23 janvier 1846, abolition de l’esclavage en Tunisie | Abdelhamid Larguèche, pays abolitionniste, abolition de l'esclavage
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Propos recueillis par Nathalie Galesne   

Rappel

Il aura fallu le décret d’un prince éclairé pour que cesse en Tunisie le commerce des êtres humains. Ainsi le 23 janvier 1846, Ahmed Ier Bey mettait fin à un phénomène millénaire. Dès l’époque aghlabide (IXème siècle), l’esclavage prospère en Afrique du Nord. Parallèlement aux campagnes d’islamisation menées en Afrique noire à partir du Maghreb, des routes caravanières se développent. C’est ainsi que la traite des Noirs devient peu à peu une composante importante des échanges économiques subsahariens.

Parce qu’elle s’étale du VIIème siècle au XXème siècle, la traite arabe compte le plus grand nombre d'individus asservis : 17 millions de noirs. On retiendra cependant que les esclaves pouvaient être affranchis lorsqu’ils se convertissaient à l’islam.

Ainsi la Tunisie est le premier pays abolitionniste du monde arabo-musulman, avant le Maroc qui ne renonça qu’en 1922 à l’esclavage. Le phénomène était donc beaucoup plus développé dans le Royaume chérifien, en Libye et en Egypte. L’esclavage expire officiellement en Mauritanie en 1980, mais des formes modernes de servitude y perdure, comme dans d’autres contrées du monde, telle l’Arabie Saoudite.  

 


 

23 janvier 1846, abolition de l’esclavage en Tunisie | Abdelhamid Larguèche, pays abolitionniste, abolition de l'esclavageEntretien avec Abdelhamid Larguèche

Professeur d'histoire et ethnologue, Abdelhamid Larguèche dirige, à l'Université de Manouba, un laboratoire de recherche sur le patrimoine. Il est l'auteur de plusieurs publications se rapportant au sujet des communautés et groupes ethniques et sociaux minoritaires  dont L’Abolition de l’esclavage en Tunisie (1990), Marginales en Terre d’Islam (1992), Les Ombres de la Ville (2001).

Peut-on avoir un bref aperçu de l'histoire de la minorité noire en Tunisie: d'où vient-elle? Quand et comment est-elle venue en Tunisie?

Le premier des préjugés dont il faut se débarrasser, c’est celui qui rattache l’existence d’une composante noire au sein de la société tunisienne exclusivement à l’esclavage. En fait, la présence de communautés et groupes africains de peau noire est très ancienne en Tunisie. Notre territoire a constitué un lieu de rencontre et de brassage extraordinaire sur la longue durée. Les recherches d'anthropologie africaine récentes insistent de plus en plus sur les échanges et les liens humains et culturels étroits unissant depuis des siècles le Nord et le Sud du continent africain. En effet, toute la partie de l'Afrique depuis le nord du Sahara jusqu'à l'Atlantique est peuplée dès l'époque protohistorique d'éléments nigritiques divers. Il est donc naturel de déceler les processus d’interactions culturelles multiples parallèlement aux mouvements de brassage et d'apports humains dans ces régions

Le Sahara n’a jamais constitué un obstacle aux migrations et mobilités des hommes. Un fond nigritique est attesté chez la plupart des groupes humains occupant la Tunisie, notamment dans les franges sahariennes. Il est très important de rappeler ces données afin d’éclairer les tunisiens sur la diversité de leurs origines. Le tunisien est méditerranéen, mais aussi africain dans ses gênes.

Toutefois, plusieurs études rattachent l’installation de communautés noires au commerce caravanier. Ce commerce a prospéré à l’époque classique, dès l’époque aghlabide. Parallèlement aux campagnes d’islamisation menées en Afrique noire à partir du Maghreb, se sont développées les routes caravanières d’échange et de commerce et c’est ainsi que le commerce des esclaves est progressivement devenu un complément appréciable du commerce subsaharien.

Les travaux de démographie historique sur les groupes allogènes en Tunisie ont tous conclu à l'importance relative des esclaves noirs en Tunisie, en comparaison avec le Maroc, l’Égypte ou même Tripoli. A tunis, à la veille de l’abolition de l’esclavage en 1846, il y’avait environ 6 à 7 mille esclaves.

