Echos poétiques: le poète que je cherche à être-le poète que je cherche à lire | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
 
Echos poétiques: le poète que je cherche à être-le poète que je cherche à lire | Nathalie Galesne
Michel Deguy
Jalel El-Gharbi, critique, poète, essayiste, professeur à l’université de La Manouba à Tunis, nous offre avec son essai sur Deguy une lecture autant poétique que critique. Décryptage symbiotique qui autorise son texte à ne pas se disjoindre de celui dont il souhaite se rapprocher, et ça marche puisqu’en échos, Deguy s’adresse lui comme à son semblable dans la «Lettre à un poète» qu’il lui dédie sous forme de postface.

«L’œuvre de Deguy aujourd’hui», écrit Jalel El-Gharbi «telle que j’ai pu la lire et telle que je cherche à la portraiturer, ressemble à l’homme que j’ai vu chez lui, dans ce restaurant discret de la place de Saint-Sulpice ou aux Deux Magots ou encore sur la baie de Tunis cherchant par les réponses qu’il apporte les questions à poser».

Pour Jalel El-Gharbi, toute critique qui se voudrait exhaustive et méthodique est en effet vaine, comme le souligne précisément le titre de son ouvrage en écho à celui de Deguy Le poète que je cherche à lire - essai sur l’œuvre de Michel Deguy-. La critique se fait alors traversée rythmée, où se glisse le doute: «Il y a chez Michel Deguy de quoi dissuader tout projet critique», la fantaisie: «Qu’aurait écrit Michel Deguy s’il avait rencontré Proust?» La dialectique: «Comment cadastrer un cadastre, parcourir un parcours, cheminer un cheminement » , la philosophie: «tout Deguy est dans cet interstice de la poésie et de la philosophie, cette zone où la poésie est l’épreuve de la question ‘qu’est-ce que la poésie?’».

Concept, création et questionnement ainsi imbriqués, on ne s’étonnera pas de la construction fragmentaire de cet essai. Parce que seul le fragment, qui brode l’inachevé, peut apporter un début d’interprétation, un faisceau de lumière sur le jeu de la signification. Des sous parties s’emboîtent dans des parties et se donnent à lire comme autant d’unités ouvertes pour capter le sens, les sens, l’essence de la poétique de Michel Deguy. Ainsi «L’embarras du dire», «Dire l’embarras», «Devenir poète» «Dire la lacune», «Comment ne pas crier son nom» s’articulent en pointillé dans la première partie de l’ouvrage, «autobiopoïese» qui se propose de raconter Deguy à la source de son écriture.

Dire la Lacune
(fragment)
L’évocation des souvenirs est souvent associée au bilan, à ce qui fait défaut, à la lacune. Dire le passé, c’est dire ce qui n’a pas eu lieu comme dans ce poème où Deguy égrène les titre qu’il na pas lu «prosopoéisant» de la sorte ses insuffisances:
Je n’ai pas lu Suarès, Isidore, Cajetan, Saint-Albert
Ni Petöfi, Bernard, Andronikos, Darwin, ou Manzoni
J’aurais dû lire Solomos, Quevedo, traduire Raleigh
Lirai-je Pouchkine, Victorinus, Mickiewics, Erasme
La terre de Mercator est clouée comme un Sphinx
Par Horn et Tasmanie le fleuve Amour et les Aléoutiennes
Je n’ai pas vu Douala, Ispahan, Irkoustsk, Johannesbourg
Je devais retourner en septembre au Chili
Par Tachkent, Pâques ou Manilleverrai-je
Nairobi, Smyrne, Tirana, Forcalquier
J’aurais parlé d’Octobre des radios libres
Des tirages des primaires de la peine de mort.
(1)


Ce texte fait penser à Montaigne confessant l’étendue de son ignorance mais affirmant que «l’ignorance qui se sait, qui se juge, et qui se condamne, ce n’est pas une entière ignorance»(2). Ailleurs, Deguy se souvient de ses lacunes de lecteur:

La liste des œuvres que je n’ai pas lues n’a guère changé depuis dix , c’est mauvais signe(3).

