La nouvelle génération des écrivains turcs | Övgü Pinar
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Övgü Pinar   
«Nous sommes environnés des mots, des l’histoires des autres, de leurs livres, de tout ce que nous appelons la tradition littéraire. […] La littérature n’est jamais seulement un sujet national ; l’écrivain qui s’enferme dans une chambre avec ses livres, et qui initie avant tout un voyage intérieur va y découvrir au cours des années cette règle essentielle: la littérature est l’art de savoir parler de notre histoire comme de l’histoire des autres et de l’histoire des autres comme de notre propre histoire.» Orhan Pamuk, Conférence Nobel – La valise de mon papa, 2006(1).

Le Nobel turc Orhan Pamuk n’appartient certes pas à la nouvelle génération des écrivains turcs, mais le phénomène qu’il pointe dans les lignes citées ici convient parfaitement à ses jeunes compatriotes écrivains. Ancrée dans une tradition littéraire, mais cherchant dans le même temps à en dépasser les frontières, la jeune génération des écrivains turcs s’efforce de briser les murs du «localisme» pour faire partie de la scène littéraire internationale.

Pour bien comprendre la nouvelle génération des écrivains turcs, il faut d’abord en évoquer brièvement l’arrière-plan, la tradition littéraire qui dominait auparavant. Après la chute de l’Empire ottoman, la littérature est devenue l’un des instruments utilisés pour enraciner les idéaux de la République turque moderne. Embrassant les principes du nouvel État, tourné vers l’Occident, certains des écrivains les plus en vue se sont efforcés de remplacer la langue et la culture du passé impérial ; tandis que d’autres auteurs en prenaient la défense.

En bref, au moment où le tapage qui accompagnait la réforme de l’État et de la «modernisation» de la tradition littéraire nationale commença à décliner, est apparu un style littéraire plus sûr de lui-même et moins introverti chez les écrivains émergents de la nouvelle génération. Alors que ceux de la génération précédente avaient tendance à donner des leçons de morales et à énoncer des préceptes sociaux, leurs successeurs n’avaient plus autant qu’eux le souci de guider le lecteur.

L’ «individuel» a commencé à avoir la priorité sur la «société». Le thème jusqu’alors le plus répandu, la lutte entre l’Est (représenté par le passé ottoman) et l’Ouest (auquel la Turquie moderne désirait appartenir) a commencé à perdre de son importance. Bien que «l’entre-deux» soit resté un sujet populaire, il s’est transformé : de notion locale, il a pris la forme d’un combat plus individuel et plus universel.

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Elif Shafak
Cette transformation est visible dans plusieurs livres d’Elif Shafak, l’une des représentantes les plus célèbres de la nouvelle génération. Son livre, The Saint of Incipient Insanities (2004), écrit en anglais, a été traduit en turc sous le titre Araf (Purgatoire). Comme le titre le suggère, le thème principal du livre est l’entre-deux. L’émigration, le multiculturalisme et le déchirement entre plusieurs cultures apparaissent presque des personnages du roman.

Dans la critique de The Saint of Incipient Insanities , The Washington Post écrivait: «Elle doit être familière du sentiment de désorientation de l’expatrié, mais elle ne se limite pas à une définition littérale du passage des frontières. Comme l’expliquent bien les personnages de ce roman exubérant et inégal –le premier qu’elle a écrit en anglais- le sentiment d’être étranger a peu de choses à voir avec le visa. A la fin du livre, Shafak pose cette question: «Qui est le véritable étranger – celui qui vit dans un pays étranger et sait qu’il appartient à un endroit, ou celui qui vit une vie d’étranger dans son pays natal et n’a pas d’autre endroit auquel appartenir?»(2)

Née en 1971 à Strasbourg, ayant vécu dans plusieurs pays, dont l’Espagne, la Jordanie, l’Allemagne, les États-Unis, l’Angleterre, outre la Turquie, Elif Shafak raconte les histoires de personnages qui vivent dans toutes les régions du monde. Elle déclare : «J’aime me représenter mon œuvre comme à un compas. Une branche de ce compas est solidement basée à Istanbul et dans la culture dans laquelle j’ai grandi. Dans un sens, ma fiction a des racines solides. L’autre jambe du compas, cependant, dessine un large cercle et voyage dans le monde entier. Mes fictions sont cosmopolites et multiculturelles. Par conséquent, mon écriture est à la fois locale et universelle».

