Les conditions de la création littéraire | Cécile Oumhani, Nathalie Galesne, Henry Strésor, Helsinki, histoire du XVIIe siècle
Les conditions de la création littéraire Imprimer
Nathalie Galesne   

Poète et romancière, Cécile Oumhani a signé plus d’une douzaine d’ouvrages. Réflexions sur la construction d’une œuvre.

 

Les conditions de la création littéraire | Cécile Oumhani, Nathalie Galesne, Henry Strésor, Helsinki, histoire du XVIIe siècleQu'est-ce qui déclenche chez vous l'écriture et quelles conditions doivent-être réunies pour le début d'un nouveau livre ?

Une phrase entendue, un visage, une adresse... Je suis interpellée, puis habitée par un bout d’histoire, un destin que je devine à peine. Plus loin que la nuit est né d’une exposition d’art moderne que j’ai vue à Helsinki. Le café d’Yllka a surgi alors que je ne réussissais pas à me défaire de la tristesse que traînait une femme avec elle à l’aéroport de Budapest. Je n’oublie pas l’émotion qui m’a étreinte en comprenant que j’avais devant moi le contrat de mariage de Henry Strésor, avec la frustration de ne pouvoir en déchiffrer que des passages.

De ces fragments émergent les personnages, ce qui sera la trame d’un chemin. Tout cela s’installe peu à peu dans mes pensées, jusqu’à les habiter complètement, à accompagner les gestes du quotidien. D’une certaine manière, j’écris déjà alors que je marche dans la rue ou voyage dans un train. Il faut que ces fragments prennent racine en moi, qu’ils rejoignent les territoires du rêve.

Je prends des notes dans les cahiers dont je ne me sépare pas. Je dessine comme la cartographie de l’univers qui est en train de naître. J’en fais un tracé, à la fois précis et ouvert. Il faut que ce chemin qui apparaît devant moi laisse quand même des ouvertures. Parfois des personnages apparaissent et s’installent dans mon livre, alors qu’ils n’existaient pas au départ. Ou ce sont les personnages présents dès le début qui prennent une forme d’autonomie par rapport à ce que j’avais prévu.

La musicalité de l’ensemble m’importe beaucoup. Un chapitre peut survenir pour des raisons qui sont liées aux nécessités du chant secret qui accompagne l’ensemble du texte, sans que cela soit lié aux personnages eux-mêmes.

 

Il me semble que vous privilégiez le roman, pourquoi ?

Est-ce que je choisis vraiment ? Ou est-ce plutôt l’écriture qui m’appelle vers tel ou tel texte à un moment donné ? Ecrire un roman ou un poème, ce sont deux temporalités différentes. S’immerger dans l’écriture d’un roman, c’est larguer les amarres pendant des mois, s’isoler dans le silence, pour être au plus près de ses personnages, d’un autre univers. Un poème peut quelquefois jaillir en un éclair.

La vie joue un grand rôle dans la manière dont tel ou tel texte va venir. Par exemple l’arrivée de la révolution tunisienne m’a entraînée vers des fragments poétiques. Dès la fin décembre 2010, je ne pouvais plus m’enfermer à l’intérieur d’une fiction et il m’est encore difficile de le faire actuellement. L’incertitude, le déferlement de l’actualité suscitent un tumulte d’émotions d’une force inouïe. Et dans de tels moments, la poésie s’est imposée à moi. J’ai réuni ces textes, qui vont paraître dans quelques mois.

 

Ecrit-on différemment avec derrière soi une œuvre déjà bien entamée, et la conscience de celle-ci ?

L’écriture emmène vers des territoires que l’on explore peu à peu, au quotidien, d’un livre à l’autre. On y prend place, on y perd la timidité des premiers pas. On découvre de nouveaux possibles, insoupçonnés tant qu’on n’a que l’idée d’un roman en gestation. Ce qu’on traverse ensuite avec les mots, porté par leur nécessité est une expérience qui transforme le rapport à l’écriture et qui nous transforme profondément.

Si on m’avait dit que j’écrirais un roman dont la trame serait tissée dans l’histoire du XVIIe siècle, je ne l’aurais pas cru. La rencontre avec une résidence d’écriture m’a menée vers un univers totalement différent de ceux de mes précédents livres. Avoir écrit ces autres romans, même s’ils sont enracinés dans des lieux et une époque différente, m’a donné l’audace de cette nouvelle expérience.

Et maintenant que j’ai vécu cette plongée dans un autre siècle, une quête à l’intérieur des strates d’un temps qui continue d’exister autour de nous, me donne l’envie de recommencer.

On n’écrit peut-être pas différemment lorsqu’on a plusieurs romans derrière soi, mais ce que l’on a entraperçu en les écrivant élargit les horizons devant soi, accroît l’envie d’autres découvertes avec les mots.

 



Propos recueillis par Nathalie Galesne

10/06/2013