“Plus loin que la nuit”, entretien avec Cécile Oumhani | Cécile Oumhani, Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
“Plus loin que la nuit”, entretien avec Cécile Oumhani | Cécile Oumhani, Nathalie GalesneParvenue à son quatrième roman, Cécile Oumhani accomplit un exercice littéraire exceptionnellement bien réussi. Dans “Plus loin que la nuit” (Editions de l’Aube), elle crée un univers romanesque où s’enchassent deux parcours de femmes complexes et dramatiques que le destin fait se croiser. Le récit, dont la construction originale fait palpiter tout au long des pages deux histoires, deux regards, deux voix de femmes, est doté d’une dimension poétique singulière.

Ahlam, tunisienne, quitte son pays et sa famille après avoir subi l’épreuve d’un divorce du à un mariage demeuré infécond. Séparée de l’homme qu’elle aimait et auquel elle avait offert sa vie sans mesure, Alham décide d’interrompre le cauchemar qu’elle vit, de retour sous le toit familial dominée par une mère qui semble l’avoir vouée à jamais au malheur. Commence alors un long parcours initiatique pour se trouver et se réaliser.

De l’autre côté de la Méditerranée, la vie de May n’est pas beaucoup plus reluisante. May a trois enfants mais ses maternités et son mariage sont un poids pour elle. La morne succession des jours passés dans une maison cossue de la campagne finlandaise l’a engourdie. Peu attentif à sa femme, Michael, son mari se préoccupe essentiellement de sa carrière. May a fini par se perdre elle-même, perdre les désirs qui animaient autrefois la jeune fille d’Edimbourg, perdre son goût pour l’art et la peinture. May s’enfuit, elle aussi, pour tenter de reprendre sa vie en main.

Comme dans une véritable tragédie grecque, les destins de ces deux femmes finissent par se rencontrer inéluctablement …

Entretien avec Cécile Oumhani autour de deux personnages féminins en quête d’elles-mêmes:

Bien que fort différentes, voire a-symétriques - l'une n'a pas d'enfant, l'autre en a trop, l’une vient de la rive sud de la Méditerranée, l'autre du nord...", les vies de Ahlam et de May sont très semblables puisque toutes les deux sont enfermées dans une dimension où elles s'annulent. Cette incapacité de vivre pleinement sa propre vie, ses désirs, ses aspirations, serait-elle un fonctionnement purement féminin?
Les destins qui se croisent, les rencontres manquées me fascinent. Nous vivons dans un monde qui est plus ouvert, puisque nous nous déplaçons plus que dans le passé. Pourtant cela ne veut pas dire que nous soyons moins cloisonnés, que la solitude ne soit pas même plus grande que dans un passé où les horizons étaient plus restreints.
Un peu partout, à des époques proches ou lointaines, les sociétés ont été ou sont encore marquées par des pesanteurs patriarcales. En lisant des auteurs féminins du monde anglophone, de l’Inde ou d’autres pays, j’ai remarqué beaucoup d’échos entre ces écritures. En visitant une exposition de peinture à Helsinki, j’ai vu une toile qui représentait une petite fille dont la mère peignait les cheveux. L’enfant se tordait de douleur. Cette peinture m’a d’autant plus interpellée que mon roman Un jardin à La Marsa commence aussi avec une scène de coiffage, que la fillette vit comme une douloureuse soumission de ce qui est une partie de son corps. C’est ainsi que m’est venue l’idée d’écrire ces deux destins de femmes, l’une du Nord, l’autre du Sud, qui se croisent comme dans un miroir inversé. On a souvent tendance à penser que cette impossibilité à réaliser ses désirs, à devenir ce que l’on est, concernerait seulement les femmes du Sud. C’est, me semble-t-il, une vision réductrice, qui est aussi très confortable pour le Nord. Il n’y a pas si longtemps que Virginia Woolf a écrit Une chambre à soi, que Sylvia Plath est morte d’épuisement et de désespoir, alors qu’elle se trouvait dans une situation où elle ne pouvait plus assumer sa famille et son écriture.

