Panorama de la littérature tunisienne de langue française | Jalel El Gharbi
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Jalel El Gharbi   
 
Panorama de la littérature tunisienne de langue française | Jalel El Gharbi
Jelloul Azzouna
La littérature tunisienne de langue française semble plus redevable à la littérature arabe qu’aux pionniers — nous pensons par exemple à Albert Memmi. Aller vers la langue de l’autre est peut-être aussi une voie qui mène vers soi dans une démarche où ipséité et altérité sont tributaires l’une de l’autre.
Jamais la littérature tunisienne de langue française n’aura été aussi productive qu’après l’indépendance, tout au moins sur le plan quantitatif. Certains jeunes continuent à opter pour la langue française, tel Aymen Hacen, jeune poète et étudiant en terminale ce qui l’a amené à écrire en français. Et il s’est portraituré ainsi:
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Le premier livre de langue française que j’aie eu était un dictionnaire. Il était jonché d’illustrations en noir et blanc, mais seuls les drapeaux des nations étaient en couleur. Il s’agissait, car je veillais à ne pas le perdre, du dictionnaire Larousse des débutants. Je regardais à cette époque, vers l’âge de neuf ans, l’unique chaîne de télévision française que nous captions, Antenne 2, devenue quelques années plus tard France 2, et je griffonnais sur un cahier les mots que je ne comprenais pas avec les explications trouvées dans mon dictionnaire. Ma mère était fière de moi. Pour m’encourager, elle m’offrit un illustré, le magazine PIF, que je lisais religieusement en rénovant mes habitudes. Désormais, je tenais un crayon à la main, mon dictionnaire étant toujours à ma portée, j’étais à l’affût de la moindre difficulté.
Je devais avoir onze ans lorsqu’on me dit pour la première fois: “C’est exceptionnel, tu parles le français comme un livre!”
L’envie de lire grandissait en moi avec la volonté de maîtriser cette langue d’emprunt qui avait fini par supplanter naturellement ma langue maternelle. D’ailleurs, je ne puis dire que l’arabe est ma langue naturelle, puisque ma mère n’a jamais cessé de m’exhorter à cultiver mon amour pour le français.
Je sentis petit à petit le besoin de saisir par écrit des images que j’entrevoyais au début, mais qui devenaient de plus en plus oppressantes. Si je me donnais à cœur joie à la lecture, l’écriture se révéla beaucoup plus difficile. Les mots me faisaient défaut. Ils ne pouvaient coïncider ni avec les images que je voyais ni avec les sentiments que j’éprouvais.
Mais, un jour, je vis une image qui me dicta les premiers mots d’un premier texte. Je compris bien plus tard que c’était un poème.
Aymen Hacen
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En Tunisie, le français est perçu comme langue autre, langue suscitant refus et adhésion, parfois de manière simultanée. A situation paradoxale, réactions paradoxales: épiphénomène de la colonisation, cette littérature s’est épanouie à l’ère de l’indépendance.
Dans les médias officiels, il est de bon ton de s’excuser d’employer un mot français or il existe des journaux officiels en français et la chaîne internationale de Radio Tunis émet essentiellement en français.
Le caractère paradoxal du statut du français en Tunisie peut être illustré par la participation tunisienne aux sommets de la francophonie: la Tunisie a toujours été représentée dans ses instances mais toujours par le Premier ministre et jamais par le président de la République. Il découle de ce statut paradoxal un cloisonnement entre espace arabophone et espace francophone. Ce cloisonnement se manifeste surtout au niveau de l’enseignement. Les humanités sont dispensées en arabe et les sciences en français. Ce qui est en soi révélateur du statut du français en Tunisie: il semble qu’une conception pragmatique sous-tende l’usage du français en Tunisie, il s’agit d’impératifs économiques, scientifiques et technologiques. Dans les années 1980, une réforme de l’enseignement avait fait du français une langue véhiculaire, un outil. Et les manuels scolaires furent expurgés de toute référence littéraire. Et “L’Albatros” de Baudelaire céda la place à des articles de presse sur le football. On s’est très vite rendu compte du danger qu’il y avait à vider une langue de son contenu et à l’instrumentaliser. La réforme a été abandonnée.
Un des méfaits de cette réforme fut la régression du français en Tunisie qui continue à baragouiner dans la langue de Voltaire surtout dans les beaux quartiers où le français est perçu comme signe de réussite et de distinction sociales.
