Le Striptease des Shéhérazades | Nouvelles Shéhérazades, Zineb Sedira, Jananne Al Ani, Shadafarin Ghadirian, Majida Khatari, Ghada Amer, Lamia Ziadé, Fadwa Miadi
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Fadwa Miadi   
//Ghada Amer, Souvenirs d'enfance, 2000 (Gagosian Gallery, N.Y.)Ghada Amer, Souvenirs d'enfance, 2000 (Gagosian Gallery, N.Y.)
Confinées dans la catégorie des odalisques langoureuses et des almées voluptueuses, les Orientales ont dû trop longtemps laisser aux Orientalistes le loisir de projeter sur elles leurs propres fantasmes en peignant et photographiant leur corps sous toutes ses coutures.
Depuis une quinzaine d’années, et ce en dépit de la fièvre aiguë des fondamentalismes, émerge une génération de «Nouvelles Shéhérazades» qui se réapproprient la représentation du corps féminin. Certes rares sont celles qui se permettent la liberté de révéler la nudité ou d’explorer la sexualité car lorsqu’on est né dans un pays arabe et/ou musulman il y a des tabous que l’on dépasse difficilement. D’ailleurs, les entraves, d’ordre familial mais aussi politique et social, sont telles qu’elles ne dissipent pas même en terre d’exil.
 
On ne s’étonnera donc pas de voir ce si photogénique voile apparaître si souvent dans les travaux d’artistes issues de cette région du monde. Shirine Neshat, dont les photos esthétisantes sont régulièrement montrées aux Etats-Unis et en Europe, a été l’une des premières à faire le portrait d’iraniennes en tchador. Entre 1993 et 1997, elle a réalisé une série intitulée Women of Allah qui interroge «le fait d’être une femme dans l’Islam».
 
Très en vogue parmi la nouvelle génération, ce sacré bout de tissu qu’est le voile (et ses variantes) a même donné lieu une exposition itinérante (2003-2004), Veil, qui a rassemblé les travaux d’une vingtaine d’artistes dont Zineb Sedira, Jananne Al Ani, Shadafarin Ghadirian et Majida Khatari qui vivent toutes en Europe. En 2003, cette dernière a conçu plusieurs modèles de burkhas afghanes arborant les signes tant de l’«intégrisme occidental qu’oriental» et a fait défiler des jeunes filles ainsi vêtues. Quant aux silhouettes que photographie la franco-algérienne Zineb Sedira, elles sont couvertes de la tête au pied. Référence à la tenue islamique? Pas seulement, cette série intitulée Self portraits or the Virgin Mary (2000) interpelle le fonds commun des civilisations. Non dénuées d’humour noir, les clichés de l’iranienne Shadafarin Ghadirian montrent des femmes en tchador privées de visage. Un balai, un fer à repasser et autres objets domestiques leur tiennent lieu d’identité. Jananne Al Ani, anglo-iraquienne aujourd’hui installée à Londres, s’est également laissée inspirer par le hijab. Ses voilées (Untitled (veils) 1996), cousines germaines de Mona Lisa, cachent leur tête mais montrent tantôt leurs cuisses tantôt leurs bras. Citons aussi Ghazel, une jeune vidéaste qui s’est filmée en Iran dans des situations on ne peut plus banales (à vélo, faisant du ski nautique, etc) mais sans jamais se départir de son réglementaire tchador. Le résultat? Une série autobiographique de 41 films intitulée Me (1997-2001) d’une hilarante efficacité.
//Lamia Ziadé (courtesy galerie Kamel Mennour, Paris)Lamia Ziadé (courtesy galerie Kamel Mennour, Paris)
Si elles dénoncent l’emprisonnement du corps féminin, ces oeuvres traitent des tabous que sont la représentation de corps ou de ses désirs mais elles-mêmes ne les transcendent pas et ne font qu’entériner des clichés certes bien réels. A l’inverse, Mona Hatoum, artiste d’origine palestinienne exilée à Londres depuis 1972, dépasse ces interdits. Dans la vidéo Measures of distances (1988), apparaît sa mère sous la douche. L’image est recouverte de lignes calligraphiées en arabe (des extraits de lettres de la mère) qui font office de rideau. Mona Hatoum va encore plus loin et sonde littéralement son corps dans une autre vidéo intitulée Corps Etranger (1994), véritable performance au cours de laquelle elle plonge une caméra dans son propre organisme et le donne avoir de l’intérieur.
 