Ces deux femmes sont dominées par deux hommes incapables d’un minimum d’attention à leur égard : le mari de Ahlam fait triompher la tradition (sacralisation de la lignée), celui de May la modernité (sacralisation de la carrière et de la réussite sociale). Les deux femmes sont ainsi confinées à un espace domestique suffocant pour elles. Cette répartition des rôles et des tâches n’était-elle pas plutôt celle de nos mères?
Ahlam fait de la recherche. Elle enseigne à l’Université. Elle a rencontré son mari et ils se sont aimés. C’est un homme faible et influençable. Il se laisse manipuler par la tradition qu’incarne sa mère. Ce sont les pressions qu’elle exerce sur lui qui brisent le couple, les amènent au divorce. May s’est écartée de l’art, le chemin qu’elle avait choisi pour vivre avec un homme égoïste, assoiffé de réussite sociale, qui ne comprend rien à la création artistique. Je pense qu’aujourd’hui, peut-être plus encore qu’autrefois, des couples sont obligés de faire des choix, dans lesquels les femmes sont les perdantes. Lorsqu’un homme se voit proposer d’aller prendre un travail à l’autre bout du pays ou à l’étranger, c’est encore souvent la femme qui s’efface, parce que tout autour d’elle lui souffle qu’il est normal qu’elle se sacrifie, puisque de toute manière, elle doit s’occuper des enfants. Regardez autour de vous, le choix inverse est beaucoup plus rare. Qu’une jeune femme se retrouve à l’étranger, cantonnée à la maison avec de jeunes enfants à élever, dépressive ou bien réduite à accepter le travail qu’elle pourra trouver sur place n’est pas rare non plus. La solitude est même peut-être plus grande qu’autrefois, puisqu’elle se trouve alors coupée de tout un réseau de femmes qui se soutiennent, s’entraident lorsqu’elles restent ensemble. Je crois aussi que les rôles se transmettent aussi à notre insu, d’une génération à une autre, portés par un courant invisible, implicite, qui guide les choix que nous faisons, sans que nous en soyons clairement conscients. Nancy Huston a écrit un texte très intéressant sur ce qu’elle appelle le « dilemme de la romamancière », mettant le doigt sur des enjeux profonds, qui peuvent inhiber la création au-delà de la seule question de la répartition des rôles et des tâches. De récentes études sociologiques prouvent aussi que beaucoup reste à faire pour un partage équitable des ces tâches du quotidien.

Dans ce roman, le rapport fille-mère est particulièrement difficile, la figure maternelle plutôt négative. Comment voyez-vous la relation fille-mère?

Je parlais tout à l’heure des pesanteurs patriarcales. Mais il faut bien reconnaître que ce sont les mères qui les transmettent à leurs fils comme à leurs filles. Ceci donne une dimension assez cruelle à la relation mère-fille, quand la mère impose ce qui l’a elle-même fait souffrir autrefois. C’est un peu ce que symbolise pour moi la scène du coiffage de la fillette dans ce tableau d’une artiste finlandaise, souffrance que j’ai voulu aussi dépeindre quand la grand-mère d’Assia lui inflige de longs démêlages. Il peut y avoir beaucoup d’ambivalences aussi dans ces relations de femmes et de filles. Certaines mères n’acceptent pas facilement de voir leur fille épanouir leur féminité, comme si cela les renvoyait à leur propre vieillissement, à leurs échecs, à leurs déceptions. A l’inverse, la fille se croit obligée de « tuer » symboliquement sa mère, pour conquérir son espace de femme.

On a la sensation que la femme arabe subit une double discrimination, celle d’être femme en terre d’islam, et musulmane en Occident?

Il n’est pas facile d’être une femme musulmane en Occident. On lui renvoie sans arrêt des stéréotypes réducteurs. Les Occidentaux semblent parler comme si le combat des femmes n’avait pas de raison d’être au Nord, comme s’il ne concernait que le Sud. Et ces femmes se trouvent prises entre le Nord qui tend à les rejeter, dès qu’elles affirment un attachement à leur culture, à leur religion, comme si cela signifiait forcément qu’elles adhèrent à des courants extrémistes. Elles sont victimes d’un discours paternaliste de certaines féministes occidentales. Et de l’autre côté, elles doivent affronter la montée de pressions obscurantistes dans le Sud. Comment réussir à faire son propre chemin, devenir ce que l’on est, aller à la rencontre de l’autre dans de telles conditions?