Il y a aussi cet aveu pathétique sur l’insuffisance, celle de tout lecteur, de toute lecture:

Je lis comme on se douche ; pour me tremper, me désaltérer, abreuver, dé-sécher. Mais l’eau glisse, passe, et sèche. Je me retrouve sans mémoire, sans avoir, comme un vieil «innocent», honteux de nudité. Je ne retiens pas(4).

Et le poète ne réprouve à aucun moment le plaisir du recensement, qu’il ait pour objet ce qui est ou ce qui n’est pas, ce qui n’a jamais eu lieu. C’est pourquoi il arrive souvent que la poésie fasse ses bilans et s’adonne à l’énumération qu’il s’agisse de lecture ou même de l’amour, cet autre champ propice à la prétérition.

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La poésie, et plus généralement l’écriture est générée par le désir. L’amour est alors figures rhétoriques qui se propagent dans l’œuvre de Deguy et l’interprétation de Jalel El-Gharbi «Eros et Logos se miment», écrit ce dernier. Aussi L’amour devient «Fable d’amour»: «Chez Deguy», commente notre critique «le désir fabule, devient parabole des aspirations essentielles. Nous sommes dans un monde où les pulsions et la pensées s’expriment dans et par la fable…»(5)
Pourtant, le désir, et l’amour, tout se transmutant en fable, s’arc-boutent sur le manque.

Le manque
(fragment)

Il est une tare inhérente au corps désirant, une infirmité originelle qui tient à l’inaptitude de nos organes à assouvir péremptoirement le désir qui les requiert. Ainsi la bouche est cet organe inadéquat qui ne fait que pallier ce que Proust appelle «l’organe absent». L’ardeur de quiconque aime vient se heurter à cette carence, à cette imperfection charnelle, à cette vicariance constitutive. Mais c’est précisément le «défaut» qui fait l’équivocité, la richesse Le désir est toujours sommé de rusé, d’emprunter ses figures. Aussi l’amour est-il de l’ordre de la suppléance et de son correspondant rhétorique: La catachrèse, par quoi on entendra cette figure qui confère à un vocable, à un objet, des noms correspondants à un autre pour couvrir cette défectuosité que dit Proust: «L’homme, créature évidemment moins rudimentaire que l’oursin ou même la baleine, manque cependant encore d’un certain nombre d’organes essentiels et notamment n’en possède aucun qui serve au baiser».
(…)
Mais les lèvres faites pour amener au palais la saveur de ce qui les tente, doivent se contenter, sans comprendre leur erreur et sans avouer leur déception, de vaguer à la surface et de se heurter à la clôture de la joue impénétrable et désirée»(6).
Le motif de la bouche incapable de prendre l’autre se retrouve chez Deguy dans ce poème récitant Lucrèce, et où l’amour, se heurtant aux limites de la possession charnelle et aux confins de l’amour, ne se dit qu’à la forme négative:

Comme qui a soif au milieu torrentiel du fleuve où il boit
Eux ne peuvent se rassasier de regarder leur corps à satiété
Hors d’état de rien arracher des mains aux tendres portions
(…)
Et Vèbnus en est à parsemer les sillons de femme;
Se fichent avidement les corps, se joignent les salives
Des bouches et se respirent s’entrepressant des dents
Les bouches
Pour rien puisqu’ils ne peuvent rien arracher ici
Ni pénétrer et passer dans le corps avec tout le corps.
(7)

Jalel el-Gharbi, Le poète que je cherche à lire: Essai sur l’œuvre de Michel Deguy, Maisonneuve&Larose, Paris, 2003 (1)Jalel el-Gharbi, Le poète que je cherche à lire: Essai sur l’œuvre de Michel Deguy, p.22
(2)Ibid.
(3)Le poète que je cherche à lire: Essai sur l’œuvre de Michel Deguy, p.23
(4)Ibid.
(5)Le poète que je cherche à lire: Essai sur l’œuvre de Michel Deguy, p.38
(6)M.Proust, Le côté de Guermantes, II, Gallimard
(7)Le poète que je cherche à lire: Essai sur l’œuvre de Michel Deguy, p.26 Nathalie Galesne
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