Rencontre avec Karin Karakaşli | Emmanuel Vigier
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Emmanuel Vigier   
Rencontre avec Karin Karakaşli | Emmanuel Vigier
Karin Karaka?li
Dans la Pensée de Midi, la nouvelle de Karin Karakaşli s'intitule «Istanbul, Clic, Clac». Elle revient sur ses années à «Agos», les rêves de Hrant Dink. Et sur l'accélération de l'histoire depuis sa mort. Interview.

Quand avez vous écrit ce texte? Quelle est sa genèse?
C'est un texte complètement nouveau, spécialement écrit pour "La pensée de midi." Il s'agit de montrer comment la ville était avant et après la mort de Hrant Dink, comment elle s'est transformée. J'étais en effet une de ses collègues les plus proches, les 11 dernières années avant sa mort. J'avais aussi des impressions sur la cité, disons, plus littéraires. J'avais expérimenté la douleur, le chagrin...Comment surmonter tout cela? Comment la ville a vécu cette perte?
Cette dizaine d'années a représenté une période immense. Je me suis aussi sentie spectatrice de cette période.

Comment décrire cette période, pendant laquelle vous avez travaillé avec Hrant Dink? Quels mots trouver?
Quand j'étais enfant, j'avais un jouet, un petit objet qui permettait de voir des diapositives. Il suffisait de l'actionner, de faire "clic-clac" et vous faisiez partie de l'image. Tout en restant spectateur. C'était vraiment mon sentiment pendant ces années-là. Quand on vit un tel traumatisme, on devient spectateur, à la fois de la ville, de ce qui s'y passe et de soi-même...C'est comme si je pouvais voir les clichés de mon propre film.
Le trottoir devant le journal Agos est une image récurrente. Là où il y a eu d'immenses manifestations. Ou bien avant, durant les jours heureux, quand ce trottoir n'était rien d'autre qu'un trottoir.»

La rencontre avec Hrant Dink est une image essentielle dans le film de ces années. Comment s'est-elle déroulée?

C'est lui qui m'a rencontrée!. J'avais 23 ans. Je venais de gagner un prix littéraire. A ce moment-là, il n'était pas encore journaliste, il était propriétaire d'une librairie. Il m'a félicitée, m'a offert un cadeau et il m'a annoncé la prochaine création du premier journal bilingue, en turc et en arménien, "Agos". Il m'a proposé un emploi. Et ça a été une expérience gigantesque, pas seulement du travail...
Il m'a dit: "Ceci n'est pas une offre d'emploi, je vais élargir ton monde.»

Qu'a représenté le journal "Agos" pour vous? Pour les Arméniens de Turquie?
C'était comme une école pour moi. J'ai à la fois renoué avec mon identité arménienne et expérimenté cette identité à travers la politique, la littérature, l'histoire...Et puis, j'ai découvert de nouvelles façons d'écrire: faire des articles en arménien, comment produire de l'information, avec quelle sensibilité.
Ce n'était pas un journal. C'était l'endroit où il fallait être, à la juste place, au bon moment...Voilà, c'était le destin. Le journal est devenu comme une maison pour moi. Ce qui n'était pas sans poser quelques problèmes, évidemment.
Malheureusement, les trois dernières années ont été vraiment dramatiques. Je ne veux pas seulement parler de l'assassinat de Hrant. L'état l'avait rendu vulnérable, avait fait de lui une cible. Mais ça été un long processus. Il n'a pas été tué comme ça du jour au lendemain. Ses discours pacifistes ont été peu à peu complètement transformés, détachés de leurs contextes. On a fait de lui une cible, au fil du temps. Et c'est comme ça, qu'il en est venu à être accusé d'insulter l'identité turque.

Quelle image avait Hrant Dink?