Ahlam semble se récupérer, se reconstruire peu à peu grâce à la sublimation dans le travail, et dans l’art tandis que toute relation nouvelle avec un homme semble désormais impossible, sa mère, qui l’a condamnée à la solitude, finit-elle par avoir raison?
J’avais envie de suivre deux chemins de femmes. Elles se croiseront sans jamais pouvoir se parler. Pourtant elles poursuivent une même quête. Ne cherche-t-on pas à dire l’indicible en essayant de forger une langue singulière qui serait le territoire de chaque livre ? Et les arts plastiques me semblaient bien signifier ces points opaques, ces entrebâillements que l’on tente de cerner avec les mots. La peinture interpelle les sens de manière immédiate, au-delà des cloisonnements linguistiques, sans nécessité de la « traduire », même si on peut l’expliquer, l’analyser en la resituant dans un contexte historique ou social donné. La peinture, le plastique sont dans ce roman le possible d’un langage où May et Ahlam auraient pu se rencontrer sans traduction, en un lieu de convergence qui relève de l’humain, de l’universel. En effet à l’intérieur de l’espace de ce roman, il n’y a pas de place pour un homme dans la vie d’Ahlam. Mais cela ne signifie pas que sa mère ait eu raison. Celui qu’elle rencontre ensuite se joue d’elle, avec ce qui n’est qu’une relation de prédation. Je crois avoir suggéré à la fin du livre la poursuite d’un chemin avec de possibles relations à venir, parce qu’elles seraient enfin nouées dans la vérité d’un partage. Ahlam ne peut les créer à l’intérieur de ce roman, parce qu’il lui faut résolument rompre avec tous ceux qui acceptent les rôles préétablis, ceux dans lesquels May s’est aussi laissé piéger en épousant Michael.
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L’importance de la couleur, des teintes et des nuances, de la lumière, de la nature peint comme une toile de fond au récit. Cette fonction picturale est-elle présente dans tous vos récits, ou plus particulièrement dans celui-ci ? Serait-ce là une manière de donner à voir le monde à partir du regard de ces deux femmes qui ont toutes deux une passion pour l’art?
Je parlais de transmission, de la difficulté qu’il y a à découvrir ce que l’on est, entre ce que nous donnent les générations qui nous précèdent et ce que nous voulons, obscurément, ce que nous poursuivons comme un espace qui sera le nôtre. Pendant toute mon enfance, j’ai regardé ma mère peindre, captivée par le rapport qu’elle entretenait avec la couleur, sa texture, la façon dont elle s’appropriait la toile. Je passais des heures avec elle dans les expositions, les musées. Et je ne suis même pas tellement consciente au moment où j’écris de toute la place que la peinture a dans ce que j’écris, tant ces choses sont enracinées en moi. Peut-être ai-je pensé un jour que les mots seraient les couleurs qu’elle malaxait à longueur de journée… Il est quand même vrai que ce livre est parti de cette exposition de femmes à Helsinki, qui s’intitulait « About girls’ lives ». Elle a marqué le début d’une réflexion, qui s’est poursuivie ensuite à Saignon-en-Lubéron dans une résidence d’artiste et d’écriture chez Kamila Regent et Pierre Jaccaud. J’y ai rencontré Lila Karbowska, une plasticienne polonaise, avec qui j’ai eu des échanges qui ont compté dans l’écriture de ce roman.

Pourquoi avoir fait se rencontrer et se fondre aussi tragiquement le destin des deux protagonistes du roman? “Plus loin que la nuit”, entretien avec Cécile Oumhani | Cécile Oumhani, Nathalie Galesne
Avez-vous vu Le regard d’Ulysse, ce film de Théo Angelopoulos, dont toute une partie se déroule pendant le siège de Sarajevo ? Je n’ai jamais oublié ces scènes où, par temps de brouillard, les passants se réunissent dans les rues pour écouter une pièce de théâtre, un concert ? Je crois profondément que l’art est une question de survie. On peut mourir de se voir interdire d’accéder à l’art. May ne rencontre-t-elle pas son destin, alors qu’elle veut acheter des couleurs pour peindre? Et de toute façon nous avançons tous vers notre mort. Alors il est d’autant plus tragique, inhumain de se trouver coupé de l’expression artistique. L’art met en jeu la totalité de notre être. Pour y accéder, sans doute faut-il laisser aussi mourir toutes les chrysalides qui nous emprisonnent. En ce sens, la mort permettra à Ahlam d’accéder à ce qu’elle est, un peu comme cette lame du Tarot dont ceux qui le pratiquent disent qu’elle signifie un renouveau.

