Les prépondérants de Hédi Kaddour | Hédi Kaddour, Gallimard, Afrique du Nord, colonialisme, prix Jean-Freustié
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Djalila Dechache   

Les prépondérants de Hédi Kaddour | Hédi Kaddour, Gallimard, Afrique du Nord, colonialisme, prix Jean-FreustiéAvec un titre qui sonne comme un glas aux dirigeants d’une Tunisie à peine voilée, d’un siècle qui fut celui des colonies flamboyantes, Hédi Kaddour signe une œuvre méticuleuse, un texte très attachant, une histoire reconnue. Ces Prépondérants réunis en cercle français fermé du même nom, lobby puissant à Paris et in situ dans les années 20, sont perçus comme « des envahisseurs sans uniforme »  à la différence de la colonisation de peuplement qu’a connu l’Algérie.

Ce qui frappe c’est le style, entre l’arabe parlé et écrit, parfois sans reprise de souffle, la langue vernaculaire et la langue classique arabe rythmant la pensée. L’auteur les maîtrise toutes deux et c’est une joie de retrouver des interjections, des maximes, des répliques quasiment à chaque page. C’est qu’on les entend ces phrases, ces voix, ces personnages.

 

 

 

« Lî habibûn azûru fî lkhalawât …….j’ai un ami que je visite dans les solitudes. »

Ou l’adage

« Kheira bigheira ……… ça ira mieux une autre fois. »

 

 

Son style est également cinématographique, celui du noir et blanc, celui de l’âge d’or des cinéastes américains qui ont tout inventé en terme de drame, d’histoires d’amour, de trahison ou d’espionnage. On entendrait là aussi une voix off virile qui donnerait des informations en lieu et place de scènes tournées. Le temps qui passe serait matérialisé par des images en accordéon, tremblées pour signifier le flash-back.

Les femmes occidentales sont comme il se doit très belles et les hommes élégants consommateurs de cigares et de …. femmes. Une image d’Epinal certainement qui a nourri toute une génération de jeunes gens et de jeunes filles de la bonne société des pays colonisés.

 

 

La société d’Afrique du Nord au microscope

Et puis il y a cette équipe américaine de tournage d’un film avec « un personnage de cheikh joué par une star », ses actrices libérées, érotisées, prêtes à succomber aux beaux jeunes gens ténébreux et romantiques. Au cri de guerre à Hollywood de « Let’s drink and fuck », leur insouciance manifeste a de quoi ébranler la génération bourgeoise locale, qui partira comme il se doit étudier en occident pour revenir occuper les postes-clés du pays.

L’arrivée du cinéma dans un pays tel que celui-là lance une réflexion intéressante au sens où comme pour le théâtre, c’est une production coloniale en mal d’exotisme, d’orientalisme dans une société qui en est exclue et qui n’est pas sortie de sa culture orale et ses traditions.

En attendant, l’auteur met en scène divers conflits et luttes à différentes échelles, que ce soit le conflit de génération entre le prépondérant colon Ganthier et le fils de bourgeois Raouf, entre les classes sociales, entre prépondérants et indigènes, entre indigènes nantis et indigènes spoliés. En fond, on voit aussi les rapports entre la France et l’Allemagne, l’héritage de l’Empire ottoman, les paysans adoubés et recroquevillés derrière une religion de premier degré. Cette religion qui est qualifiée « d’immobilisme » sans espoir d’évolution.

De proche en proche on arrive à voir au microscope une société s’agiter, consciente mais silencieuse de sa perte de liberté, de ses acquis, de ses terres, de sa fameuse production d’huile d’olives. La scène où le caïd Si Ahmed hume ses huiles d’olive dans sa maison comparable à celui qui veut sauver son or face aux envahisseurs, est une scène prodigieuse de cinéma, de littérature, de conte, d’histoire orale narrée aux enfants à la manière d’Ibn Al Muquaffa.

Cependant les hommes arabes ne peuvent s’empêcher « de perdre leur vie dans les tripots », les bordels. Entre le jeune bachelier Raouf, fils du caïd Si Ahmed propriétaire terrien et le colon, une jalousie virile s’installe comparée « au loup et au renard, ils se détestent, se cherchent tandis que le loup aide le renard à devenir adulte ».