Il était la personnification d'"Agos" à lui tout seul. Bien sûr, le journal entier était visé. Mais tout était focalisé sur Hrant Dink, qui était devenu un modèle pour les Arméniens de Turquie. Les gens n'étaient pas habitués à voir un personnage arménien comme lui, engagé politiquement, une figure publique.
Ses préoccupations n'étaient pas seulement liées la communauté arménienne. Il prenait part au processus de démocratisation du pays. C'était un patriote, Hrant Dink, un amoureux de la Turquie. Il avait une influence considérable. Il pouvait convaincre les gens. Voilà ce qui le rendait dangereux.

Vous dites avoir alors renoué alors avec vos racines arméniennes? Elles étaient cachées?
Jusqu'à "Agos", mon identité arménienne se résumait aux traditions, aux cérémonies religieuses et à la langue maternelle. C'était tout. Avec Agos, ça a changé. Je suis issue d'une famille arménienne de Turquie typique! Quand vous êtes arménien de Turquie, vous n'êtes pas nécessairement intéressé par l'histoire, la politique. Etre arménien en Turquie avant Hrant, c'était vivre dans une communauté fermée. Il y avait des peurs intégrées. Il ne s'agissait pas d'être visible.»

Quelle place a occupé «Agos»?
Le journal a son histoire, aussi. Il s'est transformé, au fil du temps. C'était un rêve, quelque chose d'un peu fou, aussi! Les Arméniens de Turquie ont eu soudain une nouvelle voix. Une nouvelle voix qui était attendue et entendue.
Au départ, le journal s'est surtout préoccupé de culture, la culture arménienne. Dans une certaine mesure, on avait la volonté de montrer à la société turque les problèmes essentiels de la communauté arménienne.
Et puis, au fil du temps, quand Hrandt est devenu un personnage public, le journal n'a plus seulement produit de l'information mais aussi un discours, une pensée. Avec un nouveau point de vue sur l'histoire, avec un véritable engagement dans le processus de normalisation des relations entre la Turquie et l'Arménie. Avec une attention à tous les éléments constitutifs de la démocratisation du pays. En envoyant des signes à la diaspora arménienne, aux Arméniens d'Arménie. Tout ça était très nouveau dans le monde arménien, qu'une voix s'élève, venant de Turquie! Avec une double identité: être arménien et citoyen de Turquie.

Dans quelle mesure, peut-on dire qu'Istanbul n'est plus la même depuis la mort de Hrant, après ces énormes manifestations en son hommage?
Il s'est passé quelque chose de tellement...humain, universel. Si Hrant était impliqué dans la politique, des affaires arméniennes en Turquie, il était aussi devenu une figure universelle.
Cette vive émotion ne s'expliquait pas seulement parce qu'un journaliste d'origine arménienne avait été assassiné. La Turquie est malheureusement habituée à la violence, ce n'était pas la première fois. Dans ces manifestations, il y avait toutes sortes de gens, des jeunes, des gens ordinaires, des gens qui d'habitude ne parlent pas, ne vont pas aux manifestations, ne sont pas politisées. C'était une réaction très humaine. C'est ce qui fait qu'elle fut si précieuse.
Bien sûr, nous ne pouvons pas rester fixés sur ce seul et même jour. Il s'est passé tellement de choses dans beaucoup de domaines. Dans la justice, l'armée. Dans toute les institutions. Dans le gouvernement. Dans l'opposition. Et tout est relié. L'assassinat de Hrant est un élément de cette réaction en chaîne.

Votre vie aprés «Agos»?
J'ai travaillé pendant plus de dix ans à Agos. D'abord pour la pages media et culture, puis comme reponsable du département éditorial. A la fin, la maison est devenue une cage. Le contexte était devenu tellement menaçant. La dernière année a été tellement dure. Aprés son assassinat, j'avais besoin d'aller vers une vie...inattendue. Sa mort a donné une autre forme à ma vie, de la même manière que, de son vivant, il l’avait façonnée. Je suis devenue de plus en plus politisée. J’ai encore écrit pour le journal puis quand on m'a proposé de travailler dans l'enseignement, j'ai accepté. C'était aussi un des rêves de Hrandt: être avec des enfants, transmettre.»

Propos recueillis par Emmanuel Vigier
(22/12/2009)



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