La révolution tunisienne et sa littérature | Jalel El Gharbi
La révolution tunisienne et sa littérature Imprimer
Jalel El Gharbi   
Les Tunisiens savaient depuis de longues années qu’ils vivaient une fin de règne, mais le souvenir de Bourguiba les avait induits en erreur. Dès que la question était évoquée, on s’empressait toujours de nuancer: «Nous vivons une fin de règne, mais qui peut durer trente ans». Il arrive qu’on soit desservi par sa connaissance de l’histoire. Ben Ali prit son bâton de pèlerin plus vite qu’on ne pensait, et sans doute plus vite que ne pouvait le prédire la littérature.
Quels signaux la littérature tunisienne a-t-elle donnés qui auraient pu être interprétés comme signes avant-coureurs de la révolution? Cette question induit que la littérature anticipe sur le réel. Elle serait alors un mode de lecture de l’avenir. Il n’est pas aisé de répondre à ces questions, surtout dans le cas de la Tunisie, pays où les gens étaient plus muselés qu’ailleurs. C’est ainsi que, par exemple, abuser de la couleur noire en peinture était mal vu par le régime qui voulait faire croire que tout était au mieux dans le meilleur des mondes possibles. Pourtant quelque chose sourdait, jusqu’à constituer un phénomène littéraire.

La révolution tunisienne et sa littérature | Jalel El GharbiLettres de prison
En 2009 paraissent à Paris les mémoires de feu Mohamed Charfi, sous le titre Mon combat pour les lumières (1) . L’ouvrage publié à titre posthume est préfacé par Bertrand Delanoë. L’illustre professeur de droit, ancien détenu des geôles de Bourguiba, devenu ministre sous Ben Ali, retrace son itinéraire d’opposant, évoque les années de détention et donne une brillante lecture de la Tunisie de l’époque.
La même année Gilbert Naccache publie en France Qu’as-tu fait de ta jeunesse Itinéraire d’un opposant au régime de Bourguiba 1954-1979 suivi de Récits de prison .(2)

La révolution tunisienne et sa littérature | Jalel El Gharbi

En Tunisie, l’écrivain francophone Gilbert Naccache est le père de cette littérature carcérale, avec son roman autobiographique Cristal (3) (ainsi intitulé parce qu’il avait été rédigé sur les paquets de cigarettes Cristal, le papier étant interdit à Borj Erroumi, la plus sinistre des prisons tunisiennes.) Gilbert Naccache a également publie en 2005 Le Ciel est par-dessus le toit (4). Titre qui dit bien la naissance carcérale de l’œuvre.
La même année Fathi Bel Haj Yahia publie en arabe La Prison ment: l’on finit toujours par rentrer (5) et quelques mois plus tard, Mohamed Salah Fliss publie un récit savoureux, toujours en arabe, Oncle Hamda Le portefaix .
En 2003, un jeune bloggeur vivant en exil aux Pays-Bas publie un e-livre: Borj Erroumi XL .

La révolution tunisienne et sa littérature | Jalel El GharbiEn 2009, Ahmed Manaï, un opposant persécuté par Ben Ali, fait paraître Supplice Tunisien, le jardin secret du Général Ben Ali (éditions de la Découverte, préface de Gilles Perrault 1995).
Tous ces récits autobiographiques ont été écrits par d’anciens militants de gauche, des perspectivistes. Bien que les islamistes aient connu la prison de Borj Erroumi, personne d’entre eux n’a écrit sur ce thème, à notre connaissance. Ce n’est qu’après la révolution que Samir Sassi publie Borj Erroumi, les portes de l’enfer (en arabe). Les islamistes, échaudés sous le régime de Ben Ali, n’ont pas pris part à la révolution, ils l’ont rejointe après le 14 janvier.

Le thème central de ces œuvres c’est la prison, et la plus dure de toutes, celle de Borj Erroumi à Bizerte. Cette ancienne prison française était celle de la Légion étrangère.
Lors d’un entretien avec Mohamed Salah Fliss, nous avions longuement évoqué ce brusque retour sur les années de détention. A l’époque, il aurait été compromettant de prendre des notes, mais je me souviens que Fliss avait expliqué la floraison de cette littérature carcérale par l’âge des perspectivisites. (Les perspectivistes appartenaient au mouvement Perspectives fondé dès 1963 par la gauche marxiste léniniste tunisienne). Selon Mohamed Salah Fliss, les militants de la gauche vieillissaient et ils avaient besoin de se retourner en arrière. Ils avaient l’âge où, pour toute valise, on fait ses bilans. Il est vrai que les titres verlainiens de Gilbert Naccache font penser à un épanchement lyrique beaucoup plus qu’à une prise de position politique.
Par ailleurs, cette littérature carcérale semblait s’inscrire dans la tendance des hommes politiques tunisiens à écrire leurs mémoires. Un grand nombre d’anciens ministres ont publié leurs souvenirs, cela va de Tahar Belkhoja, jusqu’à Driss Guigua en passant par l’ouvrage de l’actuel premier ministre Béji Caïd Sebsi : Bourguiba, Le bon grain et l’ivraie publié en 2009.(6)

La révolution tunisienne et sa littérature | Jalel El Gharbi
Grafiiti sur les mur de Tunis représentant le premier ministre tunisien Béji Caïd Sebsi