Si nous insistons sur l’éducation, c’est parce que la littérature tunisienne d’expression française est intimement liée au système éducatif jusqu’à en être une réalité quasiment scolaire. La majorité de ceux qui écrivent en français sont des enseignants. La création littéraire se situe pour eux en marge des activités universitaires.
Les motivations de ces enseignants écrivant en français sont diverses; cela va de l’attrait de la langue française au désir de parler à l’autre dans sa langue. Mais aussi diverses qu’elles puissent être, ces motivations peuvent être ramenées à une lapalissade: écrivent en français ceux qui le maîtrisent, ce qui ne veut pas dire que les écrivains d’expression française se recrutent obligatoirement dans les départements de français. Les transfuges sont nombreux. Abdelaziz Kacem, parfait bilingue mais privilégiant l’expression française, est spécialiste de littérature arabe. Anouar Attia est angliciste mais il s’exprime en français et Jelloul Azzouna, bien que francisant, n’écrit qu’en arabe. Voici comment il nous a fait l’amitié de s’en expliquer:
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Cécile Oumhani
J’écris essentiellement en arabe par conviction profonde que cette langue a, aujourd’hui plus qu’hier, besoin d’évoluer et de s’ouvrir aux cultures universelles. Si j’aime la langue française, j’aime davantage ma langue maternelle, avec laquelle je saisis mieux les nuances des choses et de la vie. Je me suis rendu compte que, pour aller au plus profond de l’être, rien ne pouvait remplacer les mots appris dès la plus tendre enfance, des mots de l’arabe classique et surtout des mots de l’arabe dialectal, issu du terroir. C’est pourquoi je n’hésite pas à recourir à de tels mots même si ma langue demeure de facture plutôt classique.
Si j’apprécie énormément l’effort de mes collègues qui écrivent en français — ils sont en train d’ouvrir de nouveaux horizons et de nouvelles pistes pour la littérature nord-africaine — je ne peux m’empêcher de me sentir plus proche de ceux qui utilisent la langue arabe que je crois posséder mieux que la langue française. Les tournures de la phrase arabe, sa musicalité et même la rudesse de certaines de ses consonnes me font vibrer de façon très intime.
Parce que c’est moi, parce que c’est elle.
Jelloul Azzouna
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On comprend dès lors ce paradoxe faisant que la langue du colonisateur a gagné du terrain avec l’indépendance. Le bilinguisme dont la plus belle illustration aura été le collège Sadiki est en perte de vitesse. Rares sont ceux qui, comme Abdelaziz Kacem ou Hédi Khélil, manient aussi bien l’une et l’autre langue. Certains, plus sceptiques, diraient l’une ou l’autre.
La tendance actuelle chez les universitaires francophones consiste à refuser de qualifier la littérature tunisienne d’expression française de “problématique”. Ils affirment que son existence est une réalité à admettre. Sa dimension historique est ressentie comme source de fierté. Par ailleurs, un souci d’indépendance anime le discours critique francophone qui se traduit par la primauté accordée à la production tunisienne. Ainsi, pour les francisants, qui font prévaloir l’argument de l’ouverture sur les autres cultures, le français sert d’abord à évoquer les réalités culturelles locales. Ce désir semble présider à un concept introduit à l’université de Tunis par Habib Ben Salha, celui de “littérature tunisienne d’impression française”, dans le sens de typographie. Si la paronymie est plaisante, elle n’est pas sans rappeler l’instrumentalisation de la langue française.
Le souci d’autonomie se révèle également dans le discours critique même où l’on peut surprendre des rapprochements d’une générosité inouïe du type: “nous avons notre Proust” ou “le Zola tunisien”… Ces rapprochements valent peut-être par le nationalisme qui les motive mais ils me semblent doublement fautifs: d’abord du point de vue littéraire mais aussi du point de vue nationaliste même, car si ces rapprochements abusifs prétendent s’affranchir de la culture française, ils le font en instituant cette culture comme système de valeurs, comme repère et comme idéal.
