Entretien avec Sema Kaygusuz | Övgü Pinar
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Övgü Pinar   
J’écris des scénarios de films, des livrets, des articles et des essais. Je considère qu’un écrivain doit être ouvert à toutes les possibilités qu’offrent les différents genres littéraires.

Entretien avec Sema Kaygusuz | Övgü PinarDans une récente interview dans laquelle on vous demandait: «Quelle est votre philosophie de la vie?», vous avez répondu: «Je n’y ai jamais songé». Comment définiriez-vous les questions humaines et philosophiques posées par vos histoires et vos romans?
Vous admettrez que la philosophie de la vie, ça n’est pas une chose à laquelle on répond en deux temps, trois mouvements. Croyez-moi, si j’ai répondu de la sorte, c’est probablement parce que la question était posée sur un ton inconvenant et superficiel. Venons-en à mes écrits. Je pense que toutes les créatures du monde, indépendamment de la connaissance que j’en ai, sont des êtres universels. Qu’il s’agisse d’êtres humains, de pierres ou de feuilles, ils portent en eux tout l’univers.
En d’autres termes, je vois le monde à la manière des panthéistes et des chamans. En rappelant que chaque être est un échantillon local, j’invite le lecteur à une idée particulière : que nous sommes locaux à l’intérieur du local. Bien entendu, je ne sais pas dans quelle mesure je parviens à faire cela.

Préférez-vous poser des questions et inviter le lecteur à s’en poser, ou proposer des réponses?
Produire des réponses, c’est presque chercher à être un leader d’opinion. C’est faire de la réponse qu’on donne une doctrine, d’une certaine manière. En revanche, poser des questions est une attitude philosophique. D’ailleurs, un écrivain commence toujours par s’interroger sur son sujet, par produire ses propres questions. Et poser des questions aide aussi à se tenir à l’écart des préjugés.
Par conséquent, disons que je préfère poser des questions qui dérangent dans chacun des textes que j’écris. Un charpentier qui se met au travail commence par se demander quelle table il va faire, et à ce moment-là, il n’a pas la moindre idée de ce qu’est cette table, il cherche, il tâtonne. C’est aussi mon cas…

Selon vous, quelle sorte de relation ou d’interaction y a-t-il entre la «vie réelle» et les légendes et les mythes? Qu’est-ce qui vous pousse à en faire usage dans vos livres?
Nos mythes ne nous ont pas quittés. Nous non plus, nous ne les avons pas quittés… Nous sommes toujours liés à eux. Les livres saints en sont un bon exemple. Pendant ce temps-là, on continue à produire de nouveaux mythes. Pendant la Coupe du Monde, les fans demandaient les résultats à Paul le Poulpe, l’occupant d’un aquarium à Oberhausen. Inventer un oracle animal doté d’un nom humain, ça a quelque chose à voir avec notre attirance pour les mythes. De plus, j’essaie d’embrasser la civilisation que l’humanité a formée depuis les origines. J’essaie de remonter jusqu’aux racines de cette immense civilisation mondiale, qui a été spéciste pendant son enfance, sexiste pendant sa jeunesse et fasciste à l’âge adulte. D’un autre côté, je vis sur l’héritage des cultures anatoliennes, mésopotamiennes et grecques. Je pense que les textes mythologiques, la culture orale et la littérature anonyme que nous ont laissés ces cultures sont des ressources magnifiques. Par exemple, essayer de comprendre les gens d’aujourd’hui, qui ont le fétichisme de la jeunesse, à travers Gilgamesh, vous fait voir la vie comme dans un kaléidoscope.

Vous étiez célèbre et appréciée comme nouvelliste, mais vous avez alors écrit un roman. Peut-on interpréter cela comme un passage de la nouvelle au roman ? Comment compareriez-vous les deux genres?
J’écris aussi des scénarios de films, des livrets, des articles et des essais. Je considère qu’un écrivain doit être ouvert à toutes les possibilités qu’offrent les différents genres littéraires. Il y a des différences fantastiques entre le roman et la nouvelle. La nouvelle s’intéresse aux personnes, aux points de rupture. C’est un coureur de courte distance. Le roman, en revanche, s’intéresse aux personnages et aux longs intervalles de temps. Pour moi, le roman est semblable à un coureur de marathon. La nouvelle est proche de la poésie, le roman de la prose. La seule chose qu’ils ont en commun, probablement, c’est d’être l’un et l’autre des œuvres de fiction.

