de Dieu. Un titre rappelant celui de la grande Billy Holiday « God Bless the child » ainsi qu’une partie de sa vie. Délivrance, Délivrances ? Tout au long du livre, tous les protagonistes cherchent à se délivrer du mal qu’ils ont fait, ressenti, vu ou subi.

 

Quel fardeau est le plus difficile à vivre ? La vie de Bride, si belle mais « noire comme le Soudan », qui, suite à une rupture amoureuse voit sa vie remonter à la surface ? Celle de Rain, la petite fille perdue, blonde aux yeux si bleus, recueillie par un couple de babas-cool vivant loin des bruits de la ville ? À moins que ce ne soit celle de Booker, poète à ses heures, étudiant et trompettiste de jazz, orphelin de son frère Adam qui découvre la vérité sur sa mort ? Booker et Bride auront une relation qui prendra fin par un énigmatique « T’es pas la femme que je veux » à celle qu’on ne quitte pas. A celle qui se dépouille de tous les oripeaux de sa vie de fashionnista qui a réussi, après plusieurs accidents transformant son corps, la propulsant dans son passé de petite fille. Elle est celle qui avait « le sentiment d’être blessée par l’univers ».

 

Booker l’hyperréaliste se jette dans les études supérieures, il a saisi le fonctionnement de la société des hommes : « seule la richesse expliquait le mal de l’humanité », il a compris aussi que « la haine des blancs, leur violence, était le carburant qui faisait tourner les moteurs du profit». D’autres personnages attachants peuplent ce roman à la tonalité dure, âpre, aussi rêche qu’un jour sans pain. Parfois ils deviennent pour un temps, des parents de substitution.

Chacun se cherche dans ce livre, chacun se débat avec des souvenirs atroces commis sur des enfants par des adultes détraqués, avides d’argent, d’émotions. Pourquoi les adultes ne comprennent – ils pas ?

 

C’est un livre où la vie est écrite avec la chair, méticuleusement observée, écrite, ajustée. Chaque personnage connaît la violence absolue auprès des siens, de manière directe ou pas. Et c’est le basculement : nul ne peut vivre avec cette douleur qui brûle. Bien sûr, on y trouv aussi la vengeance, la rédemption, la quête. Le besoin de parler face à face, d’aller chercher des réponses. Ce qu’on ne peut dire il faut l’écrire, dit-on. La musique y est très présente, harmonique grâce à « l’air qui avait un parfum de lilas quand il jouait en pensant à elle », mais également par les textes poétiques de Booker, placés en fin de l’ouvrage, écrits sur le souffle, sans ponctuation.

 

En 2006, lorsqu’elle fut artiste invitée au Louvre Toni Morrison, prix Nobel de littérature en 1993, a donné conférences et textes sur un des thèmes qui traverse ses romans : « étranger chez soi ». C’est un thème important d’où que l’on vienne, qui que l’on soit. Elle s’était adossée, dans sa présentation inaugurale, à la lecture du tableau célèbre de Géricault, Le Radeau de la Méduse. En 2012 elle éditait Home, hymne ou mythe du retour.

 

Etranger chez soi, étranger dans sa peau, par sa peau, c’est un peu la même chose au fond, il y en a pour qui cela se voit, d’autre pour qui cela passe inaperçu.

 

//Source: WennSource: WennCelle qui refuse obstinément d’écrire ses mémoires, préfère explorer dans ses différents romans la ségrégation raciale aux Etats-Unis au cours de leur longue histoire, se débattant tant bien que mal, réussissant tant bien que mal à vivre une vie somme toute « normale » c'est-à-dire sans histoires, sans fracas ni drames. Mais ce n’est qu’un vœu pieux. Toni Morrison frappe fort dans ce « Délivrances » ; on est toujours rattrapé par ce que l’on veut taire, ce que l’on veut fuir. Ainsi, nous incite-t-elle à la réflexion sur ce que signifie être noir et vivre entre noirs dans la société américaine, nous conviant à changer de place pour comprendre que nous sommes tous l’étranger de quelqu’un, a fortiori si nous avons subi ou provoqué l’abandon d’une mère, d’un père, d’un enfant. Cet abandon devient alors un fardeau perpétuel.

 

« Le problème n’est pas lié à la différence physique ou morale, mais à la perception, supérieure ou inférieure, que les gens ont d’eux-mêmes et d’autrui(…) Mes livres s’intéressent avant tout à l’être humain. Le rôle de l’écrivain consiste à trouver le sens des événements. Loin d’être didactique ou moraliste, il doit révéler les choses cachées, rendre l’étranger familier », confiait, en 2012, Toni Morisson au journaliste de « Marianne ».

C’est précisément ce rôle qu’elle assume pleinement dans son dernier roman.

 


 

Djalila Dechache

10/09/2015

 

 

Morrison Toni. Délivrances. Christian Bourgois éditeur, traduit de l’anglais par Christine Laferrière, 2015.