Ecrire dans la langue de l’autre, un débat encore ouvert? | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
 
Ecrire dans la langue de l’autre, un débat encore ouvert? | Nathalie Galesne
Albert Memmi
Eclairer les relations littéraires entre la France et le Maghreb, nous propulse à différents moments de leur histoire où, de la colonisation à nos jours, la langue française est un espace symbolique aux enjeux fluctuants.

D’ailleurs, bien que la création maghrébine ait fécondé la littérature française en lui donnant des œuvres immenses dont elle ne saurait se défaire, il semblerait que les questions de langue et d’identité collent toujours à la peau de l’auteur maghrébin. Ne lui rappelle-t-on pas sans cesse ses origines, lui intimant d’un côté comme de l’autre, dans son propre pays ou en France, de s’expliquer sur le choix de son outil d’expression?

«Tout se passe», explique Abdelilah El Khalifi dans sa précieuse contribution au colloque Ecrire le Maghreb, comme si les écrivains du Maghreb étaient obligés de comparaître régulièrement devant le tribunal de la critique pour justifier leur choix, ou plutôt pour être confrontés à une véritable Armada de détracteurs, prompts aux excommunication en série ».(1)

Et de fait si bon nombre d’écrivains, de Beckett à Ionesco, de Ciorian à Apollinaire, font pleinement partie du paysage littéraire français bien que le français ne sois pas leur langue maternelle, il n’en va pas de même pour l’auteur maghrébin. Pourquoi donc, cet espace culturel si enclin à absorber et à s’approprier de la création de l’autre, brandit, lorsqu’il s’agit du Maghreb, cette obsession des origines?

Au Maghreb aussi, s’exprimer en français, dans la langue de celui qui a été historiquement le dominateur pose problème, et a longtemps été perçu comme une trahison. Pourtant à qui viendrait-il à l’idée de taxer Kafka de traître parce qu’ «il écrivait en allemand (la langue du dominateur viennois) et non en Yiddish sa langue maternelle, ni même en tchèque la langue majoritaire de ses concitoyens». Même chose pour Oscar Wilde qui écrivait en anglais et non pas en irlandais «à la plus dure époque de domination britannique».(2)

Le fait que certains écrivains obtiennent une sorte de visa leur permettant d’accéder à l’universel et de devenir des référents littéraires mondiaux, alors que d’autres sont systématiquement renvoyés à leur état civil montre à quel point la langue est un univers symbolique balisé. Lieu de l’inventivité, de la créativité et de l’expérience formelle, elle n’en demeure pas moins un instrument essentiel de la retransmission culturelle, avec toute l’implication idéologique que cela implique.

Ainsi comme l’ont démontré les études sociologiques de Bourdieu et Passeron, elle «véhicule les schémas intellectuels et les systèmes qui dépendent dans une grande mesure de la formation scolaire, des méthodes pédagogiques et sont fonction de conditions sociales déterminées»(3).

Pourtant réduire la langue à ces seules fonctions serait faire impasse sur sa vocation à les dépasser, à les transgresser. En fouillant d’autres contrées, en sondant d’autres profondeurs, en explorant d’autres perspectives -celles de la créations- ne projette-t-on pas le langage au-delà de ses codes, et n’y réinvente-t-on pas en l’innovant une autre relation à l’autre?

C’est dans cette mouvance que se situait le groupe d’écrivains, issus de la génération des indépendances, dans les tribunes de la revue «Souffles», affirmant le droit au libre arbitre de l’écrivain face à la langue, prônant «l’ adéquation de la langue au langage émotionnel» de l’auteur, rejetant l’opposition entre arabe et français et l’idée de langue unique.
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Mohamed Dib
Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, force est de constater que la littérature maghrébine de langue française a survécu à toutes les condamnations qui la frappaient. Le processus de décolonisation entamé, elle était, selon l’écrivain Albert Memmi, appelée à disparaître de sa belle mort. Or, elle est aujourd’hui, plus que jamais vitale et plurielle, générant expériences et productions qui échappent aux catégories et aux classifications dans lesquelles on voudrait l’enfermer.


Quelques exemples : Mohamed Dib, Albert Memmi, Kateb Yacine, pères fondateurs d’une littérature féconde
Alors que les auteurs qui se servaient précisément, en pleine période coloniale, de l’instrument du colon pour en dénoncer les rouages bénéficièrent d’une reconnaissance due à leur engagement, il en va tout autrement lors des indépendances au moment où il s’agit, pour les sociétés maghrébines de s’affranchir culturellement de la France en se défaisant de l’aliénation et de la main mise linguistique que ce pays a si longuement exercée.

Les écrivains maghrébins de langue française vont se retrouver face à une contradiction cruelle qui se pose de manière radicale, sans tarir, loin s’en faut, la source qui irrigue, pendant tout le 20ème siècle, le roman maghrébin de langue française.