Mais le pouvoir ne s’y est pas trompé qui distinguait les textes des anciens perspectivistes des autres. C’est pourquoi ces publications sont demeurées confidentielles. Publiées en France, elles coûtaient trop cher, quand elles n’étaient pas introuvables sur le marché. Et publiées en Tunisie, elles étaient mal distribuées parce que le plus souvent éditées à compte d’auteur. Pourtant ce qui était en cause, c’était le plus souvent le régime de Bourguiba, or on sait que le régime de Ben Ali avait tout intérêt à ternir l’image du Président. Mais la censure est plus intelligente qu’il n’y paraît. Aujourd’hui, je vois dans cette littérature carcérale une grande parabole insinuant que la Tunisie était une prison. Borj Erroumi était la Tunisie. Il est peut être significatif à cet égard que la plus grande invention de l’artisanat tunisien, ces cinquante dernières années, soit la cage dite de Sidi Bou Saïd, devenue quasiment l’emblème du pays.
La censure a compris que celui qui était en cause, ce n’était pas Bourguiba. Loin s’en faut. Ce passage de Mohamed Charfi qui demande à être cité longuement suffit pour s’en convaincre: «Bourguiba conduisait la lutte pour concrétiser l’indépendance et construire un État moderne avec une très grande maestria…Il a donc fallu négocier pied à pied pour la reconnaissance d’une diplomatie tunisienne, puis la tunisification de la police, puis de la justice, puis de la monnaie… et à chaque fois mobiliser l’opinion pour faire pression. Bourguiba tenait le peuple au courant de la plupart des péripéties. Il prononçait une longue allocution tous les jeudis soir à la radio, quand il ne se déplaçait pas pour des meetings où à chaque fois il prononçait un discours qui était toujours radiodiffusé en différé, si ce n’était pas en direct. Toute l’opinion populaire vibrait avec Bourguiba. Il en profitait pour faire l’éducation de la population. J’admirais sa pédagogie, l’art qu’il avait d’expliquer dans des termes simples et clairs les théories les plus élaborées. Il arrivait à vulgariser, sans les déformer ou les caricaturer, les idées de Rousseau, Voltaire, Montesquieu, de manière à mettre l’essentiel des ces idées à la portée des citoyens analphabètes, pourvu qu’ils soient doués d’une bonne intelligence. Ses options étaient progressistes, parfois véritablement révolutionnaires. Inutile d’insister sur le code de statut personnel, qui est resté unique dans son genre dans le monde arabe, la libération de la femme, l’incitation à la suppression du voile… Lors de son combat pour l’adoption de toutes ces options et leur concrétisation, les étudiants, unanimes, étaient de tout cœur avec lui. Il en sera de même, au milieu des années 1960, lorsque la politique de planning familial sera adoptée.
Mais, en même temps, une dictature en bonne et due forme était en train de s’installer. Une des premières décisions prises par Bourguiba Premier ministre a été l’instauration d’une Haute Cour populaire pour juger les yousséfistes».
(7)

La révolution tunisienne et sa littérature | Jalel El Gharbi
Zine el-Abidine Ben Ali.
En Tunisie, sous Ben Ali, les choses étaient telles que tout éloge de Bourguiba, fût-il le plus nuancé, était ressenti comme une critique du pouvoir en place. Il ne fallait pas être politologue pour comprendre que l’hommage rendu par le peuple tunisien à Bourguiba à la suite de son décès était surtout une condamnation de Ben Ali. Pour la première et la dernière fois de ma vie, je franchissais le seuil de la maison du RCD. Je n’étais pas là pour le parti. Toute la génération qui avait souffert sous Bourguiba était venue se recueillir devant la dépouille de l’homme aux mains propres, l’homme qui n’avait que ses livres.
Cette même logique, qui fait que l’éloge de Bourguiba mettait à mal le pouvoir, présidait à la littérature. Ce n’est pas une vraie boutade que de dire qu’on critiquait Bourguiba parce qu’il acceptait la critique et Ben Ali parce qu’il ne l’acceptait pas.

Le clan de Ben Ali avait tout accaparé, tout subtilisé, de la couleur rouge, ravie aux communistes, à l’hymne de la révolution, dont il avait fait l’hymne national. Mais qu’à cela ne tienne ! La révolution tunisienne a apporté une autre preuve que tout symbole est bivalent. Le drapeau devint l’étendard de la révolution et les deux vers d’Abul Kacem Chebbi (1909-1934) insérés dans l’hymne national donnèrent le mot d’ordre de toutes les révolutions arabes :
Le jour où le peuple exige la liberté / Force est au destin de s’y plier.
La nuit ne pourra que se dissiper / Les fers n’auront qu’à céder.
---

  1. Editions Zellige, Paris 2009.
  2. Editions du Cerf.
  3. Editions Salammbô, Tunis 1982, réédité en 2002.
  4. Editions du Cerf. Paris. 2005
  5. Publié à compte d’auteur . Ouvrage en cours de traduction.
  6. Sud Editions. Tunis.
  7. Mohamed Charfi: Mon Combat pour les lumières , pp. 47-48.

Jalel El Gharbi
(23/07/2011)

mots-clés: