Entretien avec Sonia Chamkhi | Farah Khadhar
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Farah Khadhar   
Entretien avec Sonia Chamkhi | Farah KhadharSonia Chamkhi enseigne le design image et la pratique audiovisuelle à l’Institut Supérieur des Beaux-arts et à l’Ecole des Arts et du Cinéma de Tunis. Auteure d’un essai, Cinéma tunisien nouveau. Parcours autres (Sud Editions. Tunis, 2002), elle a par ailleurs écrit et coréalisé des courts métrages et participé à l’adaptation de plusieurs longs métrages tunisiens. Leïla ou la femme de l’aube est son premier roman. Bon début puisqu'il  vient d'être sélectionné pour le Prix du Sel des Mots en Bretagne.

Votre premier livre était un essai sur le cinéma tunisien, aujourd’hui vous publiez un roman Leila ou la femme de l’aube , comment expliquez-vous cette transition?
Les deux genres, l'essai d'une part et la littérature d'autre part, m'intéressent. L'un me permet de comprendre et de partager certaines connaissances, en l'occurrence relatives au cinéma de mon pays, et l'autre de m'exprimer et de partager, outre le savoir, des émotions, des sensations. Ceci n'exclut pas la connaissance, mais permet d'y accéder par une voie (une voix) que je considère plus sensible et quelque part plus libre...

Leïla, femme tunisienne, métisse, divorcée et stérile, souffre à plusieurs niveaux: celui d’un amour perdu, Iteb, un homme «noir» qui est parti vivre avec une Indienne en Belgique, celui de sa mère «blanche» qui regrette de s’être mariée à un «noir», celui d’un patron qui désigne son employée noire de «Rim Loussifa». Qu’est-ce qui vous a poussée à écrire ce roman?
Probablement mon vécu de femme et celui de toutes les femmes qui m'entourent: celles qui tentent d'inventer une autre manière d'exister hors de l'enclos familial et du carcan des traditions. Lorsque le modèle ancestral nous brime et nous accule à vivre hors de notre temps et de notre être universel, comment trouver les ressources vitales et intellectuelles pour les remettre en question? Comment oser, pour le meilleur et pour le pire, rejeter ces lois sociales de l'imitation et de l'identité? L’infériorité des femmes, le racisme, l'acceptation des différences de classes, le renoncement aux désirs de l'individu pour le contentement du groupe: ce sont là "les valeurs" de la société traditionnelle. Les refuser c'est cela l'enjeu et c'est également cela le risque, d'où la souffrance de Leïla.

Vous évoquez la lâcheté des hommes à travers l’histoire de Leïla et de ses échecs : divorcée car stérile, perte de son ami d’enfance Iteb… Cette lâcheté des hommes est-elle spécifique aux femmes noires de Tunisie ou toute femme tunisienne peut-elle la vivre pareillement ?
Évidemment, toute femme tunisienne, voire arabe et musulmane, est exposée à cette lâcheté des hommes, c'est-à-dire à leur refus de se mettre en question. Lorsque la femme exige le changement de son statut, de son rapport à l'amour, au travail, à la liberté, c'est immanquablement le changement de son rapport à l'homme qu'elle demande. Or, rares sont les hommes qui veulent renoncer à leurs privilèges désormais historiques (quasiment biologisés dirait Bourdieu!) et souvent, ils œuvrent pour le maintien de leur autorité sur les femmes (violence, exclusion, lois ségrégatives...)

La société tunisienne paraît raciste vis-à-vis des «noirs». Pouvez-vous nous en dire un peu plus et comment l’expliquez-vous?
Je l'explique par une règle générale qui stipule que l’on est censé n’aimer que celui qui vous ressemble. Et par le refus et la mésestime de la différence! Il n y a pas si longtemps, on aimait et on épousait son cousin. Nous ne connaissons comme rapport que celui dicté par les liens du sang. Le choix par affinité, par libre arbitre, la conviction absolue de l'égalité des êtres (en dehors de leur sexe, de leur religion, de leur race...) ne sont pas encore des valeurs absolues dans notre société qui n'a pas encore suffisamment voulu ou su accéder aux valeurs universelles modernes.

Dans la littérature tunisienne, la plupart du temps est évoqué le lien de l’homme à sa mère et de la domination de la mère sur son fils. Dans votre roman, vous évoquez plutôt le lien de la mère et de sa fille. Pensez-vous que la relation mère-fille est marquée par la même dépendance que celle de la relation mère-fils?
Le rapport à la mère est déterminant pour toutes les raisons psychologiques que nous connaissons et dans le cas spécifique de nos sociétés arabes, parce que les mères demeurent les gardiennes de la tradition. Ce sont d'abord elles qui éduquent et inculquent les valeurs à leurs filles et à leurs fils...

Vous abordez plusieurs sujets tabous, le racisme, la lâcheté des hommes, le lien à la mère et la pression sociale dans un monde arabo-musulman contemporain, tout cela en intercalant des sourates du Coran, des chansons arabes (Oum Kalthoum, Abdel Halim Hafedh,…). Peut-on dire que la musique est salvatrice?
J'aime la musique et le chant populaire car ils traduisent parfaitement l'âme des gens. Ils soulagent, émeuvent, allègent les peines et exaltent l'amour de la vie y compris dans ses douleurs et ses manquements...

* Leïla ou la femme de l’aube , Editions Elyzad 2008

Propos recueillis par Farah Khadhar
(23/02/2009)





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