Anatomie de l'errance d'après Bruce Chatwin | Bruce Chatwin, voyageur, Hemingway, Gogol, Dostoïevski, Mont Athos, Gregor Von Rezzori, Curzio Malaparte, Capri
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Rosita Ferrato   

Anatomie de l'errance d'après Bruce Chatwin | Bruce Chatwin, voyageur, Hemingway, Gogol, Dostoïevski, Mont Athos, Gregor Von Rezzori, Curzio Malaparte, CapriQu'est-ce qui est mieux pour un écrivain et journaliste? Ecrire chez soi, tranquillement installé dans son fauteuil, ou sur la route, tel un nomade? On retrouve le thème du voyage, du déplacement ou bien du sédentarisme domestique, dans un recueil de Bruce Chatwin intitulé “Anatomie de l'errance”, publié posthume en 1996. Dans ces pages, le grand artiste, journaliste et voyageur britannique dévoile un trait inédit de sa personnalité, grâce à une écriture polymorphe : reportage, critique littéraire, méditation personnelle, nouvelle, croquis de voyage. Une expérience de textes “fortuis”, où Chatwin repropose ses grands thèmes: les racines et le déracinement, la propriété et le renoncement, l'exotisme et l'exil, la métaphysique et le nomadisme. Une recherche de la perfection, de soi-même et de son style, à laquelle il a consacré toute son existence.

“Horreur du domicile”, tel est le titre de la première partie, où l'auteur parle de lui, de son désir d'avoir une base plutôt qu'une maison, de la manière dont Chatwin, pour être écrivain et journaliste, eut besoin de lieux ouverts plus que d'un toit sur la tête. “Je n'écris pas beaucoup dans mon appartement – nous raconte-t-il – j'ai besoin, pour écrire, d'autres conditions et d'autres lieux. Mais je peux rester dans mon appartement, pour réflechir, écouter de la musique, lire au lit et prendre des notes. Je peux y recevoir quelques amis pour manger. Finalement, c'est l'endroit où se débarasser de son chapeau”.

Parmi les journalistes et les écrivains, qui est nomade, qui est sédentaire? C'est une des questions que Chatwin se pose. Chez les “nomades”, on trouve Melville, défait de sa condition de bourgeois du Massachusset, mais aussi Hemingway, Gogol ou Dostoïevski, dont les vies, par choix ou par nécessité, “ne furent qu'une tournée d'hôtels et d'intérieurs, - comme, pour le dernier, un bagne sibérien”. “Quant à moi – raconte Chatwin – (en toute modestie), j'ai tenté d'écrire dans des endroits tellement variés : de la cabane africaine (une serviette humide nouée autour de la tête), jusque dans un monastère du Mont Athos, en passant par une colonie d'écrivain, une bicoque au beau milieu d'une lande, et même une tente. Mais à chaque fois qu'arrivent les tempêtes de sable, que la saison des pluies s'installe ou qu'un marteau piqueur vient détruire tout espoir de concentration, je me maudis moi-même et me demande : “Qu'est-ce que je fais là? Pourquoi je ne suis pas dans la tour?”. Il entendait pas là, la Torre, en Toscane, près de Florence, la propriété de son ami italien Gregor Von Rezzori, où Chatwin aimait écrire, “loin de chez lui”.

Les pages d'Anatomie de l'errance vinrent suite à la réflexion sur l'existence, sur l'écriture : le passage de l'homme sur terre est défini comme “éphémère et changeant” tel le nomadisme, aussi fugitif qu'un quotidien, utilisé le jour d'après pour emballer le poisson. C'est ce que nous raconte Bruce Chatwin : “Le papier journal est très recherché, on l'utilise au marché pour emballer le poisson, la viande ou les légumes. On autorise des livres plus sérieux, au contenu idéologique plus substantiel, comme les oeuvres de Lénine, Mao Tsé Toung, Marx ou Engels, à ramasser la poussière plus longtemps, avant que leurs pages ne se retrouvent sur les étales du marché. On les utilise pour emballer des petits paquets de teinture, des pigments rouges, du tabac à priser ou à chiquer, des feuilles de baobab utilisées comme substance avortive, ou comme enchantement contre les projets des djinns (les génies).”

L'homme est par nature voyageur, aventurier, envoyé spécial, révolutionnaire. “Nous avons tous de l'adrénaline. Il est impossible de s'en débarasser ou de prier pour qu'elle s'évapore. Seul dans une pièce, loin de tout danger, l'homme s'invente des ennemis imaginaires, des maladies psychosomatiques […] et pire encore, soi-même. L'adrénaline est la récompense de son voyage”. Pour Chatwin, “toutes nos activités –l'écriture aussi, surtout l'écriture – sont liées à l'idée du voyage. J'aime penser, écrit-il, que notre cerveau dispose d'un système d'information qui nous ordonne de prendre la route, et que là réside la cause essentielle de notre besoin de partir”.

//Capo Masulla - CapriCapo Masulla - CapriChatwin termine sa réflexion en parlant de deux personnages célèbres, un écrivain et un journaliste, qui sont entrés dans l'histoire : le médecin Axel Munte, à l'existence artistique étroitement liée à sa demeure (son roman, L'histoire de Saint-Michel, a été un des plus lus, après la Bible) et Curzio Malaparte, journaliste et écrivain, connu également pour son habitation de l'exil, qu'il appelait “Casa come Me” (Maison comme Moi). Une construction à son image, “qui sera 'triste, dure et sévère', tout comme il espérait être”, écrit Chatwin. “La villa, qu'il fit construire dans les années 1938-1940 sur le promontoire solitaire de Capo Masulla, sur l'île de Capri, est une des plus curieuses habitations du monde occidental”.

Anatomie de l'errance d'après Bruce Chatwin | Bruce Chatwin, voyageur, Hemingway, Gogol, Dostoïevski, Mont Athos, Gregor Von Rezzori, Curzio Malaparte, CapriQu'en est-il pour Chatwin ? Il revient constamment dans ses pensées à sa tour d'écrivain adorée, qu'il décrit ainsi : “Chaque fois que j'y séjourne, l'endroit se change en un océan de livres et de papiers, les lits sont défaits et les vêtements jonchent le sol ça et là. Mais la tour a toujours été un lieu où j'ai travaillé l'esprit libre, avec efficacité, l'hiver comme l'été, le jour comme la nuit. Et les endroits où l'on travaille le mieux sont ceux que l'on aime le plus”

 


 

Rosita Ferrato

traduction de l'italien Matteo Mancini