Orhan Pamuk: honneurs et procès d’intention | Mehmet Basutçu
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Mehmet Basutçu   
 
Orhan Pamuk: honneurs et procès d’intention | Mehmet Basutçu
Orhan Pamuk
Le fait est tellement rare, et les échos si contradictoires, que cela mérite que l’on y regarde de plus près.

Il s’agit, bien entendu, d’Orhan Pamuk, romancier de premier plan, traduit dans une vingtaine de langues et dont le nom a été cité comme candidat probable au prix Nobel de littérature 2005. Après de longues hésitations –une semaine de retard sur la date prévue, qui serait justement lié, selon la presse britannique, au cas Pamuk- le jury suédois lui préféra Harold Pinter dont l’esprit contestataire soulève moins de contestation dans son propre pays que les prises de positions légitimes d’Orhan Pamuk en Turquie. Le romancier turc aurait apparu, en plus, trop jeune pour le prix Nobel! Il n’a en effet que 53 ans. Il peut donc attendre encore quelques temps…

Les médias plus friands de la chose politique que de la littérature ?…
Après le très prestigieux Prix de la paix des libraires allemands, reçu fin octobre à Francfort, Orhan Pamuk dont le dernier roman, Neige (Kar), est publié en français chez Gallimard, vient de recevoir en France, le 7 novembre dernier, le prix Médicis étranger.

Alors que certains journaux populaires turcs, agacés par l’attribution de tous ces prix, ne ratent pas une occasion pour stigmatiser Orhan Pamuk, en n’hésitant pas au passage, de déformer ou tronquer ses propos soigneusement retirés de leur contexte; une autre partie de la presse turque soutient et se réjouit des succès de l’écrivain et se félicite de l’intérêt qu’il suscite au niveau international.

«Parmi les précédents lauréats du prix Médicis étranger, se trouvent des noms aussi prestigieux que Paul Auster, Milan Kundera, Umberto Eco, Thomas Bernhard, Julio Cortazar, Doris Lessing, Georges Perec», souligne le quotidien Radikal daté du 8 novembre 2005, quotidien proeuropéen et jugé beaucoup trop libéral et proche du pouvoir en place, par certains intellectuels de gauche qui redécouvrent la fibre nationaliste, en mettant à l’ordre du jour l’esprit patriote du kémalisme des années 1920.

Lors de la cérémonie de la remise du prix Médicis étranger, à Paris, le lauréat n’aurait pas voulu répondre, cette fois-ci, aux questions politiques…
Serait-il pour cette raison-là, que la presse française n’ait consacré que quelques lignes à l’attribution de ce prix? C’est probable, mais lors des deux semaines précédentes, on en avait tant parlé d’Orhan Pamuk, de son œuvre et de ses prises de positions politiques, que l’on peut trouver tout à fait normal cette relative discrétion de la presse française. A cette occasion, le quotidien Libération(1) rappelle de nouveau les raisons de ses ennuis judiciaires en Turquie: «…avoir évoqué dans un journal suisse le massacre des Arméniens en 1915 et la lutte des Kurdes.» D’autres quotidiens, à travers le monde, n’hésitent pas remplacer ‘massacres’ par ‘génocide’, même si l’auteur déclare n’avoir jamais utilisé ce mot…
Chacun prétend, en somme, vouloir appeler un chat, un chat… L’ennui, c’est qu’il n’y a pas qu’un seul chat et ils sont tous bien gris…

Quand Salman Rushdie parle d’Orhan Pamuk…
Salman Rushdie, lui, fait bien attention à ce qu’il écrit. Les grands écrivains ne choisissent pas leurs mots au hasard, encore moins par parti pris, et quand ils le veulent, ils deviennent d’excellents journalistes qui informent tout en précisant, avec honnêteté, leurs propres opinions au sujet des faits narrés.(2)

«Le cas Pamuk» n’est décidemment pas que littéraire. Si tous les grands quotidiens lui ont consacré, à travers le monde, beaucoup d’articles et publiés de longs entretiens, c’est parce que son dossier est riche en éléments d’ordre politique, même si ses romans ne sont pas directement politiques, encore moins militants.

