Le café d’Yllka, éditions Elyzad | Cécile Oumhani, Le café d’Yllka, guerre des Balkans, écrire la guerre, sniper à Sarajevo, pont de Bosanski Brod
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Nathalie Galesne   
Le café d’Yllka, éditions Elyzad | Cécile Oumhani, Le café d’Yllka, guerre des Balkans, écrire la guerre, sniper à Sarajevo, pont de Bosanski BrodSavoir écrire la guerre sans l’avoir nécessairement vécue, savoir écrire sa lente et inexorable intrusion dans la simplicité des jours, l’effritement du bonheur et des certitudes, jusqu’à l’accélération de l’horreur avec son cortège de destructions, séparations, deuils… Cest cette prouesse d’écrivain que Cécile Oumhani accomplit dans son dernier roman, “Le café d’Yllka”, paru aux éditions Elyzad.

La note autobiographique qui ouvre le récit nous fait aussitôt basculer dans la fiction. Ainsi commence l’histoire d’Emina lorsque Cécile Oumhani croise furtivement, à l’aéroport de Budapest, une jeune femme au regard voilé par “l’ombre d’une tragédie”. Sous la plume de Cécile Oumhani, ce regard se métamorphose en un parcours singulier, celui d’une jeune Bosniaque qui tente de recomposer son histoire familiale bouleversée par la récente guerre des Balkans.

“Malgré moi”, écrit Cécile Oumahni, “je la suivis du regard, rien que pour savoir où elle allait, comme si cela me donnerait le secret du chagrin qu’elle emportait avec elle. Pristina…Sarajevo…(…), je ne le saurai jamais. Il me restait l’écho terribile dont l’histoire récente avait chargé ces deux noms. Le visage d’une femme, à la fois inconnu et étrangement familier.”

Les personnages des romans de Cécile Oumhani ne donnent jamais l’impression d’être prémédités. ils semblent naître d’une rencontre, enfantés par l’univers qui les entoure: le hasard des circonstances, la silhouette des arbres, le mouvement des nuages dans le ciel, l’architecture d’une ville… Ainsi assiste-t-on à leur éclosion au fur et à mesure que le récit progresse et se revêt d’une dimension poétique dans laquelle le lecteur est impliqué activement.

C’est dans un aéroport puis à Skopje que le voyage initiatique d’Emina commence et se déploie devant nous. Elle est partie sur les traces d’une mère qui lui a été ôtée par la guerre en Bosnie où elle vivait heureuse avec sa famille, son père, son petit frère. Un mère disparue dont Emina n’est pas en mesure de faire le deuil. Blessure béante de la séparation dans la quelle s’engouffre une autre douleur lancinante: celle de ne pas savoir où se trouve sa mère et si elle est encore en vie.

“Le bras de sa mère soulève la petite casserole de cuivre où elle fait le café du matin. Elle voit l’avant-bras sortir de la manche brodée qui retombe…Lisse, doux, si doux. Et puis plus rien. Seule l’odeur du café du matin lui revient. Le reste a disparu. Gommé, évanoui…Des tonnes d’heures l’ont enseveli de poussière…Et la voix retentit parfois depuis le fond de la nuit, là où des arbres s’égouttent sous une pluie d’été. La voix d’Yllka, sa mère… A-t-elle cessé d’appeler sa fille? Elle entrevoit un pan de sa robe lilas. Une vision s’attarde dans un jardin mouillé…Parce qu’au-delà de sa mémoire, Yllka fait peut-être encore du café du matin dans une cuisine quelque part à la surface de cette terre…”

La structure du récit participe également de la modernité de ce petit roman surprenant. Dans la narration globale s’enchâsse celle d’Emina, en italique. Il s’agit du journal que la jeune fille tient depuis le début de la guerre pour dire les voisins chassés petit à petit de leur village par les bombes, le père parti au combat laissant derrière lui sa guitare -vestige et symbole d’un bonheur révolu-, la fuite à Sarajevo, les eaux argentées de la Save et le pont de Bosanski Brod sur la route de l’exil vers la Croatie qui sépare Emina et son frère à jamais de leur mère, puis l’Allemagne jusqu’aux recherches d’Yllka en Macédoine, le pays d’origine de cette dernière.

“Au delà de la Save, ils seront à l’abri en Croatie. Elle le pense. Les flots muets et opaques emporteront fracas et images de mort. Les flots laveront l’odeur du feu et de la poussière, quand ils auront franchi le pont. Elle le croit (…) Passer la Save, c’est enjamber l’éternité. Comme ils l’attendent l’autre ville, la ville jumelle ! Slavonski Brod…”

C’est précisément ce journal qu’Emina reprend lors des recherches de sa mère, recherches aussi de recomposition d’une mémoire bousculée, oblitérée, erratique. Ainsi remonte en elle le souvenir d’Ismeta, sa jeune cousine tuée en pleine rue de Sarajevo par un sniper.

“Un rapace qui guette sa proie…des années après, je pense à l’oeil inconnu qui a patiemment cherché dans la lunette du fusil. Il brille dans l’ouverture d’une cagoule noire. Le tireur a mis en joue, appuyé une fois sur la gâchette. Puis il a dû poser son arme quand il l’a vue s’affaisser sur l’asphalte. Il a peut-être bu une gorgée à sa bouteille de bière, s’est essuyé la bouche avant de la reposer sur le muret à côté de lui. Ou est-ce que les snipers attendent le soir pour boire?Je ne sais pas. Je n’ai jamais rencontré de sniper”.

Au bout du roman, à la fin d’une odyssée ô combien cruelle, Emina parviendra, dans un lieu particulier où se mêlent religions et cultures dans un silence apaisé, à envisager la possibilité de garder sa mère en elle comme un don pour affronter le reste de la vie.

La séparation de la mère de sa fille, le deuil qu’il faut réussir à sédimenter pour pouvoir à nouveau advenir à soi-même et habiter l’univers réconcilié de sa propre existence, ne sont pas des thèmes nouveaux dans l’oeuvre de Cécile Oumhani qui les avait déjà exploités dans son précédent roman, “Plus loin que la nuit” (ed. de l’Aube). Il y a dans cette figure de l’arrachement mère-fille une sorte d’allégorie qui renvoie à toutes les grandes déchirures, à tous les destins brisés, qu’ils se jouent à l’échelle des nations ou des individus. Et si ce roman émeut parfois jusqu’aux larmes, c’est qu’il touche sans doute à nos blessures les plus intimes dont on sait qu’elles s’inscrivent aussi dans le vaste chamboulement du monde.



Nathalie Galesne
09/05/2009