"Istanbul, Carnets curieux", de Catherine Izzo | Philippe Parizot
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Philippe Parizot   
Istanbul sans fin
Dans un passage d’ Istanbul. Souvenirs d’une ville , l’écrivain Orhan Pamuk se demande «pourquoi n’était-ce pas les vues d’Istanbul en plein jour et éclatantes de soleil qu’appréciaient tant les touristes, mais les petites rues plongées dans un opaque clair-obscur, les crépuscules, les froides nuits d’hiver, les silhouettes humaines fugitives sous la lumière pâle des réverbères, et ces paysages de rues pavées que tout le monde était en train d’oublier, l’aspect déserté et désolé que j’aimais?»

"Istanbul, Carnets curieux", de Catherine Izzo | Philippe ParizotSi les Carnets curieux de Catherine Izzo(1) entretiennent certaines affinités avec l’Istanbul d’Orhan Pamuk, ses points de vue sur la ville ne sont ni tout à fait ceux d’une autochtone, ni ceux d’une simple touriste. Ils se présentent sous la forme d’une collection d’images, de notes, de cartes, d’itinéraires, de clés, d’expressions, de rencontres, cueillis entre le Bosphore, la Corne d’Or et mer de Marmara par un regard singulier: celui d’une flâneuse, étrangère et familière à la fois, qui revient arpenter des lieux comme d’autres se surprennent à regarder les traces laissées par les années sur le visage d’un ami retrouvé.

Comment percer le mystère des liens qui nous attachent à certains lieux ? Cette question, qui scande discrètement ces carnets de voyage, Catherine Izzo y répond en emmenant le lecteur avec elle courir sans fin les rues et les rives d’Istanbul, à pied, en tramway, en taxi, ou en vapur , jusqu’à incorporer les saveurs, les humeurs, les couleurs, les temps et les contre temps de cette ville protéiforme où passé et présent, à l’image de la langue turque, s’agglutinent.

Catherine Izzo n’est pas, loin s’en faut, la première à écrire sur Istanbul. Son livre, publié dans une belle édition, s’inscrit sans doute en partie dans la continuité d’un genre éprouvé: celui de la littérature orientaliste. Mais parce qu’elle se situe dans un entre-deux identitaire, temporel, et territorial, ou, pour paraphraser Jean Grenier(2), parce qu’elle n’est pas tout à fait d’un bord, l’auteure des Carnets curieux ne se laisse ni emprisonner par les «clichés» qui composent nos représentations communes d’Istanbul, ni par une dérive trop hasardeuse qui la détournerait de la nécessité d’un «juste chemin». C’est peut-être la raison pour laquelle, entre noir et blanc, d’innombrables variations de gris imprègnent chaque page de cet ouvrage, à commencer par sa couverture.

De ces tours et détours - qui dessinent en pointillés des sortes d’arabesques ou des entrelacs de lignes brisées, comme le suggère l’image du parvis d’Aya Sofya - dans le dédale stambouliote, émerge non pas une vision panoramique haut perchée, mais un kaléidoscope d’instants saisis aux rythmes ondoyants du voyage, à hauteur d’homme. Une approche de la ville qui donne à penser à L’Autre Venise de Predrag Matvejevitch, à Marseille sans soleil de Paul Carpita, aux photographies de la mer Noire de Klavdij Sluban(3) et à bien d’autres associations encore.

Au final, il serait vain de vouloir constituer une perception globale et définitive d’Istanbul à partir de cette combinaison d’images et de textes montés séparément pour s’imprimer dans la mémoire et inciter le lecteur à composer lui-même à l’infini son propre voyage. Aux côtés de Catherine Izzo, il convient donc de se faire flâneur. Un flâneur à la fois nostalgique des souvenirs détruits par les incessantes transformations urbaines et en même temps joyeux de constater que les arbres toujours refleurissent. Un flâneur révolté par le bétonnage et apaisé par la présence silencieuse d’une tortue immémoriale. Un flâneur non dénué d’humour qui se plait à observer Istanbul à travers la vitre d’un vapur ou d’un tramway, sans doute parce que «ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre»(4).

Ainsi, en assemblant poétiquement ces petits morceaux d’éternité, les Carnets curieux nous enseignent-ils, en plus d’une manière singulière de porter un regard sur le monde, un véritable art d’aimer.


Istanbul, Carnets curieux , de Catherine Izzo, Editions Le bec en l’air

Philippe Parizot
(11/04/2011)


1) - www.passe-vue.com/
2) - « Parce qu’on est pas tout entier d’un bord, parce qu’on a le sentiment de la complexité des choses et des hommes, on passe pour quelqu’un qui n’est pas sûr. » Jean Grenier, in Inspirations méditerranéennes.
3) - www.sluban.com/index.html
4) - Baudelaire, Les fenêtres, in Petits poèmes en prose.


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