La moustache, Tahsin Yücel | Marie Bossaert
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Marie Bossaert   
La moustache, Tahsin Yücel | Marie BossaertCumali vient de rentrer du service militaire, après vingt-deux mois et vingt-six jours de service. Il voudrait dormir, retrouver sa fiancée, les amis qu’il a laissés au village, mais son père le contraint à travailler d’arrache-pied. Pas le temps de se raser. Un passage chez le barbier Ziya s’impose. Ce dernier lui suggère de se laisser pousser la moustache. Bien plus : Pygmalion anatolien, il promet à cette moustache naissante un brillant avenir.

C’est ce destin de légende que raconte La Moustache . Sous l’apparence aimable et légère d’un conte oriental, Tahsin Yücel déploie l’effroyable histoire d’un homme qui délaisse tout, femme, enfant, emploi, et jusqu’à sa propre identité, pour se consacrer à son «double-crochet». En turc, le roman s’intitule Bıyık Söylencesi , «La légende de la moustache». Le décor : une paisible bourgade anatolienne. Cette incroyable moustache vient en bouleverser le quotidien tranquille : chacune de ses apparitions suscite l’hystérie des villageois, qui en commentent les moindres transformations. Comme le fait remarquer Bedrye abla, perspicace, à son fiancé : «Oh là là ! Quelle moustache énorme ! Elle ne semble pas réelle, elle est vraiment immense !». Dans ce cadre hyper réaliste, l’évolution de la moustache est l’occasion d’épisodes plus fantaisistes les uns que les autres.

Ce contraste donne lieu à des scènes tout à fait cocasses –Tahsin Yücel, en maître de l’humour, use avec subtilité d’une gamme qui va du simple sourire au fou rire intégral. Ainsi, lorsqu’un soir, au café, en compagnie de ses amis, Cumali emploie une expression courante en turc : «Que cette moustache me pousse au cul, si je mens», le Barbier le sermonne-t-il avec véhémence, expliquant que «cette moustache n’était pas du genre à pousser non seulement au cul, mais aussi sur le visage de n’importe qui», pour conclure avec grandiloquence : «Personne n’a le droit de comparer cette moustache à une autre moustache».

Qu’à cela ne tienne, les habitants inscrivent Cumali à un concours national de moustache, à son insu. Il entre alors dans une fureur noire, refuse catégoriquement de participer, ce qui suscite en retour la colère des habitants. En effet, parmi eux, «personne ne considérait que cette moustache était celle de Cumali et que c’était à lui de décider s’il voulait participer ou non à ce concours».

Car ce «double crochet» est d’abord un bien collectif, «une richesse commune». On touche là à l’un des éléments centraux du roman : le poids du passé pour les Turcs d’aujourd’hui. Que faire au quotidien d’un héritage glorieux, un peu oublié, dont on est assurément fier, mais qui est tout de même bien encombrant ? La question se pose à Cumali, bien embarrassé, à qui l’on répète à l’envi qu’il arbore «une moustache de sultan», «la moustache turque traditionnelle», «celle de nos ancêtres». Elle s’est posée aux Turcs tout au long du XXe siècle. Comment faire face au passage d’un immense empire multiconfessionnel, multiethnique, multiséculaire, à une Turquie aux dimensions réduites ? La République kémaliste a proposé une réponse dans «la turcité» - l’idée du turc éternel et glorieux, viril et fier. Il n’est à cet égard pas étonnant que ce soit le sous-préfet Neşet Alyanak, digne représentant de la République nationaliste, qui explique à ses administrés «d’une manière alambiquée» que «la moustache de Cumali s’apparentait à toutes les moustaches turques connues depuis des siècles c’est-à-dire qu’elle était fidèle à un idéal, […] sous sa forme la plus parfaite». Ni, peut-être, que l’histoire de Cumali débute juste après son retour du service militaire – institution cruciale de la Turquie kémaliste.