En fait, c’est dans le sud du pays, que nous rencontrons des minorités importantes avec des villages à majorité d’origine servile ; des études y sont actuellement consacrées (ceux de Abid Gbonton, le village du Medou, au sud de Gabès, au Djérid, et à Djerba. Mais là aussi, il ne faut jamais généraliser ; La peau noire ne signifie pas automatiquement origine servile.

Quant au centre de départ et aux origines géographiques, une large zone allant de Tombouktou et de l’Afrique occidentale (Royaume de Burnou) jusqu’au lac Tchad a fourni les groupes africains noirs.

La caravane de Ghadames était la plus régulière et la plus importante dans ce commerce. Elle arrive annuellement jusqu’à Tunis, où les esclaves étaient revendus soit pour les contrées de l’Empire ottoman ou à Tunis même dans un souk réservé à ce commerce (Souk al-Birka). Jusqu’en 1941, ce souk a fonctionné comme point d’aboutissement d’une partie des produits du Soudan (Or et esclaves).

 

L'abolition de l'esclavage en Tunisie en 1846 a-t-il vraiment changé le statut et, surtout, le traitement des noirs en Tunisie?

En 1846, Ahmed Bey, prince réformateur et moderniste a procédé à l’abolition définitive de l’esclavage, comme aboutissement d’une série de mesures restrictives depuis 1841. C’était là une mesure profondément progressiste qui a trouvé un écho très favorable dans les milieux abolitionnistes dans le monde.Cette mesure revêt une importance politique et culturelle exceptionnelle. Elle a placé la Tunisie à l’avant-garde des pays du Sud de la Méditerranée et du monde musulman en matière abolitionniste.

A Tunis et dans les grandes villes où l’esclavage avait un caractère plutôt domestique et où l’administration directe était efficiente, la mesure a eu son effet sans résistances C’est dans le Sud du Pays, et les zones frontalières que l’esclavage a résisté comme institution économique. Là où l’esclave était utilisé dans l’économie oasienne, dans les travaux hydrauliques, et ceux de la terre, l’esclavage a survécu quoique à des degrés inégaux. Il a fallu une deuxième abolition décrétée en 1890 dans le contexte colonial pour effacer toutes les traces de l’esclavage dans le pays.

Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, c'est-à-dire plusieurs années après l'abolition, la plupart des Noirs que nous rencontrons, affranchis, hommes ou femmes, constituaient en fait un sous-prolétariat urbain végétant dans les petits métiers ou sans métier, vivant dans des habitations précaires, dans les fondouks des faubourgs populaires. Souvent, le Noir est petit vendeur de pain, marchand ambulant, masseur dans un bain maure, domestique de condition libre, ou simplement un vagabond errant dans les sombres ruelles de la cité, proie facile pour la police municipale pour cause d'ivresse ou de petits larcins. Nous avons pu dénombrer pour le milieu du XIX siècle jusqu'à 10 % des prostituées de la ville parmi les Noires. Un personnage légendaire du folklore noir de Tunis. C'était donc à la suite de l'affranchissement total et de l'abolition qu'un processus de paupérisation et de marginalisation sociale des Noirs était devenu perceptible à une grande échelle. L'affranchissement assurait ainsi l'émancipation juridique mais non sociale de l'esclave.

 

Peut-on parler de minorité noire ghettoïsée en Tunisie, comme ce fut le cas des juifs, par exemple? Plus précisément y a-t-il, à proprement parler, une "culture noire tunisienne"?

La question est complexe, parce qu’il y avait une hiérarchie des espaces dans la ville traditionnelle. A Tunis, en dehors du quartier juif, « Al-hâra », il y avait des formes de ségrégation des espaces d’habitat moins visibles mais réelles. Elle était d’ordre social mais aussi ethnique. Les groupes allogènes d’installation récente dans la ville se groupaient généralement dans un quartier des faubourgs Sud ou Nord. On connaissait bien à Tunis le quartier des Mtauoas à Tronja (les originaires de Métouia, ou Houmet al-jraba. Les noirs n’avaient pas de quartier propre à eux, mais L’impasse Boussaadiya ou celles des Ouessfân portent bien la marque de l’ethnicité.