La démarche de Ghada Amer, née au Caire et établit à New York, n’est pas moins audacieuse. Cette artiste s’est fait connaître au début des années quatre-vingt-dix en brodant sur ses toiles des femmes nues en quête de plaisirs solitaires. Elle laisse souvent pendre les fils d’arrêts de la broderie et de la peinture couler sur ses paysages débordant de solitude et de volupté si bien que la charge charnelle de ses toiles ne saute pas tout de suite aux yeux.
Mentionnons aussi le travail de la jeune turque Canan Senol, bien que d’aucuns le jugeront par trop littéral voire pornographique. Quoi qu’on puisse en penser, il a le mérite de briser les tabous que sont l’inceste ou le viol conjugal.
Dans un registre plus intime, citons Lamia Ziade, qui a exposé en 2003 une sorte de journal érotique illustré à la Galerie Kamel Mennour à Paris. Haut en couleur, le travail de cette jeune libanaise devenue parisienne est facétieusement intitulé «je veux que personne ne le sache». On y voit une pin-up qui pourrait être son double paresser langoureusement dans le plus simple appareil.
 
//Photos de "Mes yeux, ta dent,... nos jambes..." 2002Photos de "Mes yeux, ta dent,... nos jambes..." 2002Explorant la sensualité, la séduction et le désir, la Libanaise Ninar Esber, vivant également en France, revisite souvent en les transposant en arabe des antiennes devenues classiques en Occident. Dans I wanna be loved by you (2003), une de ses performances, c’est grimée en Marilyne Monroe qu’elle susurre la version libanaise de cette chanson. Dans La Méprise (2003), vidéo de 4 minutes, à l’instar de Brigitte Bardot dans Le Mépris, elle décline sa propre version arabe de l’éternelle rengaine du désir. Dans Mes yeux, ta dent, ma langue, ton sexe, ton cul, ton bras, nos jambes… (2001-2002), une autre vidéo, elle a «voulu dessiner la géographie amoureuse de deux corps, en mettant en valeur les fragments du corps, comme dans les blasons de la Renaissance.». A Mon Seul Désir (2000) commence par un long strip-tease de l’artiste au terme duquel elle ne se livre pas toute nue mais disparaît pour réapparaître, quelques images plus loin, léchant langoureusement un orteil. Mes performances, écrit-elle, «jouent sur une certaine lenteur destinée à provoquer le désir et à l'augmenter».
Si elles sont nombreuses à évoquer la chair dans leurs travaux plastiques. Côté littérature, les Anais Nin ne sont pas légion. A part Yasmine Char, une Libanaise réfugiée en Suisse, aucune n’a encore osé écrire les vertiges du désir. Son premier roman, A deux doigts, raconte avec une poésie toute crue comment une femme très chic trompe son ennui lorsque son mari voyage.

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Trois questions à Ghada Amer

1/Pourquoi l'omniprésence de corps féminins dans vos toiles?
La problématique féminine et féministe m’a toujours intéressée sans raison, peut-être parce que je suis une femme. Dans l’histoire de l'art, le corps, et en particulier le corps féminin, est un classique et j’ai toujours aimé le dessiner. Donc on peut dire que le point de départ est une attraction irrationnelle pour ce sujet.

2/Comment vos toiles sont-elles perçues en Egypte, il me semble le seul pays
"arabo-musulman" où vous avez exposé? Comment réagit votre entourage?
J’ai été très étonnée de la réaction positive que j’ai reçue en Egypte. Bien sur ce n'est pas par la majorité et j'ai fait une exposition dans une galerie privée et non dans le circuit du gouvernement. Seulement, les journaux de langue française et anglaise en ont parlé mais les arabophones n’ont pas pu car discuter de sexualité est tabou alors on préfère l’ignorer.
Quant à ma famille, mon père suit de près ce que je fais et m’encourage beaucoup. Il a été très présent et m’a soutenu de manière incroyable lors de mon exposition en Egypte entre autres. Ma mère au début était très affolée et elle n’aime pas mon travail de peinture, celui qui montre des images sexuelles. En revanche, pour mon travail de sculpture elle m’aide même a le produire c’est elle-même qui en dirige la production.

3/Avez-vous toujours travaillé avec du fil et de la toile? Pourquoi ces matériaux?
Oui j’ai toujours travaillé avec du fil et de la toile et j'ai voulu trouver un moyen qui serait typiquement féminin. Je voulais parler de la femme non seulement dans le contenu mais aussi dans la forme. Alors quelle meilleure technique que celle de la couture associée généralement aux femmes au foyer?
 

 
Fadwa Miadi
07/03/2005