Dans les livres de Shafak, l’effort pour mettre en relation des cultures différentes se double d’un autre défi, celui de relier passé et présent. Shafak embrasse d’un même mouvement le passé et le présent, et témoigne d’un grand respect pour le passé, qui est souvent mis en avant. Même la langue dont elle use apparaît comme un hommage aux temps anciens, cette langue gorgée de mots d’origine arabe ou persane, alors très utilisés dans la langue ottomane, et que la plupart des jeunes lecteurs ne reconnaissent pas. C’est là le résultat de la politique turque, basée sur le rejet du passé.

Dans un essai écrit en 2005, Elif Shafak explique ses positions sur cet aspect du langage : «Lors de notre glorieuse transition de la langue ottomane au turc original et pur, notre vocabulaire s’est réduit. Durant le processus de construction de l’État-nation, nous avons surtout perdu les nuances. Lorsque j’écris, je cherche les nuances des couleurs, des sons, des goûts et des humeurs ; c’est comme parler aux fantômes des mots qui nous ont quittés… Nous avions l’habitude d’avoir plusieurs mots pour les «nuances de jaune», maintenant, tout ce que nous avons, c’est «jaune». Lorsque nous nous sommes débarrassés des mots d’origine persane et arabe, inconsciemment, nous nous sommes aussi débarrassés des nuances».

Avec des livres vendus à des millions d’exemplaires en Turquie et traduits en plus de trente langues, Shafak est, on peut le dire, l’écrivain femme turque la plus célèbre. Son livre The Forty Rules of Love (2009), est devenu le plus grand best-seller de tous les temps en Turquie, et il connaît une grande popularité à l’étranger. Dans le livre, le poète, théologien et mystique soufi Rûmî et une américaine d’aujourd’hui, femme au foyer, sont réunis par la recherche de l’amour, à la fois humain et divin ; donc, par les ponts que l’auteur jette entre le passé et le présent, l’est et l’ouest, la religion et la vie quotidienne.

Shafak fait également partie des écrivains qui «osent» aborder des sujets auparavant inabordable, comme la dispute autour du génocide arménien ou la question kurde. Elle a d’ailleurs subi un procès, dont elle est sortie acquittée, pour avoir insulté la «turcité», parce que le personnage de son livre La Bâtarde d’Istanbul (2006) utilise le terme «génocide» pour parler du massacre des Arméniens en 1915.

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Ece Temelkuran
Briser les tabous du passé : voilà l’un des points commun de la nouvelle génération des écrivains turcs. Ece Temelkuran est une autre jeune auteure importante qui aime aborder des sujets controversés. Journaliste et commentatrice maintes fois récompensée, auteur également de livres de fiction et d’essais, Temelkuran, 38 ans, est célèbre pour sa position sur les droits de l’homme, les violences faites aux femmes, les discriminations, les questions turque et arménienne. Dans le livre, Deep Mountain (2008), dont le titre fait référence au Mont Ararat, qui est un symbole crucial pour les Arméniens, Temelkuran s’est plongée dans le débat sur le génocide arménien. Elle a interviewé des Arméniens qui vivent en Arménie, en France et aux États-Unis, pour peindre la dimension humaine de cette histoire, en représentant des histoires singulières de la vie réelle.

Après des livres sur des sujets aussi divers que la révolution au Venezuela ou l’inhumanité des conditions de vie dans les prisons turques, le neuvième livre et premier roman de Temelkuran, The Sounds of Bananas (2010), décrit ce qu’est être Moyent-Oriental aujourd’hui. The sound of bananas , que l’on peut définir comme une «romance politique», traite aussi de sujets comme l’amour, l’aliénation, les guerres, la dépendance aux guerres et la résilience qu’on développe face à elles.

L’action est située à Beyrouth, une ville dont l’histoire est emplie de guerres qui n’en finissent pas. Le titre du roman renvoie au bruit que font les bananes lorsqu’elles sortent des arbres. Comme Temelkuran le disait dans une interview publiée dans le Turkish daily Milliyet en 2010, le titre suggère qu’on n’entend plus le bruit des bananes, à cause du chaos et des guerres permanentes qui ravagent le Moyen-Orient. Ainsi, le bruit des bananes symbolise ces histoires que le fracas environnant empêche d’entendre.