Le langage que vous utilisez dans vos travaux est poétique et esthétique, et en même temps, il fait partie intégrante de l’histoire. Est-ce le langage ou bien l’histoire qui doit avoir la priorité en littérature ? Et que pensez-vous de l’emploi de la langue dans littérature turque contemporaine?
Personnellement, je suis pour mettre en avant le langage et la fiction. Plutôt qu’une raconteuse d’histoires, je me définis comme une raconteuse de celui ou celle qui raconte. Dans certains cas, l’histoire peut avoir une importance vitale dans la fiction, mais, je crois que la faire reposer totalement sur le visuel est réducteur littérairement parlant. En particulier dans une époque comme la nôtre. Le visuel et l’histoire peuvent parfois être des éléments encombrants et anesthésiants.

En ce moment, il y a un foisonnement de langage très prometteur. Il existe une pluralité en littérature au sens propre du terme. Je parle d’un pluralisme qui fonctionne à l’exact opposé de la société turque, qui est basée sur la majorité. Ma propre langue fait partie de ces différences. La langue est le point de départ de l’existence humaine. Nous ne pourrions pas désigner sans langage. Nous ne pourrions pas reconnaître l’écorce terrestre. C’est pour cette raison que je traite les mots comme des êtres humains. Et ils m’offrent en retour tous leurs sens, toutes leurs connotations.

Entretien avec Sema Kaygusuz | Övgü PinarMême lorsque vous écrivez sur des thèmes politiques ou idéologiques, vous le faites dans une langue poétique, cela aide alors votre histoire à s’écarter du local pour atteindre l’universel, ce qui explique sans doute votre succès en dehors de la Turquie. Que pensez-vous de la manière dont sont perçus vos livres à l’étranger?
Je trouve la manière dont je suis perçue à l’étranger absolument gratifiante. Lorsque j’écris, je ne retaille pas les codes culturels de manière à être mieux comprise, et j’évite d’écrire des choses explicatives qui pourraient perturber la nature véritable de la littérature. Quand je suis récompensée pour ce choix, j’ai l’impression d’avoir eu la part qui me revient dans la vie.
Je suis reçue avec une hospitalité qui signifie : «elle est différente, mais c’est l’une d’entre nous». Effectivement, la langue est la traduction de nos sentiments, mis en mots. Quand mes livres sont traduits, j’ai l’impression de revenir à l’affinité spirituelle que j’ai installée avec le turc.

Vous occupez une place unique dans la nouvelle génération des écrivains turcs, notamment en termes de langue, d’expression et de style. Comment vous inscrivez-vous dans la littérature turque?
J’ai l’impression d’appartenir à une période où la littérature turque est en train de changer. Le style et la langue que vous évoquez, c’est ma propre langue, une langue que j’ai élaborée et stylisée à partir de ce que j’ai emprunté à mes ancêtres et aux écrivains de la littérature mondiale que j’ai lus. Ma grand-mère, Virginia Woolf, et l’écrivain turc de talent Leyla Erbil ont tous une place dans cette littérarité.

Et comment définiriez-vous la littérature turque d’aujourd’hui, par rapport à son propre passé dans le panorama littéraire mondial?
Quand je la regarde avec du recul, je pense qu’elle ne tient qu’à un fil. Si vous écoutez les attentes des médiocres, de nombreux pièges vous attendent, vous risquez de construire une langue exotique, touristique, kistch, une langue de victime comme le font les intellectuels postcoloniaux. Mais si vous écrivez le texte que vous voulez écrire, alors vous devenez un véritable citoyen du monde.
Malheureusement, la littérature turque n’est pas renommée. Je trouve déplorable qu’une littérature si profonde n’ait pas encore trouvé sa place dans la littérature mondiale, et ce à cause de politiques culturelles défaillantes. D’abord, il faut changer les idées qui occupent le centre. Lorsque les consommateurs littéraires européo-centrés regardent les écrivains qui vivent dans un endroit lointain, ils demandent : «Quelle est la différence entre eux et moi ?» Ils définissent la littérature à travers les différences. Or, la littérature ne devrait être jugée qu’en fonction de ses propres paradigmes.

Ovgü Pinar
(20/10/2011)

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