L’apport d’Ibn Khaldoun dans les sciences humaines | Ibn Khaldoun, Muqaddima, Prolégomènes, Histoire Universelle, sciences humaines, histoire des civilisations, Hannane Bouzidi
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Hannane Bouzidi   

//Autographe d'Ibn KhaldounAutographe d'Ibn KhaldounSon oeuvre, intitulée Kitab al-‘ibar («Le livre des Berbères, des Arabes et des Persans», connue aussi sous le nom de «Histoire Universelle»), se divise en trois parties. La première partie, al Ta’rif bi Ibn Khaldoun, est une autobiographie. La plus connue, la Muqaddima («Prolégomènes» en arabe, l’introduction en trois volumes de son Kitab al-’Ibar), a été abondamment traduite et commentée. Ibn Khaldoun commence par y critiquer la manière d’écrire l’histoire et par y établir des règles. Il n'a le loisir d'étudier que le monde arabo-musulman (l'Andalousie, le Maghreb, le Machreq). C'est donc dans ce cadre limité qu'il élabore sa théorie cyclique des civilisations rurales ou bédouines ('umran badawi) et urbaines ('umran hadari). Pour lui, les civilisations sont portées par des tribus qui fondent dynasties et empires." Les empires ainsi que les hommes ont leur vie propre (...) Ils grandissent, ils arrivent à l'âge de maturité, puis ils commencent à décliner (...) En général, la durée de vie [des empires] (...) ne dépasse pas trois générations (120 ans environ)." Conseiller auprès de deux sultans maghrébins, grand juge (cadi) au Caire, il put observer de l'intérieur l'émergence du pouvoir politique et sa confrontation à la durée historique. Mais son analyse va plus loin : elle élabore surtout des éléments pour une réflexion ontologique sur l’histoire comme science.

Son apport en histoire et en sociologie: une «voie» nouvelle
Ibn Khaldoun est considéré comme l'un des premiers théoriciens de l'histoire des civilisations, ainsi que l'un des fondateurs de la sociologie politique, comme le souligne l'historien Fernand Braudel dans l’article "Histoire des Civilisations: le passé explique le présent" publié en 1959 dans L'encyclopédie française. Braudel appuie également l'affirmation de l'historien britannique Arnold Toynbee: pour ce dernier, Ibn Khaldoun a «conçu et formulé une philosophie de l'Histoire qui est, sans doute, le plus grand travail qui ait jamais été créé par aucun esprit dans aucun temps et dans aucun pays». Pourquoi ces deux grands noms des sciences humaines en sont-ils parvenus à une conclusion aussi révérencieuse sur leur prédécesseur?
C’est que jusque là, l’histoire, comme discipline, était un peu rébarbative, pour ne pas dire ennuyeuse. En effet, l’école historique arabe avaient tendance à se limiter à des généalogies un peu sèches des familles régnantes. Ibn Khaldoun s’en distingue nettement par sa démarche novatrice. Il estime qu’une place plus large pourrait être accordée au déroulement des faits sociaux en expliquant la naissance, la durée et la disparition des différentes dynasties étudiées. C’est ainsi qu’il révèle au lecteur, dans la Muqaddima («Prolégomènes» en arabe, l’introduction en trois volumes de son Kitab al-’Ibar «Histoire des Arabes, des Persans et des Berbères»), qu’il établira une méthodologie toute nouvelle: "J’ai suivi un plan original pour écrire l’Histoire et choisi une voie qui surprendra le lecteur, une marche et un système tout à fait à moi (…) en traitant de ce qui est relatif aux civilisations et à l’établissement des villes". Et c’est précisément cette «voie» nouvelle qui a rendu célèbre l’illustre penseur arabe.

 

Une démarche scientifique à l’époque médiévale: "vérifier les faits, investiguer les causes"
Comme souligné plus haut, Ibn Khaldoun a pleinement conscience qu’il produit une oeuvre originale en écrivant la Muqaddima. Ce texte retrace l’histoire de la civilisation maghrébine du 14ème siècle, et témoigne ainsi de la complexité de cette civilisation, aussi bien sur le plan des techniques, du savoir que des formes de gouvernement. Mais il s’agit pour lui surtout d’identifier et d’analyser les causes à l’origine du déclin des sociétés nord-africaines.
L’usage de la raison critique est au fondement de son oeuvre. En adoptant une attitude nouvelle face au rapport des évènements de son époque, plus distanciée, analytique et rompant avec l'interprétation religieuse de l'histoire, Ibn Khaldoun opère une rupture en concevant l’histoire en tant que science sui generis. En effet, il écrit: «Les discours dans lesquels nous allons traiter de cette matière formeront une science nouvelle (…). C’est une science sui generis car elle a d’abord un objet spécial: la civilisation et la société humaine, puis elle traite de plusieurs questions qui servent à expliquer successivement les faits qui se rattachent à l’essence même de la société. Tel est le caractère de toutes les sciences, tant celles qui s'appuient sur l'autorité que celles qui sont fondées sur la raison.». Tout au long de son oeuvre, il souligne la discipline à laquelle doivent s'astreindre ceux qui exercent le métier d'historien: il recommande en effet «l’examen et la vérification des faits, l’investigation attentive des causes qui les ont produits, la connaissance profonde de la manière dont les événements se sont passés et dont ils ont pris naissance». Par ailleurs, il convoque dans son analyse les connaissances rationnelles de son temps (telle la philosophie, les mathématiques...). Il y critique aussi sévèrement ses prédécesseurs, pour ne pas avoir pris conscience de la nécessité de fonder une nouvelle façon de penser les réalités auxquelles les sociétés musulmanes étaient alors confrontées. En procédant de cette manière, Ibn Khaldoun donne une réponse nuancée aux problématiques politiques de son époque, en affirmant qu’il n’y a pas de réponses simples dans ce domaine car les causes du déclin d’une société sont multiples, et qu’il est donc nécessaire de convoquer plusieurs niveaux de connaissances (psychologie, sociologie, économie, histoire...) pour comprendre les faits historiques.

Ibn Khaldoun incarne l’idée qu’il est possible d’être tout à la fois un penseur libre et acteur de son histoire. Son oeuvre est incontournable pour comprendre l’histoire de la colonisation européenne du Maghreb qui a suivi le déclin des sociétés d’Afrique du Nord, et dont les conséquences sont encore palpables de nos jours en Europe et dans toute la Méditerranée.

Un homme et son époque: esquisse chronologique
Ibn Khaldoun fut contemporain du voyageur Ibn Battuta, (1304-1377), des humanistes Pétrarque(1304-1374) et Boccace (1313-1375), du poète Hafiz (1325-1389), des mystiques al-Naqshbandí (1318-1388) et Ni'matullah al-Walí (1331-1431), du poète Geoffrey Chaucer (1340-1400), des historiens al-Qalqashandí (1335-1418), Jean Froissart (1337-1410) et al-Maqrizí (1365-1442), du frère franciscain converti a l’Islam Anselme Turmeda appelé Abdallah al-Tarÿumán (1352-1432), et d’évènements comme la Guerre de Cent Ans entre l’Angleterre et la France (1338-1453) et l’apparition de l’empire timouride (1380-1497).


Hannane Bouzidi
(16/03/2006)