Entretien avec Elisabeth Daldoul, fondatrice des éditions Elyzad-Clairefontaine | Elisabeth Daldoul, Ali Bécheur, Hélé Béji, Tahar Bekri, Colette Fellous, Alain Nadaud Cécile Oumhani, éditions Elyzad-Clairefontaine
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Cécile Oumhani   

//Elisabeth DaldoulElisabeth DaldoulIl faut cette flamme pour franchir les obstacles qui jalonnent le parcours de celui ou celle qui fonde sa maison d’édition. Elisabeth Daldoul en est porteuse, avec ce projet qui lui tient tant à cœur de voir circuler les livres tout autour de la Méditerranée, bousculant ainsi nombre d’idées reçues en la matière. Elle a publié deux romans d’Ali Bécheur, Tunis Blues et Le paradis des femmes, qui vient de recevoir le Comar d’Or. Alia Mabrouk a publié chez elle L’émir et les croisés, roman couronné lui aussi par le Comar d’Or et Blés de Dougga. Le premier volume de sa collection «Passages», inaugurée cet automne, Dernières nouvelles de l’été, réunit cinq auteurs (Ali Bécheur, Hélé Béji, Tahar Békri, Colette Fellous et Alain Nadaud) autour du thème de l’été. Tsuru, un récit de Marie-Christine Sato, est le dernier-né, un livre où concision et émotion se marient avec une très grande beauté. Elle nous raconte ici l’histoire de sa passion avec les mots.

Y a-t-il des passions qui prédisposent à vouloir éditer des livres, comme lire ou écrire…?
Oui bien sûr, tous le diront. Pour ma part, ce n'est pas celle de vouloir écrire, mais bien la passion des mots, une passion étrangement née de l'oralité. En effet, et ce jusqu'à ce jour, j'aime écouter des histoires, celles de la vie. Je me surprends encore à demander à des amis qui relatent tel ou tel fait, "c'est une histoire vraie?" J'ai été élevée et ai grandi à Dakar et jeune, ai été bercée par les histoires. Celles que l'on me racontait petite n'étaient pas toujours celles des livres, mais plutôt celles du quartier, du voisin, de la famille, des hommes, des femmes… Autre souvenir, celui des pièces de théâtre radiophoniques, des voix qui venaient d'ailleurs et qui me faisaient bien souvent frémir... Nous n'avions pas la télévision et les mots mis en scène résonnent encore en moi quelques décennies plus tard.

Quels sont les auteurs que vous avez aimés et que vous auriez aimé publier?
Plus que des auteurs, j'ai aimé des univers. Mais je peux citer Léopold Sedar Senghor qui m'a appris la poésie, la résonance des mots, l'essence du monde, la sagesse et l'humilité. Et cet auteur Céline, qui a su toucher avec les mots l'âme humaine, la face sombre de l'Homme… Aurais-je voulu les publier? Sûrement. Mais quelque part, ces auteurs qui nous nourrissent, ne sont-ils pas nos guides dans nos choix éditoriaux?

Comment est née votre maison d’édition?
L'édition m'habitait depuis plusieurs années, quelques projets trottaient dans la tête mais je n'étais pas prête. J'enseignais alors le français, je rencontre un écrivain qui me demande si je ne connais pas un éditeur, très rapidement je lui réponds "moi je veux bien t'éditer". Le temps était alors venu de me lancer dans cette aventure. C'était Tunis Blues (2002) de Ali Bécheur. Je ne saurais le remercier de la confiance qu'il m'a témoignée. L'aventure n'a cessé depuis.

Quelles difficultés rencontre-t-on quand on commence?
Acquérir une crédibilité auprès des partenaires, diffuseur, distributeur, libraires. Attirer l'attention des journalistes littéraires, incontournable relais pour une plus grande visibilité de l'auteur. Je me bats pour cela, c'est le moins que je puisse faire pour mes auteurs.

Comment rencontrez-vous les textes que vous allez publier?
Généralement, je les reçois par courrier.

Comment concevez-vous le travail de l’éditeur avec son auteur?
Quand je décide d'éditer un texte, je fais un véritable travail de "réappropriation" du texte. Il m'arrive de le lire à voix haute pour en entendre la musique. Si cela grince un peu, j'en cherche la cause (ponctuation, mot mal choisi ?), je le réécoute puis soumets mes remarques à l'auteur. Je peux me tromper, il me convainc, ou alors je note une maladresse, il y réfléchit, et nous avançons ainsi. Nos échanges doivent être basés sur la franchise et le respect mutuel, je ne pourrais fonctionner autrement. Deux aventuriers qui n'ont d'autres choix que de se soutenir l'un l'autre. Dans la confiance et l'engagement.

Y a-t-il des étapes de ce travail à deux qui sont plus ou moins faciles que d’autres?
Il s'agit bien là d'étapes : la rencontre d'abord avec un texte, souvent une histoire d'amour, puis avec un écrivain qui vous remet ce qu'il a de plus cher au monde: son œuvre. Avec lui, cela peut être plus compliqué quand il faut retravailler quelques passages pour essayer de "toucher" les mots au plus près. Cela peut-être douloureux, ce travail sur les mots, mais mon rôle n'est pas d'être complaisante, j'ai bien trop de respect pour un écrivain et le texte... Je peux être exigeante, peux paraître trop pointilleuse, mais tout ceci se passe dans l'échange et là c'est d'une richesse extraordinaire!

