Ibn Khaldoun: une vie mouvementée, entre intrigues et savoir | Ibn Khaldoun, Hannane Bouzidi
Ibn Khaldoun: une vie mouvementée, entre intrigues et savoir Imprimer
Hannane Bouzidi   

// Ibn Khaldoun Ibn Khaldoun

Historien et sociologue avant la lettre des sociétés arabes, berbère et perse, Ibn Khaldoun connut cependant une existence mouvementée, ponctuée de hauts et de bas et de nombreuses tribulations à travers toute la Méditerranée. Sa vie, entre plusieurs séjours en prisons, la responsabilité de hautes fonctions et l’exil, se lit comme un authentique roman d’aventure. Ibn Khaldoun aura la charge de vizir ou de grand cadi là où il s’installera, servant successivement les Hafsides à Tunis, les Mérinides de Bougie et de Fès, les Abd El Houasites de Tlemcen, le Sultan de Grenade et celui d’Egypte. Il officiera également dans la fonction d’ambassadeur auprès du roi de Castille, Pierre le Cruel, et du terrible Timour Lang. Cette carrière lui permet de pratiquer et de comparer les différents modes d’exercice du pouvoir, et, surtout, d’en mesurer la précarité. L’époque turbulente dans laquelle il va vivre renforcera son goût pour l’étude et la réflexion, qu’il ne cessera de cultiver tout au long de sa vie et qui aboutira à la création d’une méthode scientifique en histoire et aux prémisses de la sociologie.

Arabie et Andalousie, terres de ses ancêtres
Abou Zeid Abd er-Rahman Ben Mohamed Ben Khaldoun el Hadrami naît à Tunis en 1332, dans une famille arabe descendant de l'Hadramout (région historique de la péninsule arabique) établie en Andalousie dès le VIIIe siècle. Cette famille a longtemps vécu dans la Séville musulmane où elle occupait une place notable. L’historien de Cordoue Ibn Hayyán (987-1076), en témoigne: «La famille Khaldoun est une des plus illustres famille de Séville. Elle a toujours brillé par le rang élevé qu’ont occupé ses membres dans le champ militaire et dans la science». Un de ses ancêtres fut Abu Muslim Ibn Khaldoun (mort en 1057), géomètre, astronome et médecin sévillan. D'autres de ses membres furent fonctionnaires de l’administration Omeyyade, Almoravide et Almohade jusqu’en 1228, année pendant laquelle ils émigrèrent à Ceuta, peu avant la chute de Séville. Mais c'est à Tunis que naît Ibn Khaldoun.

Tunis, ou les premières intrigues
La famille d'Ibn Khaldoun s'établit à Tunis auprès des princes Hafsides, qui lui prodiguèrent des marques de leur bienveillance et lui confièrent de hauts emplois. Le haut rang qu’a occupé sa famille lui permit d’étudier auprès des meilleurs maîtres d'Afrique du Nord de son temps. Il reçu ainsi une excellente éducation, dirigée par son père qui avait renoncé à la carrière politique pour exercer les fonctions de mufti. Ce fut une éducation classique: étude du Coran, de la grammaire arabe, fondamentale pour comprendre le Coran et le droit islamique, étude des Hadith et de la jurisprudence (fiqh). Le mystique, mathématicien et philosophe al-Ābilī l’introduit aux mathématiques, à la logique et à la philosophie grâce à l'étude des textes d'Averroès, d'Avicenne, de Razi et de At-Tusi. Mais alors qu’il était âgé de 17 ans, l’épidémie de peste bubonique (la peste noire), qui avait déjà pris plus de 100 millions de vies rien qu’en Europe, atteint Tunis et emporta son père. Après ses études à la mosquée Ezzitouna, il y devient professeur, et entre au service du sultan Abou Ishâq II, en qualité de secrétaire (1352). Il passe ainsi la première partie de son existence à la cour mérinide, remplissant diverses fonctions politiques auprès du sultan de Tunis. Sa haute intelligence l'avait très vite fait apprécier; mais, livré bien jeune encore aux intrigues des cours africaines, il ne sut pas résister aux sollicitations dont il était l'objet et, pour satisfaire son ambition, il n'hésita pas à passer du service d'un prince à un autre par propre intérêt personnel. Un jeu dont il subira les conséquences.