Que signifiait en effet écrire dans la langue de l’autre, la langue du colon en pleine émancipation des modèles qu’il avait imposés ? Et comment pouvait-on s’inscrire dans une production littéraire qui critiquait, déconstruisait, dénonçait ce qu’étaient la réalité coloniale et post-coloniale en se servant de l’instrument du dominant : la langue française ? En s’appropriant surtout du modèle, par excellence, hérité de cette culture et de sa tradition littéraire, le roman.

«Le développement du genre romanesque, de langue française de surcroît, peut être ressenti par des intellectuels nationalistes comme un élément d’impérialisme culturel. Ce genre n’a pas de tradition arabe, puisqu’il a commencé à se développer en Egypte qu’au début du XXème siècle, sous la plume d’écrivain très marqués par la culture occidentale», écrit Charles Bon (4) soulignant ainsi l’implication politique qui se glisse derrière tout code culturel.

Ce sont précisément ces enjeux auxquels se trouve confrontée la génération des pères fondateurs de la littérature maghrébine de langue française. Ils sont tous nés au début du siècle dernier. Ils lèguent à leur pays et à la France des textes qui vont radicalement bouleverser l’appareil critique des sociétés coloniales d’alors et consolider les fondations du roman maghrébin de langue française. En rupture ou dans la continuité, celles-ci devront forcément faire les comptes avec eux. Leur noms : Mouloud Mammeri, Jean et Taos Amrouche, Mohammed Dib, Driss Chraïbi, Mouloud Feraoun, Kateb Yacine…

Certains d’entre eux trouvent un écho immédiat dès la parution de leurs premiers livres auprès d’hommes de lettres qui représentent la quintessence de la culture française: Sartre, Camus, Aragon, préfacent les écrits de Mohamed Dib et d’Albert Memmi, Giono le beau roman autobiographique de Taos Amrouche, tandis que Kateb Yacine reçoit les éloges unanimes de la critique littéraire parisienne, à la sortie de son premier roman.

C’est encore un des plus grands poètes français qui souligne l’importance de la littérature maghrébine à travers la figure emblématique de Mohamed Dib. «Cet homme d’un pays qui n’a rien à voir avec les arbres de ma fenêtre, les fleuves de mes quais, les pierres de nos cathédrales, parle avec les mots de Villon et de Péguy» écrit Aragon lorsqu’il préface L’ombre gardienne, publié en 1961.
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Kateb Yacine
La tension assumée
Comment les générations d’écrivains qui suivirent se rapportèrent-elles à ces aînés dont l’immense talent, le courage des idées, la singularité des destins, firent d’eux des figures sacrées de la littérature maghrébine? Comment se situèrent-ils par rapport aux expériences formelles que ces aînés avaient mûries à l’ombre de la relation, intime et singulière, que chacun d’entre eux entretenait avec la langue française? Comment écrire après ses grandes plumes? Dans la continuité ou dans la rupture? En inscrivant ses propres empreintes dans le sillon qu’ils ont tracé, ou en cherchant le propre lit de sa création?

On l’a vu, si écrire en français a bien représenté un dilemme, une forte altérité, celle-ci semble aujourd’hui dépassée, parce qu’elle a été précisément intégrée dans le projet d ‘écriture maghrébin en langue française. Ainsi plusieurs auteurs sont allé jusqu’à faire cette tension assumée la dynamique de leur création.

C’est ainsi que des écrivains comme l’Algérienne Assia Djebar ou le Marocain Khatibi posent au centre de leur production et de leur réflexion le problème de la langue, faisant de leur double, voir triple appartenance les fondements même de leur écriture.

«Comment utiliser la langue quand la langue est celle de l’autre ? », livrait récemment à un journaliste italien l’écrivaine algérienne Assia Djebar qui a intégré à sa démarche et à son écriture une réflexion constante sur sa double langue : celle de l’enfance, de l’imaginaire, des affects, en l’occurrence le berbère, et sa seconde langue, celle de l’écriture, «une langue latine et logique, dit-elle, si lointaine de mon dialecte», encouragée par son père.

Assia Djebar procède donc, se plait-elle souvent à expliquer, à une traduction dont elle essaie de rendre compte dans sa langue d’écriture. Ecriture hybride, ce français fécondé par le berbère nourrit alors une réflexion plus ample qui devient l’axe thématique de toute sa création, jusqu’à son dernier récit La disparition de la Langue française. «C’est l’histoire d’un homme algérien qui rentre dans son pays mais qui disparaît parce qu’il est francophone». Ainsi le désir du retour se transforme en un non retour éclairant de manière tragique la double appartenance linguistique de son personnage, et plus généralement la disparition douloureuse d’un espace culturel, qui pourrait être le lieu de jonction de ses deux identités.

Pour le moment, ces deux identités, maghrébine et française, continuent dans le vaste espace vital de l’écriture de se féconder l’une et l’autre.
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Notes:
1.Abdelilah El Khalifi, «La position de Khatibi face au problème de la langue», Ecrire le Maghreb (Collectif), Faculté des lettres de Manouba,Cérès édition, 1997

2.Op. cit.

3.Op. cit.

4.Charles Bon, Kateb Yacine, Nedjma, Etudes littéraires, Puf, 1990 Nathalie Galesne
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