Juan Goytisolo. Le soi, le monde et la création littéraire. Entretien avec Yannick Llored | Nathalie Galesne
Juan Goytisolo. Le soi, le monde et la création littéraire. Entretien avec Yannick Llored Imprimer
Nathalie Galesne   
Juan Goytisolo. Le soi, le monde et la création littéraire. Entretien avec Yannick Llored | Nathalie GalesneBien que l’on ne puisse se passer des écrits lumineux et critiques de Juan Goytisolo pour appréhender les racines arabes de la culture européenne, bien que son oeuvre soit indispensable pour déconstruire l’orientalisme européen, saisir les relations de domination qui se sont glissées, au fil de l’histoire, dans les représentations symboliques du Nord de la Méditerrané sur ses voisins de la rive sud, la production littéraire de l’écrivain espagnol reste encore largement méconnue. C’est précisément à cette dernière que Yannick Llored, maître de conférences en littérature espagnole à l’Université Nancy 2, consacre son dernier ouvrage: Juan Goytisolo. Le soi, le monde et la création littéraire.

Yannick Llored est l’auteur de deux ouvrages et de nombreux articles sur l’œuvre de Juan Goytisolo. Il a également publié des contributions sur d’autres écrivains espagnols aussi bien classiques (Juan Ruiz et Cervantès) que contemporains (José Jiménez Lozano). Dernièrement, il a codirigé un numéro spécial de la revue Horizons Maghrébins (n° 61, à paraître en avril 2010 aux PUM à Toulouse) sur l’Espagne des trois cultures (musulmane, juive et chrétienne).

Pourquoi avez-vous écrit ce livre? Et pourquoi ce titre?

Je travaille sur l’œuvre de Juan Goytisolo depuis une dizaine d’années. Il m’a paru nécessaire de présenter à un public élargi une synthèse de mes recherches sur les cinq romans de l’écrivain publiés durant la période 1980-1993 ( Makbara, Paysages après la bataille, Les vertus de l’oiseau solitaire, Barzakh et La longue vie des Marx ) pour faire mieux connaître sa création littéraire, qui n’est pas simple à aborder ; d’où le fait qu’elle soit parfois qualifiée, de façon arbitraire, d’« élitiste ». En fait, l’œuvre de Goytisolo continue de déranger. Mon livre souhaite enrichir la lecture que chacun peut faire des textes de l’écrivain en traitant les problématiques essentielles situées au cœur de l’écriture.
Le choix du titre découle de ma démarche d’analyse. En effet, chez Goytisolo le retour sur les expériences du vécu, l’interrogation constante sur le parcours personnel, les positions critiques sur la culture espagnole et le regard porté sur les conflits et les enjeux contemporains en lien avec les processus historiques occupent une place décisive dans son écriture. Bien sûr, ces différents aspects doivent être soigneusement différenciés pour vraiment comprendre les textes, mais ils ont des répercussions multiples dans la manière dont Goytisolo relie son engagement intellectuel et un dialogue de soi à soi ouvert sur le monde à la recherche permanente de nouvelles formes d’invention dans le champ de la création littéraire. Il convient de penser ensemble ces différentes perspectives pour saisir la complexité et la richesse de cette littérature.

Que signifie pour vous l’oeuvre de Goytisolo?
Une source inépuisable de réflexions critiques, une redécouverte permanente de la diversité de l’identité culturelle espagnole marquée par les apports juifs et arabo-musulmans et surtout un dialogue passionnant axé sur la façon dont la modernité littéraire peut puiser dans les sources vivantes des traditions littéraires, à savoir dans leurs imaginaires et leurs héritages poétiques, spirituels et intellectuels. En repensant la force critique et créatrice des grandes œuvres du passé, Goytisolo remet en cause les schémas de pensée préétablis ; il éclaire les zones d’ombre et les non-dits présents dans les discours idéologiques qui fixent des rapports déterminés à l’identité collective, à la mémoire historique et autres cultures. L’écriture de Goytisolo affronte sans cesse ces discours, ce qu’ils ont produit dans l’Histoire et ce qu’ils servent à légitimer. Aussi son œuvre propose-t-elle une expérience féconde de décentrement, de remise en question et presque d’arrachement, à travers laquelle des questions primordiales pour l’humanité émergent au plus profond de la création littéraire. Ainsi, la vision de la guerre dans ses romans, qu’il s’agisse de celle du Golfe dans Barzakh , du siège de Sarajevo dans État de siège ou du conflit en Tchétchénie dans Et quand le rideau tombe , montre comment la déperdition des rapports à l’autre, la destruction du travail de civilisation et les processus d’exclusion qui traversent l’Histoire amènent à déposséder l’individu de son humanité et de toute relation authentique à une identité, à une mémoire et à une culture nécessairement multiples et en transformation permanente. On trouve, en ce sens, dans l’œuvre de Goytisolo une forme d’universalité plurielle qui n’est pas soustraite à la mise en lumière des lignes de clivage qui parcourent toute culture. Ce qui me semble très intéressant chez Goytisolo, c’est que ces questionnements ne sont pas séparés d’une véritable réflexion sur le rôle de la littérature aujourd’hui face aux conflits contemporains. C’est sur cette voie que l’écrivain conçoit aussi une pensée du roman. Celle-ci implique l’exploration profonde de modes nouveaux de connaissance sur soi et sur le monde qui peuvent être atteint par la création littéraire grâce à un renouvellement permanent d’ordre esthétique et poétique. On voit bien, par là, que chez Goytisolo il y a aussi une espèce de morale de la littérature où la question de la vérité possède du sens; cette morale est très éloignée, bien entendu, de tout moralisme. Nous sommes loin, par conséquent, de la seule ironie ou du divertissement au sens pascalien du terme; une ironie et un divertissement que certains critiques projettent trop facilement sur l’œuvre de Goytisolo, qui mérite d’être prise au sérieux. Il y a encore beaucoup de travail à faire.

En quoi ce dernier est un intellectuel méditerranéen incontournable pour penser les deux rives de la Méditerranée?
Les phénomènes de transferts culturels, de transmissions d’une culture à l’autre et leurs apports réciproques, orientent le regard stimulant que Goytisolo porte sur les deux rives de la Méditerranée. Proche des positions d’E.W. Said, de celles de l’historien-philologue Américo Castro et des analyses d’Alain de Libera concernant la dimension pluri-culturelle de la pensée philosophique en Occident au Moyen Âge, Goytisolo n’est pas simplement un « passeur » entre les deux rives car il montre, dans ses essais et dans sa création littéraire, le rôle des racines arabes de la culture européenne et la façon dont celle-ci s’est toujours nourrie des phénomènes et des pratiques d’interculturalité. Pensons à l’École des traducteurs de Tolède, à la manière dont l’œuvre d’Averroès et celle de Maïmonide ont influé sur les grandes problématiques philosophiques dans l’Occident médiéval, à la diversité des rapports entre différentes formes de spiritualité, par exemple entre la poésie mystique d’un Jean de la Croix el le soufisme ou bien entre certains courants de ce dernier et la kabbale juive, mais pensons aussi à ce que le Quichotte – fondateur, à bien des égards, du roman moderne – doit à la connaissance de Cervantès de la culture arabo-musulmane acquise durant sa longue captivité à Alger. Ces différents aspects essentiels sont abordés dans l’œuvre de Goytisolo et mettent en lumière ce que l’écrivain appelle, à juste titre, le mudejarismo présent dans la culture espagnole. Ce mudejarismo caractérise aussi son écriture. De plus, en s’intéressant de près aux minorités, notamment aux judéoconvers – les juifs convertis – et aux morisques, dans l’Espagne des XVI-XVIIèmes siècles, Goytisolo montre comment la pensée critique et la préfiguration de la modernité sont indissociables de la présence de ces minorités dont la disparition progressive entraîna, comme on le sait, un repli dramatique de l’Espagne sur elle-même et sur des valeurs traditionalistes. Goytisolo fouille sans cesse ce qui peut rapprocher les deux rives et contribuer à une meilleure connaissance mutuelle ; il s’agit aussi, en suivant cette perspective, de s’ouvrir à une forme d’émancipation, au plan éthique, qui permet, grâce à la redécouverte de la fécondité d’un patrimoine commun, de lutter contre les extrémismes religieux et nationalistes.
Par ailleurs les attaques dont fait l’objet Goytisolo, à qui certains intellectuels reprochent d’adopter une sorte d’ orientalisme à l’envers qui le conduit à expliquer en partie le retard et le terrible déficit démocratique des pays arabes par les formes de domination exercées par l’Occident, ne me semblent pas vraiment fondées. En effet, même si Goytisolo ne cache pas un certain parti pris dans ses positions, il essaie toujours d’interroger les conditions sociales, historiques et politiques dans lesquelles se trouvent les pays arabes qui sont malheureusement encore confrontés à des formes de régression quant à l’évolution des droits civiques et à toute véritable tentative de démocratisation. La pertinence des vues de Goytisolo, sa pensée qui interroge les « points aveugles » relatifs aux relations entre l’Occident et le monde arabo-musulman et, enfin, sa connaissance solide des réalités socioculturelles des deux rives de la Méditerranée me paraissent importantes pour nous aider à penser le défi du rapprochement des civilisations. Je ne vois pas aujourd’hui d’autres intellectuels espagnols capables d’assumer vraiment cette tâche essentielle.

