Les rivages d’Elyzad  | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
Les rivages d’Elyzad  | Nathalie Galesne
Elisabeth Daldoul et le poète Tahar Bekri
Elisabeth Daldoul aime les livres, les textes, les imaginaires qui s’y engouffrent. C’est sans doute cette passion qui explique la douce pugnacité qui émane de sa personne, cette voix portée par un sourire posé pour raconter son métier d’éditrice. Depuis 5 ans, elle dirige à partir de Tunis les Editions Elysad créées sur la base d’un projet ambitieux : rendre compte de la pluralité et de la richesse des littératures méditerranéennes. D’ailleurs comment pouvait-il en être autrement ? Mère nantaise, père palestinien, Elisabeth Daldoul a vécu jusqu’à l’âge de 25 ans à Dakar, avant de se marier à un Tunisien et de s’installer en Tunisie. “Les éditions Elyzad sont nées en 2005 avec la volonté de faire connaître de nouvelles voix de la Méditerranée, de donner à lire une autre vision du Maghreb, puis peu à peu, des auteurs vivant en France, au Portugal, aux Pays-Bas, nous ont fait confiance, apportant ainsi un rayonnement plus large à la maison d’édition”, précise-t-elle.

Les rivages d’Elyzad  | Nathalie GalesneMais comment décide-t-on qu’un texte vaut la peine d’être publié, surtout lorsqu’on accepte les premiers récits d’auteurs jusque-là inconnus dans le panorama des lettres maghrébines ou européennes ?
“Plusieurs raisons peuvent décider de la publication d’un livre: le voyage auquel il vous invite à travers des contrées méconnues, qu’elles soient géographiques, culturelles, sociales; les perspectives de réflexion qu’il ouvre; et, bien sûr, le plaisir qu’il peut donner au lecteur”, explique l’éditrice.
Et l’audace est parfois récompensée, la qualité aussi. En deux ans, sur une vingtaine de titres parus, plusieurs ont déjà reçu des prix littéraires importants: Le café d'Yllka de Cécile Oumhani a reçu le Prix de l'Adelf (2009); La marche de l’incertitude de Yamen Manai, le Prix Comar d’Or (2009); L’heure du cru de Azza Filali, le Prix spécial du jury Comar (2010); Nos Silences de Wahiba Khiari, le Prix Senghor (2010).

Ce succès n’a pas pour autant altéré une démarche qui se veut également expérimentale. En témoignent les recueils collectifs rassemblés dans la collection “Passages” qui scandent le parcours d’Elyzad et se lisent comme autant d’aventures de l’écriture. La première donnera lieu à un recueil suave et poétique, Dernières nouvelles de l’été (2006), dans lequel Ali Bécheur, Hélé Béji, Tahar Bekri, Colette Fellous, Alain Nadaud disent la Méditerranée au coeur de sa saison la plus chaude. Suit La main (2007), cinq auteures étroitement liées au Maghreb s’y adonnent à un exercice de style surprenant: sonder la symbolique du dextre. “Il y est question de corps, de mémoire, de croyances, d’émotions secrètes et intimes, du temps dont les traces sont déposées au creux des lignes de la main”, peut-on lire sur la quatrième de couverture. Enfin, Avoir 20 ans pour plus tard (2009), réunit là encore cinq écrivains. Théo Ananissoh, Hélène Gaudy, Frank Secka, Claude Rizzo et Azza Filali élaborent autour d’un même mot, “adolescence”, des récits convoquant des procédés narratifs très différents les uns des autres. Regards, voix, styles s’y alternent et distillent une grande liberté de ton -denrée rare en Tunisie- sur le thème particulièrement sensible des jeunes.
Cette variété des genres littéraires, ces croisements d’imaginaires, ces expériences d’écriture chorale composent l’identité hybride des Editions Elyzad. “Nous vivons dans des sociétés où les préjugés restent tenaces, au Nord comme au Sud de la Méditerranée”, souligne l’éditrice. “La littérature doit aussi servir à aller à la rencontre de l’autre, à nous faire réfléchir sur ce qu’est l’autre, à créer échanges et passages. De par mes origines, je ne peux penser Elyzad qu’à travers l’interculturalité et la diversité.”