//Université et mosquée de Al Azhar (Le Caire)Université et mosquée de Al Azhar (Le Caire)L'heure des exils: Fès, Grenade, Bougie, Tlemcen et Le Caire
Contraint en 1352 à quitter sa ville natale à cause de la guerre qui a éclaté entre l’émir de Tunis et de Constantine, il se met au service du souverain mérinide Abu Inan, qui l'intègre en 1354 au corps de ses hauts fonctionnaires, à Fès. Le souverain avait pour Premier ministre l'écrivain Ibn al-Khatib, avec lequel Ibn Khaldoun entretiendra longtemps des relations ambigues, à la fois de rivalité et de respect amical. Mais, ayant participé à un complot contre son employeur pour libérer le prince hafside de Béjaïa (Kabylie), Ibn Khaldoun est emprisonné de 1357 à la mort du prince Abu Inan, en 1359.
Un nouveau changement de pouvoir le conduit en Andalousie, auprès du souverain de Grenade, Abu Abd Allah. Ayant reçu de celui-ci un fief, Ibn Khaldoun fait venir sa famille et y demeure deux ans avant de devenir chambellan du sultan de Béjaïa. Mais les luttes pour le pouvoir à Béjaïa contraignent Ibn Khaldoun à retourner à Tlemcen, et en Andalousie. Très affecté par la mort de son collègue et ami, le médecin, historien, et mystique grenadin de l’école shiite Lisanuddín Ibn al-Khatib (1333-1375), étranglé dans la prison de Fès, il se réfugia dans le château nommé Qalat-Ibn-Salama, cité-Etat du Maghreb central, dans la région d’Oran. Renonçant pour un peu à une vie agitée et pleine de déboires, Ibn Khaldoun s'y retira pendant 4 ans. Là, entre 1375 et 1379, il rédige la première version des "Prolégomènes" (Muqaddimah), une vaste introduction à une histoire universelle qui le fit voyager de bibliothèques en bibliothèques, de Tunis jusqu’au Caire. Son «Histoire Universelle» est en réalité plus centrée sur le Maghreb (en arabe Kitab al-‘ibar, le "Livre des berbères, des Persans et des Arabes"). Ce livre est le premier ouvrage d’histoire écrit dans une perspective anthropologique. Ibn Khaldoun y a déployé une grande largeur de vues, une vaste érudition et un sens critique immpressionnant. L'expérience politique et humaine d'Ibn Khaldoun, qui vit à l'époque où de grandes dynasties se désagrègent, sert considérablement son travail d'historien.

Tribulations en terres orientales
En 1382, après l’assassinat de son frère, il effectue le pèlerinage à La Mecque et se voit offrir une chaire à l'université musulmane renommée d’Al Azhar par le sultan du Caire, qui le nomme également grand cadi (juge) malékite du Caire. En 1400, il accompagne le sultan El-Malik En-Nâsir au cours d’une expédition à Damas, afin de contrer l’invasion du chef tatar Timur Lang (1336-1405), appelé Tamerlan en Occident. Bijou convoité de l’Orient, Damas subira les terribles invasions mongoles qui se qui ont déjà fait plier tout l'Est asiatique avant elle. Timur Lang l’assiège en janvier et février 1401, non sans avoir semé la terreur chez ses habitants à cause de ses éléphants rapportés d'Inde et surtout de ses massacres aveugles. Alors que le Prince Faradj abandonne la ville à son sort, c'est avec les notables de Damas que le terrible chef nomade va traiter. Impressionné par l'air distingué et le savoir d'Ibn Khaldoun, Timour Lang en fera son hôte de marque et lui laisssera la vie sauve. Grâce à l’admiration que Timur Lang lui porte, mais aussi grâce à sa sagacité et à son habilité à savoir traiter avec les grands de son monde, Ibn Khaldoun, séjourne en Syrie plusieurs semaines en sa compagnie avant de la quitter pour retrouver Le Caire, où il enseigne l’Université de Al Azhar et exerce les fonctions de juge jusqu'à sa mort en mars 1406. Il est enterré au cimetière soufi de la ville.


Hannane Bouzidi
(16/03/2006)