Portrait d’Albert Memmi | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
 
Portrait d’Albert Memmi | Nathalie Galesne
Même génération que celle de Dib, Albert Memmi naît en 1920 à Tunis. Il se fait remarquer à la fin des années 50 en publiant Portrait du colonisé, une pierre lancée dans la mare stagnante d’un colonialisme qui a commencé sa lente dérive et à propos duquel Jean-Paul Sartre, qui préfaça le livre, écrivit «cet ouvrage sobre et clair se range parmi les ‘géométries passionnées’: son objectivité calme, c’est de la souffrance et de la colère dépassées».

Albert Memmi a sans doute «dépassé» sa colère et sa souffrances grâce à l’écriture, mais c’est bien sa haine de l’injustice sociale, de la domination et de l’écrasement qui l’ont poussé à choisir la philosophie au lieu de la médecine, et à entrer en littérature. «Il est vrai», écrit-il dans ses mémoires Le Nomade immobile, «que pour vaincre l’humiliation j’ai appris à me battre; je me suis fait une place, j’ai édifié ce qui me tient lieu de morale et de philosophie…Il existe une certaine fécondité dans l’abaissement».(1)

Dans ce combat, celui qu’il livre pour accéder à la langue française va très tôt l’occuper et devenir comme il le proclame lui-même un salut qui orientera sa vie de manière décisive. Il délaissera ainsi l’arabe dialectal, c'est-à-dire le patois tunisois, parlé par sa mère jusqu’à l’abandonner complètement à la disparition de celle-ci: «La langue française était pour moi la seule issue – je me suis construit à travers elle», confiait-il à Catherine Simon dans une récente interview parue dans Le Monde.

Ces mots proches de ceux de Mohamed Dib racontent le parcours travaillé qu’il a du emprunter: «J’ai détesté l’école primaire où j’étais sujet à de brusques angoisses parce que je n’y comprenais pas le français; J’ai détesté le lycée , parce que je m’y sentais, parce que j’y étais un étranger parmi les enfants de la bourgeoisie; j’ai détesté l’université parce que j’y étais désespérément déçu par des maîtres que j’admirais de loin, par la philosophie, élitaire et abstraite, de la Sorbonne, qui ne me concernait pas. (…) Voilà pourquoi je me suis battu -et continue à me battre tous les jours- pour devenir un écrivain, pour maîtriser une langue empruntée, afin de maîtriser ce monde étrange où je devais vivre dorénavant ; pour édifier ma propre philosophie, sans laquelle je ne serais jamais un véritable philosophe, car la philosophie c’est, pour moi, une tentative de maîtriser le monde, celui des hommes réels, vivants, se réjouissant et souffrants... (2)
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Albert Memmi
Egalement romancier, Albert Memmi a produit plusieurs autofictions dont la plus célèbre, La statue de sel (1953), raconte «sans détours les difficultés, pour un adolescent du tiers-monde, à vivre sous un régime coloniale»(3) et éclaire le thème de la quête identitaire, de la complexité qui consiste à faire cohabiter en soi plusieurs mondes, et de la souffrance que cela signifie en cas d’échec. Agar, son deuxième roman, est construit sur une interrogation similaire puisqu’il y est question de mariage mixte et de l’épreuve qui consiste à aimer l’autre dans sa diversité.

«Voici un écrivain français de Tunisie qui n’est ni français ni tunisien. C’est à peine s’il est juif puisque, dans un sens, il ne voudrait pas l’être», écrit Albert Camus dont les nombreuses affinités avec Memmi sont plus qu’évidentes, tous deux sont issus de familles pauvres, tous deux sont pris à partie par la violence coloniale de la France sans pouvoir vraiment renoncer à celle-ci. «Le maître conforte sa propre image à travers son disciple. Camus, préfaçant mon premier livre, y révélera ses propres tourments» (4), écrivit en retour plusieurs décennies plus tard Memmi.

En dénonçant dans son dernière ouvrage Mémoire d’un décolonisé les identités closes et la dérive des régimes arabes, Memmi boucle le cycle inauguré quasi un demi siècle plus tôt avec son premier essai Portrait du colonisateur (1957). Ce sont cette fois les fondements politiques et intellectuels des sociétés arabes qui sont rudement mis en cause. Aujourd’hui «ce nomade immobile» reste une figure atypique dans le paysage littéraire tunisien. «Le temps a passé.» explique-t-il, «Je suis maintenant de nationalité française, même si je n’ai pas renié ma citoyenneté d’origine et si demeurent en moi des fidélités tenaces».(5)

Introduit en 1995 au programme de l’Institut supérieur des langues de Tunis, les étudiants qui ignorent pour la plupart cet auteur, vont découvrir avec la Statue de sel qu’il existait autrefois dans leur ville un ghetto juif et une communauté juive. «Ce qui les a le plus surpris», confie leur enseignant Rabaa Abdelkefi à Catherine Simon, «c’est de réaliser que des juifs tunisiens pouvaient avoir eu l’arabe comme langue maternelle. Et qu’on pouvait être juif et pauvre! (6)

Ayant donc abandonné la nationalité tunisienne pour la française, défendant des positions sur Israël qui ne plaisent guère aux Arabes, Albert Memmi est parfois ressenti en Tunisie comme un écrivain au statut particulier, qu’il n’est pas aisé lorsqu’on est Tunisien de s’approprier à part entière. Parallèlement, sa carrière littéraire et universitaire fut entravée en France par la dénonciation qu’il mit en scène dans ses essais et ses romans de la France coloniale et par sa revendication d’une appartenance multiple au cœur de laquelle la Tunisie occupa et occupe une place de choix. ________________________________________________________________

Notes:

1.Albert Memmi, Le nomade immobile, Arléa, 2000

2.op. cit.

3.op. cit.

4.op. cit.

5.op. cit.

6.Albert Memmi, “Marabout sans tribu”, Le Monde 16 juin 2004 Nathalie Galesne
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