Hommage à Manuel Vázquez Montalbán | Manuel Vazquez Montalban, Nathalie Galesne, Pepe Carvalho, Aq. Mancini, Barrio Chino, Gaudi, polars, Dashiell Hammat, Agatha Christie
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Nathalie Galesne   
 
//Photo Aq. ManciniPhoto Aq. Mancini
L’architecture grimacière de Gaudi, l’odeur de friture des ruelles du Barrio Chino, l’arc en ciel sonore des perruches sur les Ramblas, la ceinture turquoise de la Méditerranée au bas de la ville…, bref, Barcelone tout entière porte le deuil. Manuel Vazquez Montalban l’a définitivement quittée, entraînant dans son dernier voyage Pepe Carvalho, l’anti-héros préféré des lecteurs de polar, saveur méditerranéenne.

Par respect pour ses lecteurs, un écrivain ne devrait pas avoir le droit de mourir, d’emporter la clef des innombrables combinaisons d’un imaginaire qui expire d’un seul coup avec lui. Seulement voilà, Montalban s’en est allé comme un comédien dont le coeur s’arrête brutalement de battre sur les planches. La scène n’est autre que l’aéroport de Bangkok, lieu d’une des plus belles aventures de Pepe Carvalho: Les oiseaux de Bangkok.

Ainsi s’achève l’errance de ce gourmet solitaire et sentimental. Sa perspicacité et son humour ne s’esquinteront plus sur les énigmes prétextueuse de son créateur, des histoires aux finals incertains qui servaient surtout à dénoncer les rouages d’un monde de plus en plus cruel et absurde.

C’est précisément sur ce globe pourrissant avec ses continents de pauvreté à la dérive, enserré dans l’étau d’un terroriste international de plus en plus pressant que l’écrivain catalan avait bâti l’échafaudage de son ultime récit: Milenio, le plus épais de tous, environ mille pages, dont la sortie en deux volumes était prévue pour janvier et mars prochain.

Mais le succès mondial du cycle Carvalhesque ne saurait nous faire oublier que Manuel Vazquez Montalban était bien plus qu’un talentueux auteur de romans policiers, et que ces polars bien plus que de simples polars. Nous lui rendons ici hommage en reprenant l’interview qu’il avait relâchée, il y a plusieurs années, à notre journaliste.

Vous écrivez aussi des poésies, des récits n’appartenant pas au genre policier, des essais. Comment conciliez-vous cette production avec vos polars?
Mes polars sont d’un genre particulier. Je m’en sers comme un jeu d’instruments narratifs extrêmement riche : le point de vue du détective, l’intrigue, la violation du tabou qu’est l’homicide, etc. Cette structure policière permet un discours politique très intéressant, à mi-distance entre Dashiell Hammat et Kafka.

Dans vos romans, l’énigme reste souvent en suspens, et le récit d’une certaine mesure incomplet ...
Habituellement, la dimension intéressante du polar consiste à décliner l’identité du coupable, situer le personnage de la victime dans la logique narrative, éclaircir le mobile. Dans les romans de Carvalho, cet aspect est secondaire, ce qui en soi constitue une sorte de transgression littéraire, de violence faite au genre policier. Carvalho se promène sur cette frontière entre les genres. En le suivant, le lecteur assiste surtout à un voyage à travers la ville et «ses ethnies», des plus riches aux plus démunies. C’est aussi un voyage dans la mémoire des personnages, d’où naît la dimension historique de mes récits. Bien sûr, tout se déroule selon la logique de l’investigation, mais l’essentiel n’est pas de savoir qui est le meurtrier.

Vous aimez aussi joué avec les différents genres du polar, je pense notamment à votre roman Les thermes dont la structure ressemble comme deux gouttes d’eau à celle des livres d’Agatha Christie?
«Les thermes» est sans aucun doute une parodie de la technique policière d’Agatha Christie: l’espace clos, le mystère de l’habitation, le passage d’étranges personnages, le défilé des cadavres. C’est aussi une métaphore de l’Europe que j’ai voulu construire autour du mythe de son unification. Cette technique se prêtait fort bien à cela puisqu’elle permettait de réunir dans une même unité de lieu, en l’occurrence les thermes, les personnages des différentes nations européennes.

Vous faites aussi très souvent référence à John Le Carré.
J’aime Le Carré. Il écrit des livres d’espionnage qui sont en réalité des romans historiques d’importance majeure. Par roman historique, je n’entends évidemment pas les grandes fresques que peut produire une vision bourgeoise de l’histoire, ni les grandes œuvres du réalisme socialiste. Au contraire, j’entends par là une histoire souterraine et internationale, une histoire que personne ne voit mais qui existe. La rencontre entre Gorbatchev et Reagan à Vienne, la bureaucratie des services secrets, les conflits internationaux: c’est à tout cela que l’on assiste dans les récits de Le Carré, et c’est passionnant. Graham Greene et Sciascia sont des écrivains de cette même trempe.

La famille de Pepe Carvalho est composée de marginaux: sa compagne Charo est une prostituée, Biscuter son secrétaire-cuisinier, «homme à tout faire» est un ancien détenu, le misérable Bromure est son indicateur. Eprouvez-vous, vous aussi, une même tendresse pour les exclus?
Oui, c’est une tendresse dostoevskienne vis-à-vis de ceux qui ont perdu la guerre, non pas la guerre civile, mais la guerre affectivo-sociale. Dans une société de vainqueurs comme la Barcelone d’aujourd’hui, une Barcelone hight-tech, européenne, olympique, je crois qu’il est essentiel de se rappeler de la part perdante et désolée de cette ville.
Carvalho est profondément déraciné: ce n’est pas un vrai catalan, son père vient de Galicie, et il ne possède pas de vraie famille. J’appartiens au même milieu que lui, je suis fils d’une famille immigrée qui a laissé le sud de l’Espagne pour Barcelone (la terre promise d’alors), qui a troqué sa vieille pauvreté contre celle du Barrio Chino.

Pourquoi Carvalho brûle-t-il ses livres?
Disons que c’est une sorte de vengeance qu’il prend sur la culture à laquelle il a cru. C’est un déçu de la pensée mais il en est en même temps nostalgique. C’est un peu comme si le savoir l’avait trahi, lui avait ôter une certaine spontanéité. Cela dit, avez-vous remarqué comment Carvalho choisit les livres qu’il destine au feu ? Par exemple lorsqu’il sacrifie une anthologie de poésie érotique espagnole, il choisit celle dans laquelle ne figure aucune de mes poésies!

Mêmes sentiments, même attirance pour la bonne table, même humorisme féroce, et tous deux ex-communistes, le moment d’une confrontation entre Pepe Carvalho et Montalban n’est-il pas venu?
Bien que Pepe et moi ayons beaucoup de points communs, il s’est créé ces dernières années entre la logique du personnage et celle de l’auteur un vraie tension. Pepe Carvalho a sa propre évolution biologique, ce n’est pas un personnage à la Maigret dont l’âge est immuable. Roman après roman, Carvalho a vieilli, grossi…Il n’a plus la même énergie et la me agressivité qu’autrefois. Il a abusé des bons plats et englouti trop d’alcool. Ces signes avant coureur de la vieillesse sont déjà évidents dans «Les thermes» où Carvalho y est un sujet passif, affaibli par son régime alimentaire, voyeur d’une cure thermale.

Vous n’allez tout de même pas le faire mourir?
Non, ce serait trop brutal et trop dramatique. Mais Pepe est sans nul doute destiné à disparaître. On pourrait penser à un adieu sous forme de voyage autour du monde, surréaliste et prétextueux , à la manière de Jules Verne. Dans tous les cas de figures, le finale de ce cycle sera consacré à une confrontation entre lui et moi que j’intitulerai «Carvalho et moi». Ce sera alors l’occasion de parler de nos conflits et de réaffirmer notre entente à travers l’histoire interne de tous mes romans.
 

 
 
Propos recueillis par Nathalie Galesne