Leila Sebbar, Malika Mokeddem, Maïssa Bey, Fatima Mernissi, Hélé Beji... | Leila Sebbar, Malika Mokeddem, Maïssa Bey, Fatima Mernissi, Assia Djebar, Hélé Beji
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Marie-José Hoyet   
//Leila Seibbar, Malika Mokeddem, Maïssa Bey, Fatima MernissiLeila Seibbar, Malika Mokeddem, Maïssa Bey, Fatima MernissiExploratrices de l’univers féminin, les écrivaines maghrébines affrontent la question de la langue et de l’identité en refusant de s’enfermer dans un discours exclusivement féministe.
Dans l’œuvre de Leïla Sebbar, notamment dans son dernier récit autobiographique Je ne parle pas la langue de mon père, émerge plus violente que jamais la problématique posée par le dualisme linguistique, entre l’arabe, langue du père qu’elle ignore, et le français, langue maternelle:
Nous portions, mes sœurs et moi, en carapace, la citadelle de la langue de ma mère, la langue unique, la belle langue de la France, avec ses hauts murs opaques qu’aucune meurtrière ne fendait.(1)

De même que le sentiment personnel de suspension constante dans l’entre-deux, dont le statut n’est toutefois plus, comme chez Djebar, celui d’une frontière poreuse:
Je suis dans une situation un peu particulière, ni beure, ni maghrébine, ni tout à fait française. Je n’échapperai pas à la division biologique d’où je suis née. Rien, je le sais, ne préviendra jamais, n’abolira la rupture première, essentielle: mon père arabe, ma mère française, mon père musulman, ma mère chrétienne, mon père citadin d’une ville maritime, ma mère terrienne à l’intérieur de la France. Je me tiens au croisement, en déséquilibre constant, par peur de la folie et le reniement si je suis de ce coté- ci ou de ce coté-là. Alors je suis au bord de chacun de ces bords.”(2)

Déjà dans Le silence des rives (1993), le nom de la mère apparaissait “toujours lié à un concept linguistique – langue, mots - pour bien mettre en évidence l’importance de cette maternité fondatrice de l’écrit”:(3)
«Qui me dira les mots de ma mère?
Et qui parlera la langue de ma terre à mon oreille, dans le silence de l’autre rive?»(4) (p. 53) tandis que dans Le fou de Shérazade (1994) troisème volet d’une trilogie qui revêt la forme d’un roman d’initiation, la protagoniste découvrait, tardivement, la potentiel phonétique de son propre nom en langue arabe:

- Vous ne m’avez pas dit votre nom.
- Shérazade
- Shéhérazade. Mais pourquoi le prononcez-vous à la française? Vous perdez la syllabe la plus suave, la plus orientale...
Shérazade regarde la vielle dame, stupéfaite. Jamais on ne lui a ainsi parlé de son nom, de la syllabe perdue...
(5)


Ce sentiment de perte irrémédiable qu’elle module sur plusieurs tons et temps est omniprésent dans son dernier récit dans lequel elle tente de reconstruire, grâce à un douloureux travail de mémoire, “son roman familial algérien” dont elle dit ne savoir presque rien. Au-delà du renoncement final, de la résignation apparente, la persistance du malaise identitaire que traduisent les répétitions (l’affirmation qui donne son titre au roman est reprise plusieurs fois avec des effets de refrain et de litanie, jusqu’à devenir à la fin: “Je n’apprendrai pas la langue de mon père”(6)) montre bien que la redondance, fondée sur des recherches rythmiques, est le véritable moteur de toute son écriture.
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Une autre romancière algérienne, Malika Mokeddem, revisite constamment sa double appartenance. La langue française, quoiqu’étrangère lui apparaît, comme “nimbée de lumière et toujours en gésine de liberté” et ses personnages féminins reflètent toute une gamme de choix car “à force d’être toujours d’ailleurs on devient forcément différents”.(7) Sultana, la protagoniste de L’Interdite (1993), comme tant d’autres perdues entre deux rives, ne cesse de s’interroger sur son propre statut:
Une femme d’excès? Le sentiment du néant serait-il un excès? Je suis plutôt dans l’entre-deux, sur une ligne de fracture, dans toutes les ruptures. [...] Dans un entre-deux qui cherche ses jonctions entre le Sud et le Nord, ses repères entre deux cultures.(8)

Tandis que Nora dans N’zid (2001) ira jusqu’à récuser la parole. Elle s’exprime avant tout par son corps, sa peau en particulier recouverte d’eczéma quand elle était enfant et qui présente maintenant des blessures bien visibles qui finissent par ressembler à d’étranges tatouages. Mais c’est surtout son option pour l’art qui lui permet de se réaliser:

Je n’aime pas les mots. Surtout dans ma voix. Ils m’écrasent et m’étouffent. Je préfère la légèreté du dessin. Dès l’enfance, le dessin a été ma façon à moi de ne choisir aucune de mes langues ... Ou peut-être de les fondre toutes hors des mots, dans les palpitations des couleurs, dans les torsions du trait pour échapper à leur écartèlement.(9)

Dépassant “l’entre-deux négationnel”(10) au profit d’une nouvelle appartenance:

La marge est un lieu privilégié, à la fois refuge et poste d’observation. La marge métamorphose les êtres en vigile. Nora y apprend les vertiges des ruptures, les blessures de la liberté, l’ampleur salvatrice du doute.(11)

De même, chez une autre romancière algérienne, Maïssa Bey, dont les personnages féminins, évoluant au milieu d’images récurrentes de mort et de désagrégation, se situent entre le silence et la tentative de dire l’indicible, comme elle s’en explique clairement dans la préface de son recueil Nouvelles d’Algérie (1998), les titres des nouvelles qui s’alternent ne laissant aucune place à l’équivoque : “Le cri”, “Corps indicible”, “Dans le silence d’un matin”, “Dire”, etc.
Difficulté, quasi impossibilité de s’exprimer par la parole à laquelle se substitue alors le langage somatique, rendu efficacement par un rythme syncopé:

Laisse pourrir ton corps décomposé. Purulent tout entier. Y a plus que ces mots en moi qui viennent dans ma tête s’entrechoquent me font mal s’accrochent aux parois se répercutent en échos lointains me font mal les arrêter c’est ça dresser un barrage pierre à pierre une à une ajoutée les empêcher de pénétrer.(12)

Impossibilité qui persiste comme semble le confirmer une nouvelle plus récente tout à fait significative de l’écriture poétique de Maïssa Bey, mettant en scène une fillette muette et invisible, qui apès avoir tenté de s’exprimer un temps par la danse et l’écriture sur le sable, finit par disparaître dans la mer:

Les mots dans les livres sont noirs et silencieux, ils sinuent comme des serpents et ne résonnent pas dans sa tête même quand elle en trace les contours sur la terre, [...] mais c’est peut-[tre à force de tracer des signes dans la poussière qu’elle a trouvé le chemin. Ou alors à force de regarder les étoiles disparues depuis longtemps. Personne dans la cité ne sait pourquoi, un matin, elle n’était plus là.
(13)


Chez Fatima Mernissi, sociologue marocaine mais aussi auteur d’un magnifique roman Rêves de femmes. Une enfance au harem (1994), la menace du silence plane également sur les femmes à un moment ou à un autre et, encore une fois, la notion de frontière qu’elles doivent apprendre dès leur plus jeune âge est le pivot de leur existence:
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Rechercher les frontières est devenu l’occupation de ma vie. L’anxiété me saisit dès que je ne réussis pas à situer la ligne géométrique qui organise mon impuissance. Mon enfance était heureuse parce que les frontières étaient claires.(14)

Aussi la protagoniste se promet-elle quand elle sera adulte de révèler aux autres femmes, par «des mots magiques», des chants et des danses, ce qu’elle-même pressent depuis longtemps, à savoir que la frontière est une ligne imaginaire» qui «n’existe que dans la tête de ceux qui ont le pouvoir»:(15)

Je leur parlerai de la fascination de l’inconnu, de celle du risque et de l’inaccoutumé. Je leur chanterai l’insolite et tout ce qu’on ne contrôle pas. C’est-à-dire la seule vie qui est digne d’un être: sans frontières sacrées ou pas. Une vie aux odeurs nouvelles qui ne rappellent rien d’ancestral.
Je cisèlerai les mots pour partager le rêve avec les autres et rendre les frontières inutiles.
(16)


On retrouve quelque chose de semblable chez la romancière et essayiste tunisienne Hélé Béji, qui comme Malika Mokeddem, fait partie des femmes - qu’elles écrivent en arabe ou en français - qui ont intégré sans complexe les influences ocidentales. Elle est aussi certainement celle qui est le plus lucide devant les modalités d’expression de ses contemporains, hommes et femmes, chez qui elle pointe l’hyperbole, la répétition compulsive et le pathos de l’identité, et envers lesquels elle n’hésite pas à utiliser l’arme de la satire et du sarcasme.
“La langue est ma maison”, précise t-elle à plusieurs reprises dans des entretiens, assumant pleinement l’héritage de la langue française, dont elle exploite, avec des réminiscences proustiennes, toutes les ressources pour célébrer son patrimoine culturel.
Et si le thème du retour, ou plus exactement de l’aller-retour, est bien présent dans ses deux textes narratifs L’œil du jour (1985) et Itinéraire de Paris à Tunis (1992), elle se distingue de nombreux écrivains maghrébins par le regard de sa narratrice, distant par rapport à sa culture d’accueil comme à sa culture d’origine, ce qu’elle exprime parfaitement en regardant le pays natal depuis l’avion qui la ramène en France après un séjour à Tunis:

Ce paysage m’échappait comme une étrangeté étouffée, un serpent sous la rocaille, et entrait dans le domaine des appartenances évasives qui formaient au-dessus de la conscience l’incurvation d’un berceau inconnu.(17)

Et c’est précisément ce décalage qui fait d’elle une observatrice privilégiée devant l’“hermétisme réciproque” des deux mondes qui se croisent dans L’œil du jour: le monde archaïque de la grand-mère et le monde occidentalisé de la jeune femme qui revient à Tunis, “deux mondes étrangers, extérieurs, lointains, aussi irréels qu’inconcevables l’un pour l’autre.”(18) Aussi réussit-elle, dans le portrait de sa grand-mère, à faire passer dans une langue française parfaitement maîtrisée un imaginaire maghrébin, teinté d’étrangeté, mais aussi d’une grande légèreté, comme l’a remarqué Denise Brahimi.(19)

Les romancières maghrébines, bien que se consacrant majoritairement à l’exploration de l’univers féminin et revendiquant la solidarité de toute parole féminine, refusent le plus souvent, quel que soit le lieu d’où elles écrivent, de s’enfermer dans un discours féministe. De même qu’il n’y a pas de réponse simple à la question de l’appartenance, toujours ambiguë, il n’y a pas de réponse simple à la question de l’identité linguistique ou culturelle, nécessairement provisoire et mouvante pour les écrivains maghrébins qui appartiennent en partie à l’Occident. Mais en dépit de la puissance d’attraction des modèles européens (qui quoiqu’on dise subissent réciproquement l’influence de modèles autres et connaissent aussi le télescopage des langues et des regards) qui peut être ressentie comme une aliénation, le recours à la parole, même proférée dans la langue de l’autre, offre néanmoins un espace de libération, ne serait-ce que par la dénonciation du discours patriarcal, nécessaire à la survie selon Assia Djebar qui prône :

Une écriture contre: le contre de l´opposition, de la révolte, quelquefois muette, qui vous ébranle et traverse votre être tout entier. Contre, mais c’est aussi tout contre, c’est-à-dire une écriture du rapprochement, de l´écoute, le besoin d’être auprès de…, de cerner une chaleur humaine, une solidarité, besoin sans doute utopique car je viens d’une société où les rapports entre hommes et femmes, hors les liens familiaux, sont d’une dureté, d’une âpreté qui vous laissent sans voix!(20)

Par ailleurs, l’identité s’affirme autant par un devenir que par un héritage et la véritable création artistique doit en un sens échapper à son auteur et à la société qui l’a vue naître pour s’ouvrir à une “pollinisation croisée” qui, selon Rushdie, opère partout aujourd’hui. C’est ce qu’exprime très bien Charles Bonn dans un texte récent qui insiste sur le fait que toute littérature authentique se fonde sur une double localisation ou délocalisation, devenant ainsi “la déterritorialisation majeure”, «une sorte de déterritorialisation de la signifiance littéraire» où «le texte ne serait plus réduit à “l’espace décrit et aux idées développées par rapport à cet espace, mais redeviendrait ce creuset de significations nouvelles où la littérature nous donne des mots nouveaux pour désigner une réalité qui a échappé aux clivages signifiants consacrés.»(21)



1) L. Sebbar, Je ne parle pas la langue de mon père, Paris, Seuil, 2003, p. 39.
2) Cf. M. Laronde, Autour du roman beur. Immigration et identité, Paris, L’Harmattan, 1993, p.166.
3) S. D. Ménager, “Sur la forme du roman de Leila Sebbar: Le silence des rives”, in Etudes francophones, vol XII, 2, p. 56.
4) L. Sebbar, Le silence des rives, Paris, Stock, 1993, p. 53.
5) L. Sebbar, Le fou de Shérazade, Paris, Stock, 1994, pp. 163-164.
6) L. Sebbar, Je ne parle pas la langue de mon père, op. cit., p. 125.
7) M. Mokeddem, L’interdite, Paris, Grasset, 1993, p. 191.
8) M. Mokkedem, L’Interdite, op. cit. p. 65
9) M. Mokeddem, N’zid, Paris, Seuil, 2001, p. 113
10) Comme le montre bien Robert Elbaz dans son étude: “Entre mémoire et subversion: vers le dépassement de l’entre-deux négationnel chez Malika Mokeddem”, in Subversion du réel. Statégies esthétiques dans la littérature algérienne contemporaine (B. Burtscher et B. Mertz-Baumgartner eds), Etudes Littéraires Maghrébines, n° 16 , L’Harmattan, 2001, pp. 217-232.
11) M. Mokeddem, N’zid, op. cit., p. 173.
12) M. Bey, Nouvelles d’Algérie, p. 110.
13) M. Bey, «La petite fille de la cité sans nom», in Ma langue est mon territoire, op. cit., p. 57.
14) F. Mernissi, Rêves de femmes. Une enfance au harem, op. cit., pp. 7-8.
15) Ibid., p. 6.
16) Ibid., pp. 106-107 et 111.
17) H. Béji, L’œil du jour, Paris, Ed . Maurice Nadeau, p. 67.
18) Ibid., p. 250.
19) D. Brahimi, Maghrébines. Portraits littéraires, Paris, L’Harmattan-Awal, 1995, p. 31.
20) A. Djebar, «Le désir sauvage de ne pas oublier» , Le Monde, 26 octobre 2000.
21) Ch. Bonn, «L’ici et l’ailleurs dans le roman maghrébin», op. cit., pp. 137-38. 
 


Marie-José Hoyet
03/08/2005