Cécile Oumhani. La construction d’une œuvre | Cécile Oumhani, Nathalie Galesne, Elyzad, Elisabeth Daldoul, Marguerite Duras, prix Grain de Sel, prix Bastide, Gitanjali 2012, Adelf
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Nathalie Galesne   

//Cecile Oumhani (© babelmed)Cecile Oumhani (© babelmed)

Elle vient de recevoir son prix, humble, le regard lumineux, un brin étonné par ce qui lui arrive : une ultérieure gratification que les organisateurs du prix Bastide 2013 du Salon du Livre de Villeneuve-sur-Lot lui ont cachée jusqu’à ce qu’elle n’entende son nom se détacher au-dessus du public. Quelques mois plus tôt c’est en Inde que L’atelier des Strésor avait été primé par la Mention spéciale du prix franco-indien Gitanjali 2012. Ce n’est d ‘ailleurs pas le seul roman de l’écrivaine à avoir été récompensé : Le café d’Yllka a obtenu le prix littéraire européen de l’Adelf (Association des écrivains de langue française) en 2009 ; Une odeur de Henné, réédité en poche il y a quelques mois, a reçu le prix Grain de Sel, en 2013. Ces prix sont aussi une reconnaissance indirecte à Elyzad, maison d’édition tunisienne guidée par Elisabeth Daldoul, qui accompagne étroitement ses auteurs, prenant le risque de ses choix littéraires loin du tintamarre commercial qui caractérise de plus en plus le monde de l’édition.

 

L’Atelier des Strésor est un récit surprenant dans lequel Cécile Oumhani s’éloigne momentanément de son lieu de prédilection : la Méditerranée, et du temps présent. On y retrouve cependant les thèmes qui lui sont chers : l’exil, l’altérité, la création, la retransmission... Le récit progresse autour de deux parcours exemplaires, celui du peintre Henry Strésor installé à Paris en 1637, et dans son sillage celui de sa fille, Anne-Renée, une des premières femmes à être entrée à l’Académie royale de peinture et de sculpture. Les amateurs de roman historique risqueront toutefois d’être déçus car ce n’est pas la restitution fidèle d’une époque que vise le récit. Il s’agit plutôt de tirer les fils d’une énigme : comment naît le geste créateur, comment se retransmet-il dans le contexte historique d’un 17ème siècle marqué par la Fronde et les guerres de religion?

 

Cécile Oumhani. La construction d’une œuvre | Cécile Oumhani, Nathalie Galesne, Elyzad, Elisabeth Daldoul, Marguerite Duras, prix Grain de Sel, prix Bastide, Gitanjali 2012, AdelfA chaque nouveau livre, Cécile Oumhani entre en symbiose avec ses personnages, dépossédée en quelque sorte d’elle-même : « Lorsque j’écris un roman, raconte-t-elle, j’oublie complétement son/ses destinataires. Je m’immerge totalement dans un univers dont l’existence bouscule mon quotidien. Je vis pendant plusieurs mois dans l’état de fascination qui accompagne l’émergence de mes personnages. » Ainsi, s’imposent-ils dans sa vie, le temps d’une gestation fécondée par une écriture poétique à la fois riche et épurée. La poésie semble d’ailleurs avoir marqué l’entrée en littérature de Cécile Oumhani : « J’ai eu l’impression que ma démarche prenait vraiment son sens avec mon premier recueil de poèmes, primé par le Centre Froissart, qui récompensait les manuscrits retenus en les publiant, précise-t-elle. » En effet, si une dizaine de recueils rythment son œuvre sur bientôt trente ans, depuis A l’abside des hêtres (Voix d’encre, 1995) à sa dernière livraison La nudité des pierre (Al Manar, 2013), la poésie irrigue aussi ses romans. Elle s’insinue dans sa prose jusqu’à se faire chair autour de l’armature de récits où se déploient, le plus souvent, des parcours de femmes cabossées par l’existence.

Cécile Oumhani. La construction d’une œuvre | Cécile Oumhani, Nathalie Galesne, Elyzad, Elisabeth Daldoul, Marguerite Duras, prix Grain de Sel, prix Bastide, Gitanjali 2012, AdelfFemmes qui devront advenir à elles-mêmes en empruntant les chemins sinueux d’un parcours initiatique douloureux mais laissant entrevoir une ligne d’horizon nouvelle. Femmes aux destins brisés par la guerre et la perte comme cette jeune Bosniaque, Emina, dans Le café d’Yllka, qui part à la recherche de sa mère pour parvenir enfin à faire son deuil. Femmes aux vies réduites en miette par un modèle patriarcale écrasant : c’est le cas d’Ahlam dans Plus loin que la nuit , de Marie dans Les racines du mandariniers, ou encore, dans Une odeurs de henné, de Kenza secouée par un dilemme intérieur : comment s’émanciper du poids de la tradition sans être en rupture avec sa famille et sa communauté ? Il arrive aussi aux personnages féminins de Cécile Oumhani tels que May, dans Plus loin que la nuit , d’être décalées, incapables de se fondre dans le moule de la féminité et de la maternité qui leur a été assigné. Subversives malgré elles, un drôle d’air de famille les rapprochant des héroïnes de Marguerite Duras.

Née en Belgique d’une mère écossaise, mariée à un Tunisien, Cécile Oumhani se fait passeuse tout au long d’une œuvre qui laisse entendre l’écho de la diversité bigarrée des cultures. Ainsi, de la Méditerranée à la vieille Europe, elle raconte, à travers la singularité des destins individuels, le vaste chamboulement du monde qu’elle interroge inlassablement dans un engagement à la fois poétique et politique.

 

 


 

 

Nathalie Galesne

10/06/2013