La disparition d’un grand poète | Mehmet Basutçu
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Mehmet Basutçu   
 
La disparition d’un grand poète | Mehmet Basutçu
La vitrine d’un libraire sur la rue Istiklal
Le soir du 11 octobre 2005, sa table habituelle au café Marmara, en pleine coeur d’Istanbul, était orpheline. Cette table avait l’habitude d’accueillir, chaque matin vers 9 heures, le poète Attilâ Ilhan. Il y travaillait régulièrement, recevait ses amis, conseillait les jeunes, s’entretenait avec des journalistes…

Poète, romancier, essayiste, scénariste, analyste politique et polémiste de grand talent, il venait de fêter ses 80 ans au début de l’été.
La veille, le jour de sa disparition brutale suite à une crise cardiaque, le quotidien de la gauche kémaliste indépendante, Cumhuriyet (République) où il signait ses éditoriaux depuis 1996, annonçait qu’Attilâ Ilhan suspendait sa collaboration pour raison de santé... Son médecin avait enfin réussi à lui faire admettre la nécessité de réduire le rythme de ses journées d’intenses labeurs.

Cette table, avec ses quatre fauteuils soigneusement rangés, était ce soir-là, délicatement fleurie. Le portrait en noir et blanc du poète qui marqua plusieurs générations d’écrivains de son pays, nous souriait imperceptiblement, nous interpellait, nous interrogeait et nous éclairait de sa pensée analytique. N’avait-il pas partagé avec nous, depuis de longues années, à la télévision ou dans la presse, la synthèse de ses doutes et de ses analyses rigoureuses? Il aimait pointer du doigt les manœuvres byzantines de la diplomatie planétaire, dénoncer avec force toute forme d’impérialisme nouveau.

Cette table, la seule inoccupée dans ce café-restaurant branché de la Place Taksim, était orpheline, chagrinée et triste, mais certainement pas désespérée. Attilâ Ilhan ne connaissait pas le désespoir. Il travaillait, il lisait, il écrivait, il conversait pour aller de l’avant. «Le peuple turc ne connaît pas le désespoir. Sinon, comment aurait-il osé venir s’installer jusqu’ici depuis l’Asie centrale? Comment aurait-il pu mener à bien le combat de l’indépendance contre les forces alliées de la première Guerre mondiale, incomparablement plus puissantes?» aimait-il souligner.

Il était un peu le ‘maître à penser’ de tous. Il aurait refusé avec vigueur ce qualificatif, lui qui était un libre penseur opposé à tous les dogmes. Formé à l’école du socialisme des années 40 et 50, il était un marxiste indépendant, défendant l’identité nationale prise dans sa diversité et sa richesse culturelle. Les personnages de ses romans, de fortes individualités torturées par leurs propres contradictions, étaient toujours solidement ancrés dans un contexte sociopolitique qui les définissait. Rien n’était gratuit chez Attilâ Ilhan. Sa conscience politique, volontiers critique mais d’une remarquable cohérence, donnait à sa littérature un solide caractère sociohistorique.

Attilâ Ilhan était en effet, un poète qui vivait avec son temps, pleinement. Sa poésie ‘romantique’ n’avait de paire que la perspicacité de sa plume d’éditorialiste sur la chose politique qu’il disséquait avec tenacité. Il avait une approche ‘marxiste’ nourrie d’une profonde connaissance de l’histoire politique et culturelle de son pays. Il connaissait également les cultures occidentales. Il avait vécu à Paris dans les années 50 et 60. En parfait francophone, il avait traduit en turc Malraux et Aragon. Quant à sa poésie à lui, elle avait bien été traduite ça et là. Pourtant, n’ayant pas bénéficié de la poussée des événements politiques ou des courants littéraires particuliers, son nom resta inconnu du grand public occidental. Quant à son verbe, trop dense et riche en références culturelles spécifiques, il était difficile à traduire. «Ceux qui veulent me lire, n’ont qu’à apprendre le turc» s’amusait-il à dire…

Hier, le 12 octobre, le hasard m’a conduit devant le cimetière d’Aşiyan, sur la rive européenne du Bosphore. J’ai alors visité sa future tombe en préparation, pour le saluer une dernière fois avant l’heure. Attilâ Ilhan reposera au cimetière d’Aşiyan, aux côtés de nombreux poètes et artistes turcs. Aşiyan, c’est un peu le Père Lachaise d’Istanbul. Avec le cosmopolitisme en moins et la brise du Bosphore en plus…

Aujourd’hui 13 octobre, il sera inhumé dans ce cimetière, face aux eaux agitées de la mer Noire qui brassent ici celles de la Méditerranée, venues à travers Marmara. Son corps rejoindra alors la terre de ce pays qu’il aimait tant et qu’il défendait avec virulence, soucieux de veiller sur son indépendance et sa liberté, conquises pour la dernière fois en 1923.

A l’instant où j’écris ces lignes, la courte cérémonie en sa mémoire vient d’avoir lieu au Centre culturel Atatürk, à deux pas de son café habituel. Les 1500 places étaient prises d’assaut. Il y en avait autant dans le foyer de la grande salle, en plus de ceux qui attendaient sur le parvis. La foule a empêché le Ministre de la culture de parler. Une première ! Une prise de conscience collective venait de se cristalliser là, devant nos yeux, autour de la résistance courageuse que symbolisait Attilâ Ilhan face à la perte de l’identité culturelle et de l’indépendance nationale qui menace tous les peuples de ce monde dangereusement globalisé. La foule pluriethnique et multiconfessionnelle de la mosaique socioculturelle propre à la Turquie, venait d’exprimer son irrépressible désir de paix, d’indépendance, d’unité et de fraternité dans le respect de son identité particulière. Beaucoup tenteront de récupérer Attilâ Ilhan au nom de leurs combats divers. Il est, fort heureusement, irrécupérable pour tous ceux qui n’appréhendent le monde qu’à travers les prismes déformants des dogmes en vogue…

Attilâ Ilhan sera couvert de terre, dans moins de deux heures, exactement au moment où le prix Nobel de littérature 2005 sera annoncé, après une semaine de retard inhabituel, du, selon la presse britannique, à une mésentente au sein du jury au sujet de la nomination éventuelle d’un autre grand écrivain turc, Orhan Pamuk…

Orhan Pamuk et Yaşar Kemal, autre candidat turc potentiel de longue date, pourront encore attendre quelques années.
Attilâ Ilhan, lui, ne sera jamais prix Nobel.
Pourtant il le méritait. Il était, comme eux, un excellent homme de lettre qui s’intéressait à la politique. Lui non plus n’avait pas peur d’être provocateur. Sauf que son approche politique et son indépendance d’esprit, vues de l’extérieur, allaient à rebrousse poils des courants idéologiques dominants. Il était trop indépendant, trop critique avec de solides arguments qui dérangeaient tous, aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest de son pays.

Le peuple turc vient de perdre un grand poète, un humaniste, un parfait intellectuel, hors norme. Mehmet Basutçu
(13/10/2005)
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