Le paradoxe affecte le contenu même de la littérature tunisienne d’expression française produite en Tunisie, ce paradoxe semble inhérent à cette littérature: un recours à une langue étrangère pour dire des réalités locales qui auraient bien pu s’exprimer en arabe. Ce détour par l’autre pour se dire semble plus fécond en poésie. Ce même recours à une autre langue pour se dire préside également à la littérature tunisienne d’expression française à l’étranger à ceci près que cette dernière est plus riche en références culturelles, plus ouverte sur la culture arabe, plus érudite. Tahar Bekri (2) s’associe à Imru al-Qays (3), Abdelwahab Meddeb (4) à Ibn ‘Arabi (5)… En cela cette littérature semble animée par un besoin d’affirmer son identité et son altérité culturelles, ce qui n’est pas vécu avec la même acuité par les écrivains tunisiens d’expression française de Tunisie. Et en cela, la littérature tunisienne produite à l’étranger semble plus proche de la littérature arabophone. La littérature francophone de l’intérieur semble plus attachée au vécu, à une vision du monde populaire avec le risque de folklorisme que cela comporte. Les romans de Emna Belhaj Yahia (Chronique Frontalière (6) et L’Etage invisible (7)) témoignent de l’âpreté de cette quête entre les pesanteurs du vécu et la fugacité de l’avenir et dans laquelle l’identité apparaît comme une conscience en crise dans une société en crise. L’acuité de cette conscience est grande pour ses personnages, le plus souvent féminins, tiraillés entre les miroitements de la culture occidentale et la vérité du risque de retomber dans les trappes de l’histoire. Ce risque de repli et de régression est analysée de manière plus théorique par Hélé Béji. Dans l’Imposture culturelle (8) elle montre les dérives que peuvent cacher des notions comme “identité culturelle”, “civilisation” ou “authenticité” après avoir démontré de quelle manière la pensée qui a conduit à l’indépendance s’est muée en idéologie. Paradoxalement, ce qui a servi à affranchir le pays servira plus tard à “asservir” les gens: le mouvement national a libéré le pays au nom de l’identité, et c’est ce même principe qui s’est transformé en prétexte idéologique à la sclérose et à l’enfermement dit-elle dans Le Désenchantement national.(9) La réflexion de Hélé Béji s’accompagne d’une écriture du moi comme dans L’œil du jour.(10)
Si cette littérature n’a pas produit d’œuvres capitales comme c’est le cas en Algérie ou au Maroc, c’est peut-être parce qu’elle est empêtrée dans ses paradoxes. Une issue à ces contradictions se profile, dont les principaux traits semblent être:
1) Intégration de l’adhésion à la francophonie dans un cadre plus général que les relations franco-tunisiennes. Ce cadre pourrait être une francophonie qui ne passe pas obligatoirement par Paris mais par Alger, Bruxelles ou Luxembourg. Il pourrait également s’agir d’un cadre polyglotte, celui de la Méditerranée. Le français serait alors un vecteur de rencontre avec des cultures diverses. La fécondité des voies qu’ouvre cette perspective peut être ressentie dans l’accueil enthousiaste fait à Tunis aux œuvres tunisiennes s’exprimant dans une langue autre que le français (l’italien, par exemple.
2) Le retour à l’esprit Sadiki, c’est-à-dire tenir cette gageure d’une littérature et d’une culture bilingue. Aujourd’hui, il semble que le concept de bilinguisme soit ressenti comme concession à la francophonie, concept qui recouvre dans l’esprit de ceux qui le dénigrent une réalité autre que linguistique. Pour illustrer ces réticences, je citerai l’exemple de l’œuvre complète de Mahmoud Messadi: trois tomes en arabe et un tome en français qui ne comprend que la thèse soutenue par l’auteur à Paris. Mais la première version en français du Barrage, le chef-d’œuvre de l’auteur, n’a pas été publiée. Lorsqu’il m’a semblé important de rappeler l’existence de ce texte, il m’a été répondu que c’était “un enfant naturel”.
Pourquoi cette réticence au bilinguisme dans un pays qui, par le passé, a pu tenir cette gageure et où une élite continue à manier aussi bien l’une que l’autre langue? Les causes sont multiples, diverses: il s’agit dans tous les cas d’une appréhension, d’une crainte que seul le dialogue des cultures peut dissiper. Abdelaziz Kacem le dit autrement:

Homme des deux rives, de par mon ambivalence, j’ai parfois le sentiment d’être un Janus aux deux visages opposés. D’un côté, je vois un Orient qui perd le nord, de l’autre, un Occident désORIENTé.
Janus, ai-je dit. Mon rêve pourtant est d’accéder à une totalité initiale reconquise, une androgynie humaniste refusant d’être à nouveau scindée.
