D’une gaucherie étoilée: Stellaire. Découverte de l’homme gauche | Aymen Hacen, Stellaire, Gisèle Seimandi
D’une gaucherie étoilée: Stellaire. Découverte de l’homme gauche Imprimer
Gisèle Seimandi   

//Stellaire - Aymen HacenStellaire - Aymen HacenAymen Hacen est Tunisien. Il vit en France depuis plus d’une année. Étudiant à l’École normale supérieure Lettres et Sciences humaines de Lyon, il prépare une thèse sur Cioran intitulée: «Poétique de la prose dans l’œuvre française de Cioran: le fragmentaire, le poétique et le philosophique», sous la direction de M. Mohamed Kamleddine Gaha (Université de la Manouba, Tunisie) et Jean-Marie Gleize (ENS LSH Lyon, France).
J’ai rencontré pour la première fois Aymen Hacen en novembre 2005 lors d’un colloque organisé à Bordeaux. Il y présenta une étonnante communication sur Beckett et Cioran.
Comment ne pas remarquer ce jeune homme brillant dont le timbre de la voix trouble lorsqu’il lit sa poésie ou déclame avec force dans les rues de Bordeaux celle de Mahmoud Darwich? Les vers qu’il récite par cœur dans un arabe parfait ébranlent le silence de la nuit.

n entretien conduit par Cécile Oumhani en décembre 2005 et que le lecteur découvrira dans ce dossier, Aymen Hacen annonce son dernier livre, Stellaire. Découverte de l’homme gauche, que je tiens aujourd’hui entre mes mains avec bonheur. Je me lance volontiers dans un exercice qui, habituellement, n'est pas mien, mais je tiens personnellement à lui rendre hommage. J'espère y réussir.
Publié chez Fata Morgana – l’éditeur de Philippe Jaccottet, Henri Michaux, Edmond Jabès et tant d’autres grands poètes du XXe siècle –, ce livre d’art, ou de «dialogue» selon l’expression d’Yves Peyré, fait l’objet d’une édition de luxe, tirée à trente exemplaires comportant chacun deux photographies originales signées par Yan Tomaszewski, un jeune photographe de 22 ans, que le poète a rencontré à l’ENS.
//Photo Yan TomaszewskiPhoto Yan TomaszewskiCe recueil est composé de trois sections, «Susurres», «On ne sait d’où: dialogue de voix et d’écho» et «Tombeau». Adroitement articulées, la première et la troisième comptent chacune trois poèmes et encadrent la deuxième qui n’en compte que deux. Les poèmes sont également pourvus de titres qui d’emblée révèlent au lecteur une part de la magie qui prend de l’ampleur au fil de la lecture. Ces sections sont introduites par des épigraphes de Shakespeare, Goethe et Beckett, dont les textes sont cités dans leur langue d’origine. Cette disposition témoigne d’une remarquable harmonie tant les titres de chaque pièce se suffisent à eux-mêmes, tout en nouant des dialogues avec les autres du même bouquet. Ainsi, par exemple, la pièce liminaire, intitulée «Dédicace», a tout d’une dédicace, mais elle va au-delà en annonçant aussi bien le ton général du livre que les partis pris esthétiques du poète. Le choix de la diversité rythmique avec l’alternance tantôt de l’alexandrin (vers classique de douze syllabes), tantôt du dodécasyllabe (vers irrégulier de douze syllabes), tantôt de hendécasyllabe (vers de onze syllabes), pourrait être interprété comme une recherche de la juste cadence, celle qui coïnciderait le mieux avec le souffle personnel du poète et la marche souveraine vers «La mort», titre du dernier poème. D’où, peut-être, l’omission de la ponctuation qui permet à chaque lecteur de lire le poème à sa façon, selon son savoir ou son intuition.
Qu’un jeune de 25 ans exprime en ces termes des moments forts de la vie (existe-t-il un événement de la vie qui soit plus grave que la mort?), cela n’est pas sans susciter en nous une vive émotion et une gêne certaine. Lisons:

«Nuit arme blanche qui se coupe les veines
goutte à goutte l’encre répand un sang d’encre
la mort porte aux vivants un regard d’amitié
regard blanc langue frugale pierre tombale
légère inimitié cependant défaillance
syntaxique quand on écrit son testament

sais-tu aujourd’hui gré à la pensée de la
mort de t’avoir libéré des théodicées
de jadis et naguère qui ne valent leur
pesant d’or que lorsque le jour est espoir seul

— Enfin le soleil s’est couché sur ton tombeau»