Un autre aspect non moins important se rapportant à l'histoire culturelle de ces minorités touche à la question des cultes et croyances spécifiques à ces groupes. La minorité noire de Tunis avait ses cultes propres, organisés dans un milieu confrérique qui lui donnait un cadre d'expression identitaire particulier. Des éléments qu'on rattache aujourd'hui à un folklore en voie d'extinction et qui se rapportent en fait à un héritage lié à la vie culturelle afro-maghrébine des groupes noirs de Tunisie et d'Afrique du Nord. Le Stambali (groupe de musique noire), le Boussaadia (personnage folklorique de la communauté noire exécutant des danses masquées et portant des peaux d'animaux), le diwan des ouarglia (réunion des chefs de la communauté noire), le bouri (état d'extase et de possession des Noirs), les danses de possession, le sacrifice du bouc noir dans le sanctuaire de Sid Marzoug à Nefta, de Sidi Saâd au Mornag ou de Sidi Frej à Carthage..., tant de manifestations qui ont rythmé le quotidien des confréries et groupes noirs à Tunis tout le long de leur histoire. L'étude de cette vie cultuelle intense nous renvoie au thème de l'acculturation des groupes venus d'Afrique dans un milieu arabo-musulman traditionnel. Cette acculturation ne s'est pas déroulée sans ruptures ni difficultés.

 

Peut-on parler aujourd'hui de racisme des Tunisiens blancs à l'égard des noirs, qu'ils soient Tunisiens ou non? 

Aujourd’hui, la question de la minorité noire en Tunisie se pose en des termes nouveaux. Peut-on parler de racisme des Tunisiens blancs à l’égard des noirs ? A mon avis non, même si on peut noter la présence de comportements négatifs, d’attitude de mépris dans les discours et dans les mots. Le racisme est une attitude systématique fondée sur une idéologie d’infériorisation sur la base de l’appartenance à un groupe ethnique. Cette idéologie est étrangère au Maghreb d’une façon générale.

Par contre le poids des préjugés est bien réel, et cela doit changer, par la culture, par la connaissance de l’Afrique et de ses cultures, choses peu enseignées dans nos écoles et nos universités.

Il faut savoir observer sa société pour dégager les tendances à l’œuvre dans ces rapports entre groupes et représentations sociales, qui sont parfois contradictoires. D’une part nous assistons à un métissage qui caractérise l’évolution des rapports. Nous pouvons observer cette réalité dans les milieux populaires de certaines régions de l’intérieur, ce qui annonce bien la fin ultime des barrières de couleur, mais en même temps perdure le poids de l’héritage ségrégationniste et des attitudes mentales et sociales rétrogrades qu’il s’agit de combattre par l’éducation, la culture et la loi.

Le colloque que nous avons organisé à Tozeur en mai 2009 sur les relations et échanges entre l’Afrique noire et le Maghreb participe de cet effort de clarification et d’invitation des élites et intellectuels arabes à redécouvrir la profondeur de nos racines africaines. La déclaration que nous avons signée à l’occasion avec le philosophe martiniquais Edouard Glissant, invité du colloque mérite d’être mieux connue et diffusée.

 


 

 

 

 

Déclaration de Tozeur[1]

mai 2009

Nous réunis sur le continent africain au colloque de Tozeur,(1er-3 mai 2009) autour d’un thème longuement mis à l’ombre dans l’histoire du monde arabe, l’esclavage des Noirs, dans un pays, la Tunisie, qui s’est préoccupée dès le milieu du XIX ème siècle de la question pour aboutir à son abolition en 1846, et en résonance avec notre revendication persistante avant et depuis la déclaration de 1998 sur les non-dits de nos histoires et ratifiée par l’ONU, nous  réclamons à notre tour:

-          de condamner comme une ignominie cet épisode dramatique de notre histoire, dont les plaies et blessures ne sont pas encore définitivement guéries.

-          que cette trace reconnue et acceptée, soit présente dans notre mémoire, dans nos livres d’histoire, portée dans la conscience de notre jeunesse pour une meilleure pensée du monde fondée sur les mémoires délivrées qui se conjuguent et se partagent..

-          Que la construction de notre identité s’affirme en revenant aux sources de notre diversité inscrite aussi dans les souffrances de l’Homme noir d’où sont sortis arts, métissages et liberté.

Edouard Glissant , philosophe, poète et écrivain, Martinique

Salah Trabelsi, Historien, France

Abdelhamid Larguèche, Historien, Tunisie

[1] Cette déclaration a été signée et diffusée en marge du Colloque international organisée par le laboratoire du patrimoine de l’université de Manouba à Tozeur en mai 2009