Par les temps qui courent, faire une telle profession de foi en Europe où le dialogue Orient-Occident n’est plus de saison, c’est s’attirer une sympathie condescendante, mais toujours passagère. Dans la plupart des pays du monde arabe, c’est, le plus souvent, s’exposer à tous les anathèmes.
Abdelaziz Kacem: "Culture arabe/Culture française. La parenté reniée"(11)
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Seul un passage du monologue au dialogue culturel peut annihiler ces craintes. Dans cette perspective, quel confort nous aurions, nous francophones, si quelques Français écrivaient, eux aussi, de droite à gauche. Utopie que nous ne pouvons ambitionner et à quoi nous substituons la qualité d’écoute d’une romancière et d’une poétesse comme Cécile Oumhani:
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“Voyageurs hésitants, cherchant notre route à travers l'opacité qui voile le monde et nous rend aveugles à nous-mêmes, nous tâtonnons vers cette part énigmatique et contradictoire logée là où nous ne savons. Les mots tracés sur la page sont espoir de clarté, désir de rejoindre et de toucher. Atteindre une rive? Je pourrais dire que j'erre entre les rives et pourtant il me semble plus juste de dire que ce sont elles qui sont en moi. Le temps a inscrit dans sa trame mille et une choses pétries de cette Tunisie qui est mon lieu intérieur mais sont aussi translucides à qui me voit ou me rencontre ici au Nord. Insignifiantes? Non, tout le contraire, à la fois insaisissables et essentielles, comme si un pays, une culture et une langue s'étaient tissés en moi à jamais, étroitement entremêlés avec ce que j'étais avant. Un mot qui vient en arabe, seulement parce qu'à un instant précis il s'impose dans sa justesse, son exactitude. Un geste que j'esquisse sans même y penser, parce que je l'ai aimé lorsque je l'ai vu et que je l'ai ensuite gardé en moi. Lente giration de tout ce qui relève du désir, comme plénitude rêvée, manque ou frustration et inévitablement se résout sur les chemins de la page. Se résout? Plutôt une approche dont il faut accepter qu'elle deviendra juste un peu plus étroite avec le temps. Les mots que j'espère doivent être arrachés à la gangue de ce qui les a vidés d'eux-mêmes, vœu de couleur, de texture et de lumière et ils s'échappent, ou le ciseau qui doit les sculpter glisse en vain sur ce qui les emprisonne. Patience d'un travail qui n'est jamais fini, attente de ce qui se dérobe avec l'écoute encore trop imprécise chez moi de ces textes arabes qui bercent mon oreille intérieure. Avec des moments privilégiés et déterminants comme la découverte de Saison de la migration vers le nord de Tayeb Salih dans le texte après la lecture de sa traduction française: profusion de sons et de rythmes qui m'ont donné la certitude de franchir alors un seuil.”
Cécile Oumhani
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Nous avons tenu à terminer avec le témoignage d’une poétesse française où se lisent les mêmes tourments, souvent affiliés au désir, à l’ipséité et à leur résolution dans ce qui s’apparente davantage à une quête existentielle. Ainsi donc, le français est un instrument. Rien que l’instrument de cette contrée où Nord, Sud, Orient et Occident s’appellent


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1) Jalel El Gharbi est enseignant à la faculté des lettres de la Manouba (Tunis). Dernière publication: Le cours baudelaire, Paris/Tunis, Maisonneuve & Larose / Sud Editions, 2004.
2) Tahar Bekri: Le Chant du roi errant, Paris, L’Harmattan, 1985.
3) Imru al-Qays: (497?-545?) Le plus célèbre des poètes préislamiques, prince maudit, il est auteur d’une mu’allaqa.
4) Abdelwahab Meddeb: Le Tombeau d’Ibn ‘Arabî, Paris, Sillages, 1987.
5) Ibn ‘Arabî:(1165-1240?)le grand maître du soufisme musulman (Shaykh al-akbar), défenseur des principes de “l’unicité de l’être”, de “l’homme universel”, il fut un grand passionné de toutes les amours, y compris celles de Nizâm rencontrée en 1214 à La Mecque.
6) Paris, Noël Blandin, 1991.
7) Paris, Joëlle Losfeld 1996 et Tunis, Cérès 1996.
8) Paris, Stock, 1997.
9) Paris, Maspero, 1982.
10) Paris, Maurice Nadeau, 1995.
11) Paris, L’Harmattan 2002, p. 9-10 Jalel El Gharbi
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