Révolution et poésie en Tunisie | Jalel El Gharbi
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Jalel El Gharbi   
Révolution et poésie en Tunisie | Jalel El GharbiLe principal mot d’ordre de la révolution tunisienne sera « Le peuple exige la chute du régime », formule à laquelle les Tunisiens ne sont pas loin de prêter un pouvoir magique. Plus d’une personne à Tunis vous dira que, là où retentit ce cri, les «souverains» n’ont qu’à faire leurs valises. «Le peuple exige la chute du régime» serait même plus redoutable que l’imparable «Dégage!» quand bien même on le ferait rimer avec Khomèges (pourritures). Ce qui donne «Dégage ya Khomages» (Dégagez pourris). Le slogan emprunté à Chebbi plane maintenant sur Tripoli, Damas, Sanaa, Manama… Il faut dire que jamais une révolution n’aura pensé à un poète autant que la révolution tunisienne à Chebbi. On le relit, on le redécouvre, on le traduit en chanson, en cri du cœur. On pense surtout à ce poème intitulé

Mon semblable
Tu es né pour être libre comme l’ombre du zéphyr
Libre comme au ciel la lumière du jour
Pour fredonner comme un oiseau où que tu ailles
Pour déclamer ce que le Ciel t’a inspiré
Pour t’évader parmi les roses du matin
Pour jouir de la clarté où qu’elle soit
Pour marcher, comme tu l’entends, dans les prairies
Pour cueillir des fleurs sur les coteaux fleuris
Dieu t’a conçu ainsi ô cher enfant de l’existence
Ainsi la vie t’a-t-elle jeté dans l’univers
Pourquoi acceptes-tu les chaînes qui avilissent ?
Pourquoi plies-tu l’échine
Devant les tyrans qui enchaînent ?
Pourquoi étouffes-tu la puissance de ton cri
Quand l’écho en résonne ?
Pourquoi fermes-tu les paupières devant l’aube
Alors que sa lueur est douce ?
Pourquoi te contentes-tu de vivre dans les cavernes ?
Où sont tes chants, tes élans ?
Craindrais-tu le bel hymne du ciel ?
Redouterais-tu la lumière en plein jour ?
Allons lève-toi et marche vers demain
La vie n’attend jamais celui-là qui s’endort
Ne crains pas ce qu’il y a par delà des collines
Il n’y a rien d’autre que le jour grandissant
Et le jeune printemps
Brodant de fleurs son ample pèlerine
Rien que des senteurs florales
Des rayons miroitant à la surface de l’eau
Et les pigeons roucoulant des prairies
Dans l’élan de leur chant
À la lumière si douce et belle !
À la lumière, cette ombre du Ciel !

(Traduction Jalel El Gharbi)

Révolution et poésie en Tunisie | Jalel El GharbiL’avènement de l’hétéroclite:
Au moins jusqu’au 14 janvier, la révolution tunisienne fut poétique. Les Tunisiens redoublaient de créativité. On inventait à qui mieux mieux. Ce qui mérite d’être souligné, c’est surtout le caractère hétéroclite de la production littéraire qui voit le jour pendant la révolution. Qu’importe la langue ! Qu’importe le mode d’expression ! Tout avait droit de cité (pour paraphraser Victor Hugo). On a vu des poètes lire dans la rue. On a même pu lire pendant la révolution des Maqama (séances): genre littéraire spécifique à la littérature arabe. Il s’agit de nouvelles mettant en scène un personnage roublard mais sympathique. Le récit est toujours un prétexte à la prouesse verbale. Ce genre remonte au Xème siècle et a été particulièrement illustré par Hamadhani et Hariri. Il semble que ce soit un genre littéraire qui accompagne les grands changements dans l’histoire du monde arabe.
Cette coexistence entre des formes littéraires hétéroclites et d’époques diverses, entre des expressions artistiques aussi différentes que le rap et le maqama demande à être interprétée. Nous l’avons ressentie comme un fait relevant de la postmodernité. Quelque chose semblait se produire sur la scène littéraire tunisienne avant le 14 janvier. Au XIXème siècle, nous avons raté l’entrée dans la modernité et le pays s’était trouvé colonisé. Maintenant, le pays semble s’apprêter à intégrer la postmodernité. Sur le coup, je n’ai pas compris le cri de mon voisin le 14 janvier «Nous sommes indépendants!». J’ai pensé que l’emploi de l’adjectif était impropre!
La révolution tunisienne peut être interprétée comme une entrée dans la postmodernité. Jusqu’au 14 janvier, ce fut l’affaire d’une jeunesse éprise de liberté n’ayant aucune référence idéologique, aucun ennemi politique autre que le pouvoir en place. C’était un mouvement « hétéroclite », un mouvement ne reconnaissant aucune ségrégation. Tous ceux qui se trouvaient en Tunisie avaient la possibilité d’y prendre part, sans aucune distinction. Toutes les frontières semblaient abolies, tous les systèmes annihilés : la postmodernité. Les partis politiques sont arrivés par la suite, tout essoufflés…
Lors de la révolution, une institution s’illustra par sa loyauté envers le peuple : l’armée. Les Tunisiens la saluent par des roses et par l’hymne que lui dédia en 1961 Abdelmajid Ben Jedou et qu’interprète Oulaya. C’est un chant patriotique qui célèbre la bataille de Bizerte et qui ne laisse apparaître aucune haine. C’est donc dans l’histoire du mouvement national que les Tunisiens inscrivent la révolution.
On ne sait pas comment les Tunisiens auraient fêté la révolution si les caciques du régime n’avaient pas gâché ce qui aurait dû être un soir de fête.
Un seul homme fêta la révolution, avenue Habib Bourguiba. Il était ivre, de liberté surtout. Il s’écria:

