Entrelacs France-Maghreb. Quelques exemples au féminin | Marie-José Hoyet
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Marie-José Hoyet   
 
Entrelacs France-Maghreb. Quelques exemples au féminin | Marie-José Hoyet
Elle s’est rendue compte qu’elle criait au secours comme à la télé dans la langue classique. Elle ne savait pas crier au secours dans la langue de sa mère et de son père. [...]
J’ai mal. J’ai mal partout. Il m’a cassée, il m’a battue, il m’a concassée, ce fils de putain ...
Elle retrouve les insultes de la rue de son enfance. [...]
Je dois avoir l’œil au beurre noir. Pourquoi au beurre noir?
La voilà encore une fois confrontée à la langue: elle est arrivée dans le français subrepticement, passagère clandestine de cette langue qu’on lui a présentée comme la langue de la science et de l’autre. Oui, c’est drôle pourquoi un œil au beurre noir? Je connais le beurre frais, le beurre salé, je sais qu’on l’appelle le beurre rance. Mais pourquoi le beurre noir? Est-ce que c’est la même chose que le beurre rance de chez nous?
Elle surfe un moment sur les mots et leur sens avant de revenir à l’histoire...(1)

Parmi les mille et une manière de se situer par rapport à la question linguistique quand on vit comme nombre d’écrivains aujourd’hui dans le bruissement perpétuel des langues, ces quelques lignes, où alternent significativement première et troisième personne et sur lesquelles se termine un brève nouvelle de l’Algérienne Zineb Labidi, en disent beaucoup plus qu’il n’y paraît. La jeune narratrice, enlevée à la sortie du lycée, puis battue et violée, n’est pourtant qu’une victime parmi tant d’autres d’une histoire qui hélas se répète égale à elle-même, en un certain sens presque un fait divers. En revanche, ce qui en fait la singularité, c’est la manière, lucide et ironique, de dire - au cœur même d’une situation tragique - une appartenance multiple. Appartenance linguistique en premier lieu dont la prise de conscience s’exprime ici sur un mode quasi ludique et à travers laquelle le processus de diffraction commun à toutes celles à qui l’histoire a donné plusieurs héritages, plusieurs langues et plusieurs identités, est rendu parfaitement tangible.

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Le problème de la coexistence de plusieurs langues(2) hante depuis toujours les auteurs maghrébins, et la production littéraire récente, en particulier féminine, révèle qu’il n’a jamais cessé d’être à l’ordre du jour, comme en témoignent plusieurs récits, dont deux particulièrement significatifs, publiés en 2003 par deux figures majeures du roman algérien, Assia Djebar et Leila Sebbar. Si leur questionnement peut sans conteste nous aider à entrer dans le Maghreb de la création littéraire féminine en langue française, il ne faut toutefois pas perdre de vue le fait que, comme l’a déclaré le poète marocain Abdellatif Laâbi, la barrière érigée entre la littérature de langue française et la littérature de langue arabe du Maghreb «est illusoire et artificielle».(3)

Dans ces deux textes - au titre aussi évocateur que provocateur - La disparition de la langue française et Je ne sais pas parler la langue de mon père – le combat linguistique (quoiqu’orienté dans des directions divergentes, il aboutit dans les deux cas à la perte – métaphorique ou réelle – de la langue : du français chez Djebar, de l’arabe chez Sebbar), est donc mis une fois de plus au premier plan. Ces deux romancières ne sont bien entendu pas les seules à continuer à s’interroger sur la langue et les exemples, bien que le rapport à l’univers linguistique ait subi au Maghreb des mutations profondes au cours des dernières décennies, sont légion surtout parmi les nouvelles voix algériennes mais également chez celles qui proviennent de Tunisie ou du Maroc.(4)
Ainsi dans le vaste spectre des éléments qui contribuent à déterminer l’identité - de la religion, à la nationalité en passant par l’origine ethnique - la langue semble être plus que d’autres le miroir où la plupart des romancières sont appelées à se reconnaître.
Elles le font selon des modalités différentes, dans des textes multiformes(5) qui sont avant tout des écrits de mémoire et sur la mémoire, dont pour la plupart le sujet central demeure l’univers féminin et l’espace de référence principal est le Maghreb. ________________________________________________________________
1) Zineb Labidi, “Ecris et je parlerai”, in Ma langue est mon territoire (D. Sigaud ed), Eden “Collection Folie d’encre”, 2001, p. 135.

2) Pour la question des langues maghrébines, voir la récente étude de Alek Baylee Toumi, Maghreb divers, New York, Peter Lang, 2002. En Algérie par exemple, trois voire quatre langues sont parlées par l’Algérien moyen au cours d’une même journée: le farabe (l’arabe de la rue, sorte de franco-arabe créolisé), le berbère, le français, l’arabe classique, mais celui-ci est amené à en cotoyer plusieurs autres.

3) En Tunisie et au Maroc, les écrits de femmes sont plus nombreux – et plus prometteurs semble-t-il – en langue arabe surtout depuis les années 1990. Pour l’Algérie, la situation est paradoxale puisque – bien que le pays ne fasse pas partie des institutions de la Francophonie – la production en langue française (27 femmes sont algériennes sur les 34 écrivant en français répertoriées dans Ecrivains Arabes d’hier et d’aujourd’hui, Paris, Sindbab, 1996), tant chez les éditeurs de l’hexagone que chez les éditeurs algériens, est en constante augmentation. Pour ce dernier domaine, voir la récente étude de Hadj Milani, Une littérature en sursis? Le champ littéraire de langue française en Algérie, Paris, L’Harmattan, 2001.
Il reste à se poser le problème de la littérature en langue berbère: quelques tentatives timides se font jour en Algérie: Lauria Mouzaia, par exemple, a publié en 1990 un roman en berbère, Illis u meksa, traduit en français en 1997, mais pas encore en arabe.
4) Rappelons que le premier roman en français écrit par une Tunisienne, Cendres à l’aube, de Jalila Hafsia, remonte à 1975, alors que pour le Maroc - si l’on exclut Elisa Chimenti (juive de Tanger, d’origine italienne)- il faut attendre 1982 avec Aïcha la rebelle de Halima Ben Haddou.Cf. Jean Déjeux qui dans son essai La littérature féminine de langue française au Maghreb (Paris, Karthala, 1994) brosse, en insistant sur l’aspect linguistique, un panorama historique prenant en compte le corpus publié jusqu’en 1991.

5) A côté des textes narratifs, abondent préfaces, postfaces, entretiens, etc., qui demanderaient un autre type d’analyse mais qu’on peut considérer dans leur ensemble comme un métadiscours sur l’écriture.
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Marie-José Hoyet
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