Entrer en littérature | Cécile Oumahni, Elisabeth Daldoul, Nathalie Galesne, Ed. Elyzad, Centre Froissart
Entrer en littérature Imprimer
Nathalie Galesne   

Quelle relation Cécile Oumahni entretient-elle avec l’écriture ? Comment éclaire-t-elle ce rapport sans cesse renouvelé d’une création à l’autre. Entretien.

 

Avez-vous toujours écrit ?

J’ai grandi entre l’anglais et le français, accoutumée depuis toujours à en reconnaître les sonorités, la musique et d’emblée les mots ont eu pour moi une place capitale. Passer de l’une à l’autre langue m’a rendue plus sensible à ce que sont les mots, à ce qu’ils me disaient d’une présence au monde.

Entrer en littérature | Cécile Oumahni, Elisabeth Daldoul, Nathalie Galesne, Ed. Elyzad, Centre FroissartL’importance des relations épistolaires dans une famille dispersée dans plusieurs pays m’a aussi initiée au pouvoir de l’écrit à susciter des lieux, à évoquer les absents.

Très tôt, j’ai adoré m’immerger dans les livres, d’abord nourrie par ceux qu’on me lisait à voix haute le soir, en anglais et en français. J’étais tellement heureuse lorsqu’un gros rhume ou une angine m’éloignaient de l’école pour un jour ou deux. Je savais qu’alors rien ne viendrait m’arracher à ma lecture.

Naturellement j’ai éprouvé le désir d’écrire à mon tour, bien avant les journaux intimes et poèmes de l’adolescence. Je me revois assise en été, disparaissant presque parmi les herbes d’un pré, avec un cahier d’écolier sur les genoux. J’avais trouvé les noms de mes personnages, l’endroit où se déroulerait l’histoire. J’ai été saisie de vertige en me demandant comment les pages blanches se rempliraient de mots tracés de ma main. Mais la première tentative menée à terme a été un carnet de voyage, quand je suis allée au Canada en Colombie britannique chez mes grands-parents au début des années 1960.

 

A quel moment avez-vous eu la conviction d’être entrée en littérature ?

Plus tard, j’ai commencé par écrire des textes courts, des nouvelles et des poèmes, que j’ai proposés à des revues, avant de penser qu’ils pourraient être réunis dans un livre. J’ai eu l’impression que ma démarche prenait vraiment son sens avec mon premier recueil de poèmes, primé par le Centre Froissart, qui récompensait les manuscrits retenus en les publiant. La même année, un recueil de nouvelles est aussi paru. Je me suis alors mise à l’écriture de mon roman Une odeur de henné.

 

Comment vous représentez-vous votre destinataire ?

Lorsque j’écris un roman, j’oublie complètement son/ses destinataires. Je m’immerge totalement dans un univers dont l’existence bouscule mon quotidien. Je vis pendant plusieurs mois dans l’état de fascination qui accompagne l’émergence de mes personnages. Ils me passionnent. Ils m’émeuvent. Je veux les suivre là où ils vivent, sur ma page, sur mon écran d’ordinateur. Je cherche à percer leur intériorité. A ce stade, le destinataire n’a de présence que dans l’exigence de l’écriture, le besoin de trouver une forme, une musicalité qui sera le plus possible en adéquation avec ce que j’entraperçois à travers les mots du roman que je voudrais écrire.

//Elisabeth DaldoulElisabeth DaldoulMa première lectrice est toujours mon éditrice, Elisabeth Daldoul. Nous travaillons ensemble depuis des années et une complicité s’est instaurée au fil du temps. Son regard m’importe beaucoup dans cette phase où on laisse partir un texte vers ses lecteurs.

 

Quelle relation entretenez-vous avec vos lecteurs ?

Les rencontres avec mes lecteurs me nourrissent. Elles viennent lorsque le livre est déjà dans un cheminement par lequel il devient autonome. La solitude des lecteurs avec le texte est parente de l’écriture et ce qu’ils me renvoient de la traversée d’un de mes livres m’intéresse. Ils y voient parfois sens, symboles et échos, dont je n’ai pas été forcément consciente en écrivant et pourtant ces remarques sont souvent très justes. Elles ouvrent d’autres possibles à mon livre. Ce moment où le texte m’échappe et s’enrichit de la lecture et des expériences des autres me touche.

 

Un an après la parution de Une odeur de henné, j’ai été invitée par un club de lecteurs en Tunisie. Je n’avais pas encore eu l’occasion de me trouver ainsi face à un public qui avait déjà lu mon livre. Je garde un souvenir très fort de cette quarantaine de personnes assises autour de moi à l’intérieur d’un ancien mausolée soufi au bord de la mer. La coupole donnait un écho particulier aux voix. La lumière y était très douce. Ils étaient tous venus avec leur livre, annoté, ou avec des feuillets sur lesquels ils avaient écrit leurs questions. Nous avons eu du mal à nous séparer ce soir-là. Je les revois au fil des années et des parutions. Nous avons gardé le contact.

 

 


 


Propos recueillis par Nathalie Galesne

10/06/2013