“Les roses de l’Ariana”, un livre d’Albert Naccache | Nadia Khouri-Dagher
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Nadia Khouri-Dagher   
“Les roses de l’Ariana”, un livre d’Albert Naccache | Nadia Khouri-DagherNé dans dans une famille tunisienne juive qui habitait le quartier de l’Ariana, Albert Naccache déroule ici ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, dans une Tunis qui était alors multiconfessionnelle et multi-culturelle.

“Les grands-parents”; “Les voisins”; “Le théâtre de la rue”; “La tribu”; “Les croyances”; “L’école et les loisirs”; etc...: les chapitres sont autant de plongées au coeur du quotidien d’une famille ordinaire, dont l’exil étendra les branches jusqu’en France, en Israël, et ailleurs...

Extrait, tiré du chapitre “Paroles et musiques”, qui dit, mieux que mille conférences savantes ou déclarations politiques tonitruantes, l’étroite proximité des cultures arabe et juive à une époque où, à Tunis comme dans d’autres villes arabes, culture et langue étaient métissées...

“L’arabe parlé tunisois avait quant à lui fait de nombreux emprunts à l’italien. En voici quelques exemples:
-“bakou” - paquet - de pacco
-“banka” - banque - de banca
-“blousa” - robe - de blusa
-“brima” - excellent - de prima
-“boumada” - pommade - de pomata.
...
et tant d’autres mots, si nombreux qu’on ne peut les citer tous.

Le turc transmit à l’arabe tunisois tout le jargon administratif mais surtout la célèbre “brick” - de “boreka”.

Les Juifs parlaient le judéo-arabe qui est très proche de l’arabe tunisois et qui s’écrit avec l’alphabet hébreu qu’ils connaissaient. Ils savaient l’hébreu qui est une langue sémitique très proche de l’arabe.
De nombreuses racines verbales et de nombreux termes du vocabulaire sont identiques dans les deux langues. Ainsi la principale prière juive “ Shéma Israël - Ecoute Israël” - peut être comprise par une personne parlant l’arabe et n’ayant jamais étudié l’hébreu.
Les Juifs s’exprimaient aussi en italien et en français.
Avant 1880, dans une ville où toutes ces langues se parlaient et où chacun était polyglotte, le français n’était qu’une langue parlée parmi d’autres.
Mais le Protectorat français, convaincu de la pérennité de sa présence, fit le choix éducatif d’imposer la langue française au détriment de toutes les autres.
L’usage de l’italien devant reculer pour des raisons politiques, il fallait intégrer les minorités sous la bannière du français.
La langue et la culture arabes étaient méprisées.
La France tenta ainsi de mettre fin à une culture métisse et séculaire.

Mais quelle langue parlions-nous?