Il ne faudrait cependant pas croire que le roman se présente comme un solide exposé sur les sentiments collectifs du peuple turc. Tahsin Yücel laisse courir des questionnements, qui affleurent par petites touches aux détours de scènes amusantes, ou franchement hilarantes. C’est par exemple le cas du jeu sur le thème de l’attribut viril, en perpétuelle expansion. Hacarifa, le père du héros, nous prévient dès le début : «La moustache n’est pas une affaire de femme, on ne la laisse pas pousser parce que cela vous va bien.» Le roman ne se départ jamais de son atmosphère légère et fantaisiste, même dans le dernier tiers, plus mélancolique. Et ce n’est là qu’une des possibilités de lecture de cette «fable philosophique» aux multiples sens.

Car La Moustache est tout aussi bien une méditation sur le temps qui passe. Ou encore, l’histoire d’un type qui fout sa vie en l’air – et celle de sa femme par la même occasion – pour une chose qui initialement, ne lui plaisait même pas ! Ou celle, mi-drôle, mi effrayante, d’un monomaniaque doublé d’un schizophrène devenu le support de sa propre moustache. Déjà Vatandaş , premier roman paru en français, racontait l’histoire d’un employé de bureau paranoïaque; et Les cinq derniers jours du prophète , «récit d’une douce folie», celle d’un poète révolutionnaire en proie à une lente mais sûre déperdition psychique. Deux romans qui, en filigrane, posaient également la question de la création littéraire. Dans La Moustache , l’un des fidèles de l’échoppe du barbier, Hacizzet Ocak, Aşık Asreti de son nom d’écrivain, désespère de parvenir à écrire un seul vers de l’épopée qu’il voudrait consacrer à cet incroyable «double crochet». Alors, il raconte à sa petite fille le conte de «Sabrenoir», moustache volante. Mais «un conte, c’est une chose, un chant, c’en est une autre».

La traduction des romanciers «classiques» turcs en France : un phénomène récent.
Originaire de l’Est anatolien, Tahsin Yücel, né en 1933, vit et travaille à Istanbul. Romancier, essayiste, conteur et critique littéraire, il enseigne la littérature à l’Université d’Istanbul, et a traduit de très nombreux romans, français pour l’essentiel (Flaubert, Balzac, Gide, Camus, Quignard, entre autres). En Turquie, il compte lui-même parmi les classiques. En France, on ne le connaît que depuis peu. Vatandaş est paru en français en 2004, et Les cinq derniers jours du prophète , en 2006, aux Editions du Rocher.

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Tahsin Yücel
Yücel écrit pourtant des romans depuis plus d’une vingtaine d’années, et a débuté sa carrière dans les années 1950. La Moustache est paru en Turquie en 1995. Sa traduction chez Actes Sud, fin 2009, s’inscrit dans un mouvement récent de (re)découverte des classiques turcs du XXe siècle, sans lesquels il est difficile de comprendre la littérature actuelle. La maison d’édition s’est ainsi engagée dans la traduction des œuvres d’un autre grand romancier, Ahmet Hamdi Tanpinar (1901-1962), considéré comme le fondateur de la littérature turque moderne. Son Institut de remise à l’heure des montres et des pendules est sorti en 2007. Cette activité éditoriale est liée à un phénomène particulier : les lacunes dans la traduction et la réception de la littérature turque, notamment des romans, en France durant le siècle dernier. Les choses ont commencé à changer dans les années 1990, et ont connu un mouvement d’accélération décisif avec l’attribution du Prix Nobel de Littérature à Orhan Pamuk en 2006. La Saison de la Turquie (juillet 2009-mars 2010) a ensuite contribué à ce dynamisme nouveau, soutenu également par le fonds d’aide à la traduction alloué par le Ministère turc de la Culture. Le public français peut donc désormais découvrir, à côté de jeunes auteurs comme Sema Kaygusuz ou Asli Erdogan, de très grands romanciers, et ce faisant, compléter le panorama lacunaire d’un XXe siècle de roman à la créativité époustouflante. Le roman turc, après tout, n’a qu’un siècle.
Marie Bossaert
(06/01/2011)


La moustache de Tahsin Yücel, Actes Sud, collection Lettres Turques, 2009.

A lire également:
Vatandaş de Tahsin Yücel, éditions du Rocher, 2004.
Les cinq derniers jours du prophète de Tahsin Yücel, éditions du Rocher, 2006.
Les voisins de Tahsin Yücel, Meet, 2010.



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