J’ai pu constater que vous accompagnez vos auteurs avec passion, bien au-delà de la publication du livre lui-même. Pourquoi cet accompagnement est-il si important?
Si j'ai décidé de publier un texte, ce n'est pas pour qu'il prenne la poussière sur les rayonnages des librairies! Je veux le faire entendre parce que je pense qu'il le mérite! Et pour cela, il faut se battre et porter le livre, souvent à bout de bras, le plus loin possible. Et tout ceci en compagnie de l'auteur, c'est pour cela que nous avons besoin l'un de l'autre. Je ne pourrais rien faire sans lui, et je crois qu'il a aussi un peu besoin de moi…

Vous êtes très impliquée dans la diffusion de vos livres à l’étranger, notamment en France. Qu’auriez-vous à dire sur la manière dont les mouvements de livres se passent entre le Nord et le Sud?
Que c'est très compliqué! Que du Sud vers le Nord cela ne circule pas bien. Et que nous devons nous aussi prendre notre destin éditorial en main. Cessons d'accuser l'autre (celui du Nord) de ne pas vouloir nous lire, de ne pas vouloir nous diffuser, de ne pas s'intéresser à notre travail, proposons lui des ouvrages de bonne facture, avec des textes exigeants. Ils sont là les lecteurs, sur l'autre rive de la Méditerranée, qui souhaitent aller à la rencontre de nos textes, il suffit de voir combien sont nombreux les salons littéraires en France mettant à l'honneur les littératures du Sud.

Vous m’avez parlé du cloisonnement qui existe à l’intérieur du Maghreb. Vos livres sont-ils diffusés au Maroc ou en Algérie?
Non, malheureusement. Et je suis tentée de dire que nos lecteurs respectifs ne sont pas très curieux de la littérature publiée dans chacun de nos pays. En revanche, il suffit que l'auteur ait eu une visibilité en France, alors là, se manifeste un intérêt soudain. Cela me rend très triste, l'idée reçue que ce qui est publié ailleurs (c'est-à-dire au Nord) est forcément mieux… Et comme j'aime bousculer les choses, pour susciter cet intérêt respectif, j'ai sollicité des auteurs tunisiens, algériens et marocains pour des nouvelles réunies dans un même recueil à paraître dans la collection "Passages"*. Cela amènera peut-être nos lecteurs qui, tournant la page, vont tomber sur cet "autre" vers lequel ils n'ont jamais eu la curiosité d'aller.

Je crois savoir que vous êtes sur le point de bousculer un peu les habitudes avec des livres que vous allez publier prochainement. Pourquoi ces choix éditoriaux?
En effet, je lance une collection qui s'intitule "Eclats de vie", témoignages qui touchent l'être humain dans ce qu'il a d'universel. Le premier récit est Tsuru de Marie-Christine Sato, une invitation à méditer sur le sens de la vie, l'amitié, l'âme humaine. Un beau regard sur les cultures japonaise et tunisienne (les commerciaux en France m'ont demandé où classer ce livre : un éditeur du Maghreb publie un auteur français qui relate le Japon intimiste!!!), un autre récit paraîtra en septembre: La folie au jour le jour, un voyage, de Françoise Conti, auteure belge.
Pourquoi ces choix ? Mais d'abord parce que la littérature est universelle! Mais aussi un choix né de la volonté, face au repli des mentalités, des peurs, face à une certaine manipulation idéologique, de donner à voir l'autre - ce reflet de nous-mêmes - loin des stéréotypes et de ce que l'on veut bien nous faire croire.
Par ailleurs, pourquoi devrait-on se suffire à publier des auteurs uniquement tunisiens ou en Algérie que des auteurs algériens ou au Sénégal, que des auteurs sénégalais... Pourquoi ce cloisonnement? Aujourd'hui, tout ceci me semble bien dépassé…

Que recherchez-vous dans les manuscrits que vous recevez?
La musique des mots, l'émotion, une vision du monde, des réponses aussi peut-être aux nombreuses souffrances qui nous habitent.

Quel est le rôle de l’éditeur dans la société d’aujourd’hui ? Que voudriez-vous apporter aux lecteurs?
De donner à voir le monde autrement, au-delà des clichés, des a-priori, à bousculer aussi les idées reçues, à mettre le doigt sur les non-dits, sur ce que nous ne voyons pas et ce que nous ignorons.
Emotion et réflexion.

Quels contacts avez-vous avec les lecteurs?
Je me sens très proche d'eux. Je suis très sensible à la réaction des lecteurs aux livres que je publie. Trop sûrement! J'essaye de comprendre pourquoi ils ont aimé ou non tel ouvrage, je les écoute.

Quels sont les livres que vous rêveriez de publier un jour?
Ceux qui rapprocheraient des peuples qui s'ignorent, où chacun découvrirait en l'autre les mêmes souffrances, les mêmes blessures, le même amour pour la mère, l'enfant, la même douleur face à la perte d'un être cher, les mêmes émois, et qui fermeraient le livre en disant: pourquoi tant de haine?


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*)La collection "Passages" réunis des textes courts et inédits d'auteurs ayant acquis une reconnaissance littéraire. Il s'agit autour d'un mot, d'un thème, de rapprocher ces auteurs, multipliant et enrichissant ainsi les regards.

"Dernières nouvelles de l'été"
Ali Bécheur, Hélé Béji, Tahar Bekri, Colette Fellous, Alain Nadaud Cécile Oumhani
(14/06/2006)