Comment «Plus loin que la nuit» a -t-il été accueilli par les lecteurs, avez-vous eu des retours?

Les échos qui me sont parvenus sont positifs, avec peut-être une attention à la cruauté qui traverse ce roman et qui n’apparaissait pas dans mes précédents livres. Les lecteurs me disent aussi qu’ils ont été sensibles à la mise en miroir de deux mondes. On m’a aussi fait remarquer que ce qui séparait jusqu’à présent mes recueils de poèmes de mes romans s’effaçait avec ce livre. Et en effet j’ai voulu en écrivant ce roman rejoindre des préoccupations plus larges, plus universelles, au-delà de ce qui peut concerner une société, à un moment donné. J’ajouterai aussi qu’en ce sens, même si ces personnages sont des femmes, elles sont avant tout des êtres humains. Hommes ou femmes, les uns et les autres peuvent se heurter un jour à la singularité d’un rêve d’être qui remet en question ces rôles préétablis dont nous parlions plus haut. Hommes ou femmes, nous avançons vers notre mort et pressés par l’urgence qui nous tenaille, nous pouvons être confrontés à ces ruptures. L’écriture est une quête qui va débusquer les parts les plus secrètes de l’être, celles qui se cachent sous l’onde des surfaces, où se reflètent les mouvements du monde, ses secousses, ses bouleversements.

Vous voyagez énormément en Méditerranée, celle-ci est également présente dans vos récits et votre poésie…Parleriez-vous d’identité méditerranéenne? Et comment l’imaginaire méditerranéen s’ancre-t-il dans votre production?
Il est vrai que les romans précédents étaient ancrés en Méditerranée. Ce que dit Amin Maalouf des identités qui se construisent dans les ajouts me parle beaucoup. Je suis née entre des lieux et des langues. La Méditerranée est venue plus tard. J’ai eu l’occasion d’évoquer ces expériences dans un court texte que j’ai écrit sur l’hybridité pour l’Université de Leipzig. J’en donnerai seulement le titre, parce qu’il répond à votre question. Je l’ai appelé «Ginger ale et thé à la menthe». La vie se tisse dans les rencontres et les voyages et c’est sans doute ce qui me la rend passionnante. Je vis l’écriture comme la traversée d’un territoire qui se laisse découvrir en même temps qu’il me découvre à moi-même. Il y a les lectures, les échanges avec d’autres écrivains, toutes ces conversations qui fascinent et qui bousculent jusque dans les pratiques d’écriture. C’est pour cela que j’aime tant participer à des rencontres, des festivals, qui offrent des moments irremplaçables, pour aller vers d’autres écritures, d’autres façons de vivre la poésie. Ainsi j’ai pu rencontrer Kazuko Shiraishi, cette grande dame de la poésie japonaise. Je suis encore en contact avec Yasuhiro Yatsumoto, dont les textes m’ont interpellée avec l’ouverture d’autres possibles.

Avez-vous en ce moment un autre projet d’écriture, lequel?
Les éditions Elyzad m’ont demandé l’an dernier un texte pour leur collection « Eclats de vie ». Il doit paraître en avril 2008. Avec Le café d’Yllka, j’ai pénétré dans un autre univers, celui des Balkans. J’y ai fait plusieurs voyages, dans le cadre de rencontres avec mes lecteurs en Croatie ou de festivals de poésie dans d’autres pays de cette région du monde. Sans vouloir dévoiler la teneur de ce court récit, je dirai qu’il est né aussi d’une rencontre ou plutôt d’un visage croisé dans l’aéroport de Budapest, celui d’une femme qui allait à Pristina ou à Sarajevo, je ne le saurai jamais. Je commence à travailler maintenant sur un autre roman qui m’emmènera sans doute à New York, dans cet espace étrange où se croisent aussi tant d’identités, de cultures, de langues, une ville qui serait un peu la métaphore de ce que nous évoquions tout à l’heure : ce qui se construit de nous dans les ajouts, les superpositions et ce que je vois aussi comme la richesse de métissages possibles.

Nathalie Galesne
(02/12/2007)