 

Pour Présence Française et son rédacteur en chef, la vision est claire : Les anglais « sont des salauds pour avoir reconnus l’indépendance de l’Egypte », parce que ce pays d’Afrique du Nord « ne sera jamais une nation et qui ne le sera pas avant très longtemps » taclant ainsi l’Assemblée Nationale qui entrevoyait déjà une possible Constitution pour la Tunisie.

Autant ces années en France sont dénommées Années Folles autant en Afrique du Nord ce sont les pires heures du colonialisme.

La principale femme arabe dans ce roman minutieux, documenté, cultivé, est « une nationaliste qui rêve d’Occident », formule contradictoire, limpide sitôt déchiffrée. Elle aimerait la modernité, la liberté pour son pays. Belle et veuve de 23 ans, beau parti suscitant des convoitises, Rania est une femme qui se bat dans une société régit par des hommes comme chacun sait. Elle réussit à gagner un peu d’autonomie et de tranquillité après un mariage de courte durée avec « un homme partit mourir pour la société qui le colonise » : un comble !

Son renoncement à sa vie de femme vaut sacrifice. Elle doit se remarier sur l’insistance lourde de son frère faisant office de père, ce dernier étant momentanément alité par la maladie. Elle se nourrit davantage aux livres en langue arabe qu’en français, exception faite à la revue l’illustration.

Elle lit les classiques de la Nahda (renaissance littéraire et artistique au Moyen-Orient au début du XIX ème siècle) et des livres d’auteurs arabes. Et pour cause, toute la quintessence de la culture arabe est dans ces livres ainsi que dans les auteurs andalous, abbassides ou d’origine persane.

Rania se lit d’amitié avec la journaliste Gabrielle, libre par le ton de ses écrits et vivant de sa plume. Gabrielle lui apporte les bruits de cette société américaine, émancipée en apparence, finalement paumée et en quête en sens.

 

Raouf ou la quête de la jeunesse

Pour celui qui n’a pas connu le colonialisme, le roman d’Hédi Kaddour aide à comprendre ce que peut signifier une société pendant une occupation, sous un joug, un protectorat. Plusieurs histoires se chevauchent y compris l’éducation des mâles, en creux la situation de l’Algérie voisine, frontalière, dont les séquelles sont, à ce jour, visibles et réelles. Comment ne pas y voir le concert des nations se partageant le monde musulman méditerranéen ?

Si Ahmed doit se résoudre à sauver son fils en le faisant sortir de Tunisie. Suite à une dénonciation sur ses fréquentations dans un pays instable, envahi où tout le monde espionne tout le monde, la police commence à le suspecter. Il part en Europe au début des années 20 avec Ganthier mandaté en secret par Si Ahmed de veiller sur son fils (j’enlèverai ce passage puisque rien est dit sur ces deux femmes). Raouf fait l’apprentissage du jeu amoureux avec l’actrice Kathryn Bishop, mais pas seulement. Il découvre l’engagement, l’action et le meeting politique dans une France plus qu’agitée. Le petit groupe se rend en Allemagne au moment où l’armée française envahit la Ruhr. Le nazisme entre alors en scène et tiendra pendant douze ans.

A son retour au bout d’une année, Raouf n’est plus le même, tout a changé y compris son pays. On entend en creux les prémices du principal parti le Destour. Malgré tout, la liberté n’a pas encore sonné pour le pays et son jeune, fougueux et rebelle représentant devra attendre 1956 pour que son fantôme revienne hisser le drapeau de la République.

« Quand les personnages principaux se déplacent à Berlin ou à Paris, les points de vue se déplacent. En 1923, quand il séjourne dans la Ruhr occupée par les Français, Raouf fait de l’analogie : lui aussi vient d’un pays vaincu et occupé. Pour lui, l’affaire est d’autant plus forte que les occupants se servent de troupes venues de son pays » ! Hédi Kaddour.

Le Grand Prix de l'Académie française a été décerné à Hédi Kaddour pour Les prépondérants (éd. Gallimard, 2015), romans également couronné également par le prix Jean-Freustié.

 


 

Djalila Dechache

21/01/2016