Les plus sceptiques pourront certes remettre en cause l’authenticité de ces paroles et même les prendre à la légère, mais cette voix émeut tant par les vérités qu’elle exprime que par sa beauté. Et beauté rime, chez Aymen Hacen, avec originalité. Les images qu’il déploie sous nos yeux sont les siennes, bien qu’elles soient imprégnées d’une riche culture littéraire et artistique. Considérons, par exemple, ces vers:

«(Voix)

Bonne nuit mon étoile je ferme les yeux
rassure-toi je ne dors pas — te voir pâlir
m’abyme — te voir en songe lire écrire à
la plume à encre rouge — écriture et vide
tous azimuts — désir de calligraphier blancs
la parole le silence la cécité»

Les cadratins ou tirets longs, utilisés couramment par le poète, nous font entrer dans une sphère autre que celle proposée par la poésie que nous lisons aujourd’hui. La dimension théâtrale est de fait à prendre en considération, non seulement parce que les exergues sont puisés dans des œuvres dramatiques, mais encore parce que le «dialogue» est explicitement nommé dans Stellaire. Il y a d’abord le dialogue du «poète jeune» (c’est ainsi qu’Aymen Hacen se qualifie lui-même) avec ses aînés, puisque le titre de son livre est en partie emprunté à Henri Michaux qui écrit dans «Quelques renseignements sur cinquante-neuf années d’existence»: «1957. Se casse le coude droit. Ostéoporose. Main inutilisable. Découverte de l’homme gauche. Guérison. Et maintenant?»
Cette gaucherie stellaire pourrait être considérée comme une manière d’entrer dans le monde de la poésie, avec les tâtonnements propres à la recherche de soi et de sa propre voix. Ce qui implique une deuxième forme de dialogue, celui que le poète entretient avec lui-même.
À ce titre, nous pourrions citer un bref témoignage d’Aymen Hacen, livré à l’occasion d’une exposition à l’Université Paris 12 dans le cadre de la dernière session du Printemps des Poètes:

«À mon âge (je suis né en 1981), je ne puis me permettre d’avancer une définition de la poésie. Peut-être réussirai-je à exprimer, en quelques lignes, mon amour de la poésie et ma pratique de l’écriture, mais je ne ressens pas la nécessité intérieure de définir la poésie. Laissons cela à ceux qui ont déjà cherché et trouvé — moi, je cherche encore.
Le poème qui accompagne ce mot, «Terre du milieu mère Méditerranée», saura exprimer mieux que moi ma propre relation à la langue et à la poésie. Ni prémédité, ni pensé, ni fabriqué, ce sonnet donne à voir le paradoxe qui est le mien: je suis une voix venue d’ailleurs, certes, mais également je suis d’ici, puisque j’habite la langue de l’autre — le français, la vôtre.
Et si je devais prendre pied quelque part, ce serait dans ce blanc improbable qui sépare les hémistiches des vers, comme dans la poésie arabe classique dont je me sens l’héritier en français. Mais il s’agit essentiellement d’un dialogue — voix à deux langues dans un corps double voire multiple, et néanmoins unique. (Aymen Hacen, Lyon, 11 janvier 2006)

Que cette voix suscite de multiples échos, et cela ne nous étonne guère; ce qui en revanche nous semble aberrant, c’est qu’elle puisse être ignorée et jalousée par d’aucuns qui préfèrent aux paroles surgies de leur propre terre celles originaires de contrées plus lointaines.

//Photo Yan TomaszewskiPhoto Yan TomaszewskiAymen Hacen a l’art du dialogue, et chacun de ses poèmes, de ses textes critiques dont je suis la première lectrice, ou même entretien privé en témoigne. Stellaire repose sur cet élan de la parole qui ne fait cas du silence, pis encore qui l’aligne sur la «cécité», l’obscurité et la pauvreté spirituelle. Ce livre, donc, véhicule une sorte de «transaction secrète» entre le poète, le photographe et l’éditeur. Fata Morgana mérite bien sa renommée: Bruno Roy, secondé par David Massabuau, nous fournit un objet singulier dont la typographie, la mise en page et la forme sont si abouties qu’il est un régal pour les yeux, les mains et l’esprit de tout lecteur de poésie.
Tout y gagne: le poème s’ancre dans la page, et néanmoins semble tanguer au rythme des feuillets non paginés et non reliés; les photos, quant à elles, existent certes pour elles-mêmes, en dépit des poèmes, mais elles aident à les éclairer par cette même quête partagée entre les deux jeunes artistes, la lumière et l’élévation qu’elle donne à voir.