Le procès que lui tente la justice turque pour cause de trahison, intrigue et soulève autant de critiques sur le mode de fonctionnement de cette justice pour le moins nationaliste, que de débats sur les réactions de tout un peuple, quand l’un de ses meilleurs concitoyens vole de ses propres ailes sans se gêner de donner son avis d’homme libre sur les sujets chauds du moment. Le comble est qu’Orhan Pamuk est très écouté et amplement entendu à l’étranger, bien plus que n’importe quel homme politique de son pays…

Quand l’enfant prodige échappe au contrôle de ses concitoyens et leur déplaît…
Murat Belge, universitaire et chroniqueur au quotidien Radikal, analyse ce phénomène dans un article publié par Le Monde daté du 29 octobre 2005,(3) il met l’accent sur l’étrange rapport que la société turque entretient avec ses meilleurs créateurs, lorsqu’ils deviennent trop indépendants:
(…) Chez nous, il y a un syndrome Nobel. Le front nationaliste est convaincu que le monde entier conspire contre la Turquie, et pense que ce prix ne saurait être attribué à un écrivain turc sauf s'il assure au monde extérieur qu'il est, et restera, un traître à la patrie. Jadis, ce soupçon visait l'écrivain Yaşar Kemal. Cette année, le nom de Pamuk a été avancé parmi les nobélisables. (…)
Il est intéressant de souligner la relation qu'entretient la société turque avec la réussite "internationale", en particulier. La majorité des citoyens se contentent d'une Coupe de football, mais l'intelligentsia, elle, ressent le besoin d'une reconnaissance artistique ou scientifique. Or rien n'atteste une présence turque irrépressible dans ces domaines. (…)


Pour mieux comprendre les enjeux politiques européens…
Il faut laisser le dernier mot à Orhan Pamuk lui-même. Son discours de remerciement, lors de la remise du Prix de la paix à Francfort, est un exemple de lucidité d’un écrivain face à la réalité politique de son pays prix dans le contexte mondial.
Dans ce discours écrit et prononcé en turc, Orhan Pamuk fait l’éloge de la littérature, de la bonne, de la véritable création littéraire au service des hommes qui aspirent à un idéal d’humanité. Il prend résolument part pour l’effort de compréhension de l’autre contre la tentation de le juger, pour des sociétés multiculturelles où l’étranger est une source de richesse, contre le repli sur soi.. Il nous met en garde contre toutes les dérives qui menacent la paix, donc la fraternité des peuples, en faisant le lit des extrémismes de tout poils, qu’ils soient nationalistes ou religieusx intégristes.

Orhan Pamuk souligne que(4) «…c'est en lisant des romans, des contes, des mythes que nous comprenons les idées qui gouvernent le monde dans lequel nous vivons; c'est par la fiction que nous accédons aux vérités occultées par les familles, l'enseignement et la société. L'art du roman nous permet de nous demander qui nous sommes vraiment.» Puis, il ajoute: «Je dois dire que l'Europe est une question extrêmement sensible, extrêmement délicate pour un Turc. Nous sommes là, à frapper à votre porte, à vous demander de nous laisser entrer, pleins d'espoirs et de bonnes intentions, certes, mais aussi inquiets et angoissés à l'idée d'un rejet. C'est un sentiment que je ressens aussi vivement que mes compatriotes; un sentiment très proche de cette "honte silencieuse" que j'évoquais. La Turquie frappe à la porte de Bruxelles, et nous attendons, encore et encore ; l'Europe nous fait des promesses, puis nous oublie, pour mieux durcir ses exigences. Pis: pendant que l'Europe étudie sous tous les angles le souhait turc d'une adhésion pleine et entière, nous assistons à une lamentable exacerbation du sentiment anti-Turc dans certaines régions européennes, du moins chez certains hommes politiques. Lors des récents scrutins, la stratégie anti-Turcs et anti-Turquie déployée par ces hommes et ces femmes politiques m'est apparue aussi dangereuse que celle de certains personnages publics dans mon pays.»
Il nous faut donc lire attentivement ce discours. Et le relire plusieurs fois, si l’on veut comprendre la complexité des réactions et des sentiments que suscitent l’art et les paroles libres d’un écrivain indépendant. Mehmet Basutçu
(12/11/2005)
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