Les rivages d’Elyzad  | Nathalie GalesneDans cette même perspective Enfances Tunisiennes , paru ce mois de décembre, est un petit joyau qui s’ajoute aux autres. Vingt auteurs de langue française et de langue arabe proposent un fragment d’enfance dans une Tunisie qui nous tend, des années 40 aux années 90, la complexité et les turbulences de son histoire, le brassage des cultures et des langues qui l’ont nourrie et façonnent encore son présent. L’ouvrage répond aussi à “un désir acru de publier des textes traduits de la langue arabe”. La ligne éditoriale d’Elyzad est de ne pas s’enfermer dans le compartiment de la francophonie tout en défendant les ferments d’une littérature maghrébine en français. “Car malgré tout”, nous fait remarquer Elisabeth Daldoul “il y a encore de jeunes auteurs comme Kaouther Khlifi, Sonia Chamkhi, Yamen Manai que nous avons publiés, qui ont eu envie d’écrire en français leur roman. Quoi qu’il en soit, chaque livre a sa spécificité. Chacun des auteurs m’a marquée pour des raisons intellectuelles, émotionnelles différentes. Et c’est ce qui est passionnant dans cette aventure éditoriale, sa raison d’être”.
Mais attention, la Méditerranée ne renvoie pas seulement aux univers bigarrés qui participent de sa richesse culturelle, c’est aussi une région meurtrie par les guerres récentes, assombrie par des conflits irrésolus qui lacèrent les mémoires et taraudent le vivre ensemble. Pour dire ces blessures, la littérature au féminin semble se frayer une place de choix dans le catalogue des Editions Elyzad. Le café d'Yllka de Cécile Oumhani raconte la quête désepérée d’une jeune Bosniaque partie à la recherche de sa mère peu après la guerre qui ensanglanta les Balkans, Nos silences de Wahiba Khiari crève le non dit de la décennie noire en Algérie en apportant un témoignage fictionnel sur ces milliers de jeunes femmes enlevées, violées, assassinées… Les femmes seraient-elles donc plus à même d’écrire l’horreur?
“Les hommes aussi le font, mais les mots pour le dire ne sont peut-être pas les mêmes, la musique du texte est différente”, nuance Elisabeth Daldoul qui insiste sur “la nécessité de témoigner, ce devoir de mémoire dont les femmes dans nos sociétés sont souvent les gardiennes.”

Les rivages d’Elyzad  | Nathalie GalesneAprès avoir soufflé ses cinq premières bougies, Elyzad semble avoir remporté les défis que son éditrice s’était fixé : “au Maghreb, le public, les écrivains, les libraires accordent de plus en plus leur confiance aux publications Elyzad”, déclare-t-elle enjouée. “En Europe, et notamment en France, nos ouvrages sont présents par le biais de Pollen, diffuseur et distributeur. La visibilité est plus lente, mais il y a un extraordinaire dynamisme autour de la littérature du Maghreb : salons, festivals, rencontres jalonnent l’année, et sont de formidables passerelles entre nos deux rives.”
Toutefois les enjeux restent de taille. Il faut maintenir le cap et continuer de “publier en langue française dans - et depuis - un pays (la Tunisie) où le français est enseigné comme langue seconde, où la lecture est délaissée par une grande partie du public. Le défi est d’acquérir une crédibilité de ce côté-ci de la Méditerranée mais aussi dans l’ensemble des pays francophones”.
C’est pourquoi rigueur et qualité sont indispensables tout au long de cette chaîne du livre que coordonne Elisabeth Daoud sans se ménager: “Comme pour beaucoup de petites maisons d’édition, la rentabilité est minime, et les sacrifices sont énormes. Mais c’est un défi que je me suis lancé, un investissement pour l’avenir, car je crois dur comme fer en une édition de qualité au sud de la Méditerranée”. Le résultat est plus que probant car au-delà de la qualité littéraire des textes publiés, les livres d’Elyzad sont de petites prouesses graphiques. Couvertures, papier… ont été choisis et traités avec une attention méticuleuse. “Il est important d’avoir un “objet” esthétiquement beau entre les mains, que le livre soit agréable au toucher, que la couverture soit une invitation à la lecture, que la présentation en soit soignée. J’ai eu beaucoup de chance de rencontrer Héla Chelli qui conçoit les couvertures des ouvrages Elyzad. C’est une grande lectrice, elle sait capter l’âme d’un texte pour la restituer sur la couverture. Son regard aiguisé sur les livres est important.”
Mais comment allier qualité et rentabilité ? En glanant des aides de ci de là. Achat en quantité par le Ministère de la Culture pour les bibliothèques nationales, subvention du papier, tarif préférenciel pour les envois postaux… Les Editions Elyzad sont particulièrement soutenues en Tunisie. Le Ministère des affaires étrangères français joue aussi un rôle non négligeable pour l’édition maghrébine avec son programme d'aide à la publication via les services culturels français sur place. Une commission se réunit une fois par an et sélectionne les ouvrages à soutenir. Nombres d'éditeurs tunisiens en ont bénéficié. Parallèlement, CulturesFrance a proposé, cet automne, une prise en charge des cessions de droits détenus par des maisons d'édition françaises.
Bref, toutes ces aides à la publication sont de réels encouragements. Si l’on ajoute à cela la détermination et la passion d’Elisabteh Daldoul, les lettres méditerranéennes ont encore quelques beaux jours devant elles.

www.elyzad.com/

Nathalie Galesne
(20/12/2010)




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