Entretien avec Nedim Gürsel | Nedim Gürsel, Cécile Oumhani, Nazim Hikmet, Aragon, Neruda, Ritsos, Fazil Say, Erdogan
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Cécile Oumhani   

Entretien avec Nedim Gürsel | Nedim Gürsel, Cécile Oumhani, Nazim Hikmet, Aragon, Neruda, Ritsos, Fazil Say, ErdoganL’ange rouge, roman de Nedim Gürsel est paru en français l’automne dernier. L’écrivain de l’exil et de l’errance offre ainsi au lecteur une magnifique fresque construite autour de Berlin, Moscou et Istanbul. Ce livre est traversé par la figure de celui qui fut le plus grand poète turc du XXe siècle, Nazim Hikmet. Le romancier répond ici à nos questions. Il nous y parle de son roman mais aussi de la liberté d’expression et des révolutions en cours dans le monde arabe.

 

Dans L’ange rouge vous entrecroisez des thèmes qui vous sont chers, comme celui des villes avec Berlin, Moscou et Istanbul. Pourquoi cette présence récurrente des villes, comme des mondes qui gravitent dans votre ciel romanesque ? Vous aviez déjà mis en scène Istanbul et Venise dans Les turbans de Venise.

Je suis sensible à la poésie des villes qui sont devenues, je crois, un thème redondant dans mes romans. En effet, j’avais superposé Venise et Istanbul dans mon roman Les turbans de Venise. Dans L’ange rouge il s’agit de Berlin, de Moscou et d’Istanbul autour desquelles se construit le récit, mais surtout de Berlin qui me semble une ville emblématique par rapport au vingtième siècle. Berlin fut en effet témoin des grandes tragédies du siècle passé qui a été le siècle du communisme. Dans ce roman, à travers l’engagement du poète communiste turc j’interroge le vingtième siècle.

 

Le poète Nâzim Hikmet est au centre de L’ange rouge. Que représente-t-il pour vous ? Vous avez dit au moment de la parution de votre livre qu’il était un peu tombé dans l’oubli en France. Est-ce le cas en Turquie ?

Non ce n’est pas le cas en Turquie. Nazim Hikmet y est très présent sur la scène littéraire. La légende Hikmet continue d’exister dans son pays mais avec le changement de la conjoncture politique en Europe il est tombé dans l’oubli, notamment en France où ses livres ne sont plus réédités.

 

Qu’avez-vous cherché à explorer à travers l’itinéraire de celui qui fut le plus grand poète turc du XXe siècle ?

J’ai essayé de comprendre, à travers son itinéraire, l’engagement d’un grand poète mais aussi l’aventure de cette génération de poètes communistes tels Aragon, Neruda ou Ritsos. Par ailleurs, Nazim Hikmet a eu une vie très romanesque. Mais je n’ai pas écrit sa biographie. L’ange rouge est bel et bien un roman avec d’autres personnages et une intrigue.

 

Vous avez superbement entrecroisé les lieux, mais aussi les époques, en évoquant Berlin avant et après la chute du Mur. Vous avez bien connu cette ville. Votre écriture a-t-elle besoin de voyages et de séjours ailleurs pour se nourrir ?

« Les voyages forment la jeunesse » dit-on. Je n’en sais rien. En tout cas je peux dire qu’ils me nourrissent et m’ouvrent de nouveaux horizons.

 

Que dit le Berlin de votre roman sur les idéaux qui ont traversé le siècle qui s’est achevé il y a déjà bien plus de dix ans ?

Berlin porte encore, qu’on le veuille ou non, les cicatrices de la guerre. Mais aussi celles de la guerre froide. Aujourd’hui elle naît de ses cendres.C’est une ville en pleine effervescence de tout point de vue et j’y suis très attaché.

 

Vous avez écrit L’ange rouge après Les filles d’Allah, roman qui vous a attiré des ennuis avec la justice turque. À l’issue du procès, le parquet avait fait appel. L’affaire est-elle classée aujourd’hui ?

Nous attendons la décision de la cour d’appel qui tarde à venir. Certains milieux souhaiteraient que je sois condamné pour montrer jusqu’où peut aller la liberté d’expression dans le domaine du sacré. Le grand compositeur Fazil Say a été jugé selon le même article du code pénal turc (article 216) qui doit être supprimé. Car dans un pays laïc le délit de blasphème n’existe pas en principe.

 

Quel regard portez-vous sur la liberté d’expression en Turquie aujourd’hui ?

Je constate une dérive autoritaire. Notre premier ministre Erdogan est de plus en plus omniprésent et omniscient.Il n’aime pas la critique et cela ne fait pas avancer la démocratie. La Turquie a certes fait un progrès en matière de la liberté d’expression mais n’arrive toujours pas à faire le pas définitif. La liberté d’expression est aujourd’hui menacée dans mon pays.

 

Que pensez-vous des révolutions en cours dans le monde arabe ? Les partis et mouvements islamistes qui ont pris les devants de la scène, alors qu’ils en avaient été absents au début de ces changements menacent-ils durablement les idéaux de liberté qui ont été à l’origine de ces mouvements révolutionnaires ?

C’est un processus que je suis avec grand intérêt et je deviens de plus en plus pessimiste quant aux progrès démocratiques.Les évènements récents en Tunisie et en Egypte montrent que l’islam radical progresse et les valeurs démocratiques reculent.

 

Votre œuvre présente une alternance de récits de voyages, d’essais et de textes littéraires, qu’il s’agisse de nouvelles ou de romans. Comment ces différents types d’écriture s’imposent-ils à vous ?

Ils ne s’imposent pas à moi, j’essaie de faire avec. Je ne pense pas qu’il y ait des frontières infranchissables entre les genres littéraires.

 

Vous avez souvent parlé de votre attachement indéfectible à la langue turque pour tous vos textes littéraires. Les choses ont-elles changé depuis plus de quarante ans que vous vivez à Paris ?

Non hélas. Je continue d’écrire en turc et je reste un écrivain traduit en France. Il m’arrive de publier des livres écrits directement en français mais ce sont des essais sur la littérature turque ou des études littéraires dans le cadre de mon travail de chercheur. Pour ce qui est de la fiction proprement dite j’écris toujours en turc en rêvant qu’un jour j’écrirai un roman dans la langue de Molière.

 

Quels sont vos projets en cours ?

J’ai un récit de voyage en cours de traduction que mon éditeur français Le Seuil va publier en 2014 et je suis plongé dans un roman qui, une fois n’est pas coutume, avance assez vite.

 

 


 

Cécile Oumhani

6/05/2013