Ce livre de dialogue révèle que ni l’âge, ni les différences culturelles et linguistiques, ni les partis pris en tout genre ne peuvent s’annuler, mais que le langage poétique d’un côté et pictural de l’autre peuvent s’entraider afin de réaliser une immense fresque pouvant représenter notre humanité altérée et nos idéaux perdus.
Dans l’attente d’une nouvelle collaboration entre Aymen Hacen, Yan Tomaszewski et les éditions Fata Morgana, nous pouvons rêver que Tunis accueille prochainement une exposition du photographe dont les œuvres seront accompagnées par une série de textes du poète.

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Biobibliographie

Activités culturelles et scientifiques
«“N’être pas né”, est-ce la question», communication présentée au Congrès international Cioran, Sibiu (Roumanie): Immanence et transcendance dans la pensée de Cioran, 10-17 mai 2005.
«À l’abri dans les ruines: Cioran et Beckett ou de l’amitié en littérature», communication présentée au Colloque international sur le paratexte, Université Bordeaux III Michel de Montaigne, 16-19 nov. 2005.
[www.etudes-romantiques.org/discours]
Participation à la table ronde autour de la francophonie, aux côtés de Max Rippon (Guadeloupe) et Maïssa Bey (Algérie), Université Bordeaux III Michel de Montaigne, 4-7 avril 2006.
«Les territoires du mot: Cioran et la terreur dans les lettres», allocution d’ouverture du XIIe colloque international Cioran, Université Lucian Blaga de Sibiu (Roumanie), 8-15 mai 2006.
«Michaux et Cioran: Susana Soca comme métaphore de l’exil», communication présentée à la Journée d’études Traduire II: «La littérature peut-elle migrer?» Métamorphoses et déplacements du texte, Centre d’Études poétiques de l’ENS LSH de Lyon, 2 juin 2006.
Organisation à Tunis, en collaboration avec les services culturels de l’Ambassade de France en Tunisie, d’une série d’activités (vernissage, table ronde et conférences) autour du «dialogue par le livre» du poète Salah Stétié avec le peintre Anne Slacik, en présence des deux artistes et de leur éditeur, M. Bruno Roy (éditions Fata Morgana), 17-22 nov. 2006.

Publications

Articles
«Réflexions sur la pensée tragique de Cioran», in E. Van Itterbeek (dir.), Cahiers Emil Cioran, Approches critiques VI, Sibiu (Roumanie), Université Lucian Blaga, 2005, p. 9-18.
«Variations sur Mythologie de l’homme, ou la voix bleue d’Armel Guerne», Les Cahiers du Moulin, Bulletin édité par «Les Amis d’Armel Guerne», n° 9, 5e année, 2006, p. 14-17.
«Au clair de la vie, autour d’Yves Leclair», Le Nouveau Recueil, n° 78 (dir. J.-M. Maulpoix), Paris, Champ Vallon, mars 2006, p. 157-169.
[www.champ-vallon.com/Pages]
«Ce que serait le poème parfait», entretien avec Cécile Oumhani, La Presse tunisienne, 27 février 2006.
[www.lapresse.tn/index]
«Du lieu en déshérence aujourd’hui. Étranger et engagé dans la langue», Le Nouveau Recueil, n° 80 (dir. J.-M. Maulpoix), Paris, Champ Vallon, sept.-nov. 2006, p. 53-62.
[www.champvallon.com/Pages/]
et [www.mondesfrancophones.ahacen]
«“N’être pas né”, est-ce la question», in E. Van Itterbeek (dir.), Cahiers Emil Cioran, Approches critiques VII, Sibiu (Roumanie), Université Lucian Blaga, 2006, p. 110-117.
Numéro spécial consacré en partie à Aymen Hacen: Poèmes, articles critiques sur Cioran et Beckett et entretien avec le poète et critique Eugène Van Itterbeek, Saeculum (revue de littérature roumaine francophone), janv. 2006.
«Tombeau d’Emil Cioran», Le Nouveau Recueil, n°78 (dir. J.-M. Maulpoix), Champ Vallon, mars 2006, p. 28-30.

Recueils
Bourgeons et prémices, poèmes, Sousse, La Balance, 1999.
Dans le creux de ma main, poèmes, Paris, L’Harmattan, 2003.
Correspondance avec l’écrivain Camille Laurens, publiée par les Services culturels de l’Ambassade de France en Tunisie, janv. 2005.
Alphabet de l’heure bleue, poèmes, Sousse, La Balance, 2005 (rééd. Jean-Pierre Huguet éditeur, Saint Julien, début 2007 (www.editionhuguet.com)
Stellaire, Découverte de l’homme gauche, avec deux photographies originales de Yan Tomaszewki, Fontfroide le Haut, Fata Morgana, 2006. (29/11/2006)