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Hakan Günday
Sur l’horizon de cette nouvelle génération des écrivains turcs se détache une figure radicalement hétérodoxe, celle de Hakan Günday (né en 1976). Bien qu’il refuse qu’on le range dans un genre ou un style particulier, son premier livre Kinyas and Kayra (2000) est considéré comme le premier roman turc underground. Racontant l’histoire de deux anti-héros qui voyagent entre la Turquie, l’Afrique et l’Amérique du Sud, le récit entraîne le lecteur dans de sombres aventures.

Nihiliste et cynique, le livre a pour thème principaux l’absurdité de la vie, la perte de la confiance en l’humain et la violence à l’état pur. Günday admet qu’il s’est plus qu’«inspiré» de Louis-Ferdinand Celine. Dans un article qu’il a écrit pour le supplément littéraire du quotidien turc Vatan , Günday explique : «Considérant l’idée que les héritiers de Céline intenteraient un procès contre moi et espérant rencontrer en conséquence l’un de ces héritiers, j’ai volé des phrases dans le roman ( Voyage au bout de la nuit ) que j’ai insérées dans Kinyas et Kayra … Céline tourne en ridicule tous les concepts qu’on trouve dans les dictionnaires. Rien n’est sacré, ni respecté» (note 3). Dans Kinyas et Kayra, Günday fait exactement la même chose. Il décrit ce roman comme un livre d’ «auto-destruction». La violence joue également le rôle principal dans les six livres qui suivent Kinyas et Kayra . Son dernier livre, AZ (2011) est présenté comme «un livre sur la violence de A à Z».

Parlant de l’usage de la violence dans ses livres lors d’une conférence organisée par le Musée d’Art Moderne d’Istanbul en août dernier, Günday déclarait: «la violence laisse les gens nus, et par conséquent plus honnêtes… On peut comprendre l’attitude d’une personne dans la vie rien qu’en observant son attitude face à la violence». Aussi pour Günday un écrivain «ne devrait pas tenir compte des lois, du code pénal, de son milieu, des tendances actuelles de la littérature, et ne devrait obéir qu’aux règles de chaque histoire particulière».

Lors de la même conférence, Hakan Günday a pris ses distances avec la tradition littéraire turque. Confirmant que ses livres ne sont pas en continuité avec la tradition, il a déclaré : «les œuvres qui n’ont pas de prédécesseurs ni de successeurs occupent une position intéressante dans l’histoire. Même si elle ont des successeurs, elles ne seront pas les mêmes».

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Sema Kaygusuz
Née en 1972, la nouvelliste Sema Kaygusuz représante aussi une figure importante de cette nouvelle génération d’écrivains turcs. Elle a publié son premier livre en 1997. Ses nouvelles, applaudies et récompensées par la critique, ont été rassemblées dans un livre bilingue: Üşüyen/Efsiri (2008), en turc et en kurde par la maison d’édition kurde Lis.

Sema Kaygusuz a aussi écrit le scénario du film Pandora’s Box avec le réalisateur Yeşim Ustaoğlu. Le film a gagné la coquille d’or du meilleur film au Festival du Film de San Sebastian en 2008.

Kaygusuz a publié son premier roman Yere Düşen Dualar ( La Chute des prières ) en 2006. La traduction française du livre a reçu le prix de traduction Ecrimed-Cultura en novembre 2009 et le prix France-Turquie en mars 2010.
Yere Düşen Dualar est un roman sur la quête de la «complétude». Dans une langue poétique, lyrique et mythique, Kaygusuz nourrit ce texte de mythes grecs, mésopotamiens et anatoliens, des contes folkloriques et de légendes. Bien que situé dans deux réalités complètement différentes, les deux chapitres du roman, «Grape» et «Gold» sont entrelacés et se complètent. Sema Kaygusuz explique elle-même cette relation dans une interview : « c’est un roman où une même histoire est racontée deux fois. La première partie est située dans un temps linéaire, la seconde, au contraire, est située dans «jamais»».(3)

Kaygusuz a également été saluée par la critique pour sa maîtrise de la langue turque. Dans une recension publiée dans le quotidien Le Monde , en 2009, le critique Nils Ahl disait regretter «de ne pas savoir lire le turc».

Övgü Pinar
(20/10/2011)
- 1) www.nobelprize.org/nobel_pamuk_en
- 2) www.elifshafak.com/biography.asp
- 3) www.ntvmsnbc.com/id/24944584/


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