"Tunisian Yankee", entretien avec Cécile Oumhani | Cécile Oumhani, Prix littéraire, révolution tunisienne, Amérique, conquête coloniale
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Nathalie Galesne   

"Tunisian Yankee", entretien avec Cécile Oumhani | Cécile Oumhani, Prix littéraire, révolution tunisienne, Amérique, conquête colonialeEcrit au lendemain de la révolution tunisienne et paru peu avant la victoire de Trump, Tunisian Yankee retrace le parcours d’un jeune tunisien qui, à l’instar de millions d’Européens, débarque en Amérique au début du siècle dernier pour tenter sa chance.  Ce livre a obtenu le Prix littéraire Afrique méditerranéenne-Maghreb de l'ADELF 2016.

« Une révolution entraîne une remise en perspective de toutes sortes d'événements, de perceptions, et de relations. On envisage bien sûr le présent et l'avenir différemment, mais aussi le passé », c’est en ces termes que Cécile Oumhani éclaire la génèse de son dernier roman, Tunisian Yankee (éd. Elyzad, 2016) campé dans un pays qu’elle connaît bien, la Tunisie, espace littéraire d’un précédent récit :Une odeur de henné (Paris-Méditerranée/Alif, 1999) et d’un journal intime :Tunisie, carnets d'incertitude (Elyzad, 2013).

Au gré de ce nouveau livre, l’écriture ciselée et poétique de l’auteure s’empare du destin fracassé d’un jeune homme pour dire la violence de l’histoire et le chassé croisé des cultures. Il s’appelle Daoud, est né et a grandi en Tunisie sous le mandat français et la coupe patriarcale d’un père peu aimant, arraché à sa mère encore bébé, et à la première femme qu’il a aimé, Nora l’acrobate.

« Daoud vit en Tunisie au début du 20ème siècle et il subit une double oppression, explique Cécile Oumhani. Le protectorat français ferme ses horizons. Il étouffe à Tunis En même temps, son père ne conçoit pas qu'il puisse se choisir une autre vie que celle qu'il prévoit pour lui. Il ne supporte plus son autoritarisme. »

Ce personnage s'est imposé à la romancière alors qu’elle était plongée dans la liste des passagers qui sont passés par Ellis Island, incontournable îlot au large de New York où les migrants devaient remplir toutes sortes de conditions et de formalités avant de pouvoir entrer aux Etats-Unis. «J'y ai trouvé la trace d'un homme venu de Tunis par un bateau qu'il avait pris à Naples en août 1912. Cela a suffi à déclencher mon imaginaire. Un homme quittait la Tunisie en 1912, quelques mois après l'affaire du Djellaz en novembre 1911, puis le boycott des tramways de Tunis en février 1912. Il y avait une suite d'événements dans lesquels Daoud s'impliquerait forcément. »

Le conflit foncier autour du domaine et du cimetière du Djellaz, exaspéré par la tension entre les populations tunisiennes et italiennes sur fond de conquête coloniale (annexion de la Tripolitaine par l’Italie), débouche sur les émeutes du 7 novembre 1911. Le mécontentement des Tunisiens contre le protectorat croît, quelques mois plus tard a lieu un vaste boycott populaire des tramways de Tunis. Les Tunisois entendent lutter contre les discriminations qui les frappent et revendiquent les mêmes salaires et les mêmes droits que les autres travailleurs européens.

Daoud a ces mêmes aspirations d’égalité et de liberté, mais ces espoirs de changements se brisent contre l’implacable répression coloniale. Il a besoin d’ailleurs et de possibles, c’est vers l’Amérique qu’il projette ses désirs et non pas vers la France et sa domination rance : « Je voulais changer la trajectoire classique d'un personnage quittant le Maghreb pour aller vers l'Europe, explique l’auteure. Je voulais donner une résonance plus universelle à sa quête en le plaçant sur le même bateau que des centaines d'autres migrants venus de plusieurs pays d'Europe, tous assoiffés d'une vie meilleure. Il me semblait important de rappeler que ces migrations si douloureuses ne concernent pas que le sud de la Méditerranée, que des millions de gens ont aussi quitté l'Europe, en quête d'une autre vie, fuyant la pauvreté et les persécutions. Elles nous concernent tous. »

Cécile Oumhani prête donc à l’impulsion homérique du jeune Daoud le rythme de sa prosodie et la précision d’orfèvre de son verbe, inscrivant son roman aux côtés des périples littéraires capables d’appréhender la quête humaine qui déclenche les exils. On pense aux beaux romans de Laurent Gaudé (Le soleil des Scorta, Eldorado) ou de Mattias Enard (Rue des voleurs).

Le nom de Daoud, fait également écho à un autre récit : Meursault contre-enquête, et au nom de son auteur Kamel Daoud. S’agit-il, comme l’a noté la critique, d’un clin d’œil à l’écrivain qui a osé retourner L’étranger de Camus comme un gant pour faire jaillir le regard et la voix des absents ? « Je n'y avais pas pensé consciemment, confie Cécile Oumhani. Daoud est profondément agacé par certains personnages qui véhiculent des stéréotypes sur les Arabes. Il souffre de son invisibilité d'indigène. Et lorsqu'il n'est pas invisible, il ne supporte pas les essentialisations dans lesquelles on prétend l'enfermer. Certains voudraient retrouver chez lui ou une peinture orientaliste ou les traits d'un personnage de roman exotique et cela lui est aussi insupportable que de se sentir ignoré par d'autres. »

Au bout du compte c’est dans le nouveau monde que Daoud se fraye une place à la force du poigné, place comme travailleur, comme être aimant, comme être pensant … New York, sa nouvelle ville, n’est-elle pas celle où Ameen Rihani vient de publier le premier roman arabe-américain en anglais, Le livre de Khaled, tandis que Khalil Gibran y a créé le premier cercle d'écrivains arabes-américains. D’ailleurs, c’est au rythme de ses communautés que pulse le cœur de la ville, communautés composées de tous ces immigrés que l’Amérique a accueillis : «A New York, en dépit des obstacles, Daoud s'intègre dans Little Syria, un quartier où la vie culturelle était très intense. Il vit une histoire d'amour avec Elena, qu'il va retrouver dans Little Italy. »

C’est en effet dans cette Amérique-là que les rêves du jeune homme ont commencé de germer avant qu’il ne soit rattrapé et happé par l’horreur de la première guerre mondiale. La fiction d’hier est pourtant contrecarrée par la réalité d’auourd’hui: « À peine arrivé au pouvoir, note Cécile Oumhani, Trump n'a eu de cesse de balayer ce qui fondait le rêve américain, niant ce que résument les vers d'Emma Lazarus, gravés sur le socle de la Statue de la Liberté:

"Envoie-les-moi, les déshérités ballottés par la tempête,

De ma lumière, j’éclaire la porte d’or ! "

Mais il rencontre beaucoup de résistance, comme l'ont montré les nombreuses manifestations quand il a interdit du jour au lendemain l'entrée sur le sol américain aux citoyens de plusieurs pays musulmans. Beaucoup de gens dans la société civile se mobilisent contre lui, bien déterminés à ne pas le laisser faire, même s'ils sont conscients que le combat sera difficile. »

//Extrait de Tunisian Yankee. p. 260, 261Extrait de Tunisian Yankee. p. 260, 261

 


Nathalie Galesne

10/04/2017