Pour les enfants, le français était la langue maternelle, la seule langue enseignée à l’école, comme dans n’importe quelle école de métropole.
A la maison aussi, le français était la langue courante. Les enfants déconsidéraient la langue arabe et le judéo-arabe qui étaient parlés par les juifs âgés ou peu instruits.
Pourtant, nous fûmes piégés par la langue de l’Ariana. Car nous apprîmes aussi l’hébreu au “kouttab” - école rabbinique - et l’arabe dans la rue.
Notre parler était coloré, déformé, ouvert à toutes les origines.
Notre langage se musclait lorsque deux groupes de garnements se heurtaient. Tout le répertoire des insultes et des grossièretés était débité en trois versions originales et simultanées: française, arabe et italo-sicilienne.
Le français que nous parlions s’était adapté à nous, à notre accent et de nombreuses expressions et locutions étaient directement traduites de l’arabe, comme “avancez en avant”, “montez en haut”...
Malgré les efforts et la vigilance de nos braves instituteurs métropolitains, nous conservions un déficit linguistique. Nous disions “une” avion, et “inflammables” pour ininflammables, les filles étaient “malélevaises” et l’on utilisait un “essuie-mains des pieds”...
Les enfants pensaient en français, les parents souvent en français et les grands-parents plutôt en arabe.
Les deux langues coexistaient harmonieusement et se substituaient selon des règles subtiles.
L’utilisation simultanée des deux langues lors d’une conversation entre deux adultes juif et musulman se faisait par courtoisie, ainsi: le juif parlait arabe et le musulman parlait français.
Les adultes, selon le sujet abordé, utilisaient tantôt le français, tantôt l’arabe, indifféremment.
Cependant malgré la place essentielle prise par le français et sans que nous en ayons conscience, notre culture devint triple et métisse.
Nous comprenions ou parlions l’arabe sans l’avoir appris à l’école. L’arabe et l’hébreu faisaient partie de notre être le plus intime. Beaucoup plus tard, en étudiant la Bible en hébreu, j’y ai retrouvé de très nombreux mots et racines arabes entendus pendant mon enfance et jamais oubliés.
J’ai compris ainsi à quel point les cultures arabe et juive sont proches et je me suis souvenu de l’épisode raconté par saint Augustin qui, six siècles après l’occupation de Carthage par Rome, était obligé de se faire accompagner par un interprète parlant le punique, autre langue soeur de l’hébreu, pour s’adresser aux paysans carthaginois.
(...)
L’arabe était aussi la langue de l’intimité familiale.
J’entendais ma mère chanter en arabe cette complainte, en faisant le ménage:
“Ya ommi hanana ech amelt ana?
kouleya tzouzou méka’dt ken ana!”
O ma mère chérie, qu’ai-je donc fait?
Toutes se sont mariées, sauf moi!

Comme tous les enfants j’adorais les comptines, que je comprenais à peine, chantées par ma mère. Celle de “khnifcha ya khnifcha” - Petit cafard Ô petit cafard - ou celle de la souris “far” qui, à petits pas, allait jusqu’à la porte de la maison - “bab el dar” - du juge “cadi”.
Ces comptines s’accompagnaient de chatouilles qui mimaient le cheminement du cafard ou de la souris. Elles se terminaient dans un immense éclat de rire.
L’arabe était surtout la langue de la protection de l’affection et de l’amour.
“brokht’ellah” - bénédiction d’Allah - lorsqu’une personne rotait à la fin du repas; dans le cadre d’une culture où le rot et le pet étaient des conduites admises.
Nos mères disposaient de tout un ensemble de formules magiques pour nous protéger de tous les dangers:
“Smalla” pour “Bismillah” ou “Rebbi meaak” - Dieu est avec toi - lorsqu’on était victime d’un accès de toux.
Il y avait le rituel des éternuements car l’âme pouvait s’échapper avec la brusque expulsion d’air par le nez et la bouche.
Au premier éternuement, les personnes présentes disent:
-“T’aïch” que tu vives.
La personne qui éternue répond:
- “I’aïchek” - que Dieu te fasse vivre.
au deuxième éternuement:
- “Tfouz” - que tu prospères.
au troisième:
- “Towli Arouss” - que tu te maries...

Cette coutume s’est maintenue dans de nombreuses familles tunisiennes à Paris.
La main de Fatma et le poisson nous protégeaient de tout danger potentiel. “Khamsah ou Khemis ala ouldi” - Cinq et cinq sur mon fils - et “Bel hout ala ouldi” - Avec du poisson sur mon fils - qui ont donné la version française abrégée: Les cinq et les poissons - que l’on entend parfois à Belleville ou à Juan les Pins.
Nos mères acceptaient parfois de s’offrir en sacrifice pour nous protéger:
“Men yaïch ‘ala ouldi” “Rani ndour alick”
Ces deux expressions qui se traduisent par - que je parte en sacrifice pour mon fils - signifiaient pour nous “mon pauvre chéri”.
Et au-delà de ces formules incantatoires, la plus belle des expressions était pour moi le “Ya omri” - mon amour, ma vie - que prononçait ma mère”.


Extrait de Albert Naccache, Les roses de l’Ariana , Editions Cheminements, 2010
Contact: moniquenaccache@orange.fr


Lecture proposée par Nadia Khouri-Dagher
(30/09/2010)