Personne ne nous l’a donnée
Nous l’avons arrachée notre liberté
Le peuple tunisien a arraché sa liberté
Le peuple tunisien s’est payé sa liberté
Vive le grand peuple tunisien
Vive la grande Tunisie
Vive la Tunisie libre
Vive la grande Tunisie
Hommes libres de Tunisie
Vous voilà affranchis
Il n’y a plus de criminel du nom de Ben Ali
Ce criminel de Ben Ali a pris la fuite
Ce chien de Ben Ali
N’ayez plus peur de personne
Redressez la tête
Nous nous sommes libérés
Le peuple tunisien est libre
Le peuple tunisien est éternel
Ce grand peuple tunisien
Vous Tunisiens exilés
Vous Tunisiens détenus en prison
Vous Tunisiens torturés
Vous Tunisiens opprimés
Vous Tunisiens persécutés
Vous Tunisiens spoliés
Respirez la liberté
Le peuple Tunisien nous a offert la Liberté
Vive le peuple tunisien
Vive la grande Tunisie
Ben Ali a fui le peuple tunisien
Ce meurtrier de Ben Ali a sévi et il est parti
(Inaudible)
Oh mon bon peuple
Oh mon doux peuple
Nous voilà affranchis
Grâce aux martyrs tunisiens
Grâce à chaque goutte de sang versée hier et aujourd’hui
La Tunisie est libre
Où sont donc les voitures et les youyous que Ben Ali a achetés
Où sont les voitures
Où sont leurs voitures
Vive le peuple Tunisien
Vive la liberté
Abdelhamid, je suis à l’avenue
Je fête la liberté
(Youyous)


On saura par la suite que cet homme était un avocat : Me Abdenaceur Aouini. Ce que lança Me Aouini était bien plus qu’un cri. Les Tunisiens découvrent que la rue peut être un lieu d’expression. On y peint, on y chante, on y improvise des textes. Les chaînes de télévision du pays filment et relaient. Et en tout cela, les Tunisiens retrouvent leur pays et peuvent enfin exprimer l’amour qu’ils lui vouent. Ils se réapproprient un pays qui jusque là était entre les mains du Parti et du clan Ben Ali-Trabelsi.

Révolution et poésie en Tunisie | Jalel El Gharbi
Tahar Bekri
Désormais il est possible de lire, sous la plume d’un poète comme Tahar Bekri, des déclarations de ce type:

Je t’aime
Dans les lueurs étincelantes
Dans l’envolée des rayons comme des rubis
Dis au soleil
Libère ta lumière
L’éclipse est sœur des potentats
Suppôts tapis dans les pliures sans relâche
Dis au soleil
La rumeur par-delà les haies
Paraphe nos désirs de pleine lune
Cyprès figuiers de barbarie et alfa
Pour tanner nos visages
Nulle peur ne se terre
Mais la torche neuve et résolue.

Que le lecteur me permette de me citer dans cette «Ode en rouge et blanc», qui est une déclaration d’amour pour le drapeau tunisien :

Et ma mort sera douce.
Je tomberai comme un pétale de coquelicot
Que personne n’a cueilli.
Je m’éteindrai sans peine,
Comme les pétales des marguerites
Qui disent «elle ne m’aime pas»
Ou «un peu».
Je fermerai les yeux facilement
Comme une cerise qui roule sur la blancheur du melon
Je m’éteindrai chaudement
Comme un oreiller rouge sur un drap blanc
Et ma mort sera douce
Tant je t’aime.


Jalel El Gharbi
(23/07/2011)


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