Des traductions de votre ouvrage sont-elles prévues, en quelles langues?
J’espère qu’une traduction en espagnol pourra voir le jour prochainement. Il est par ailleurs regrettable de constater que l’œuvre de Goytisolo reste, en réalité, assez peu étudiée en Espagne. Comme je l’ai déjà dit, elle continue de déranger et pas seulement le milieu académique ; loin s’en faut. Le Prix national des Lettres espagnoles qui a été attribuée à l’écrivain, à la fin de l’année 2008, a cassé un « tabou » car Goytisolo, malgré l’importance de son œuvre et sa reconnaissance internationale, n’avait jamais obtenu de Prix littéraire dans son propre pays. Mais cette distinction compensatoire ne doit pas cacher la réalité des réserves et parfois le manque de véritable curiosité intellectuelle qui frappent son œuvre. En Espagne, certains critiques de littérature considèrent encore les romans publiés par l’écrivain dans les années 1960-1970 comme ses textes les plus réussis. C’est plutôt consternant. Toujours en Espagne, aucun colloque international n’est consacré à Goytisolo et parfois on s’étonne même du fait que vous puissiez vous intéresser sérieusement à ce qu’il écrit. Il est donc préférable de ne pas faire de recherche sur cette œuvre si l’on souhaite obtenir un jour un poste dans une Université espagnole. Bref, cette situation est difficile à comprendre. Les très longues années du franquisme (presque quarante ans), qui pèsent encore quelque peu sur les institutions académiques et culturelles du pays, ne peuvent pas tout expliquer. Il est aussi possible que Goytisolo ait une certaine responsabilité dans cet état de fait, et cela principalement à cause de l’image qu’il s’est construite et qu’il a voulu donner de lui-même à un certain moment.

Pourquoi doit on lire votre ouvrage et comment se le procurer quand on ne vit en France?
Ce livre offre une vision d’ensemble de l’œuvre de Goytisolo, en particulier telle qu’elle s’est développée durant la période-clef 1980-1993 au cours de laquelle son écriture a atteint sa pleine maturité. L’ouvrage constitue, donc, une introduction à la lecture approfondie de cette œuvre exigeante. Les raisons de lire cet essai critique sont évidemment diverses en fonction des centres d’intérêt des lecteurs. Je me suis attaché à prendre en compte le contexte social, historique et culturel, tout en restant très près de la lettre des textes pour en proposer une analyse précise à l’écart des notions globales comme celles de « postmodernité », de « marginalité », etc., fréquemment utilisées dans l’étude de cette œuvre. Je n’ai pas calqué une grille de lecture définie ni des théories préalables pour analyser en profondeur les textes de Goytisolo. J’ai cherché, en revanche, à suivre pleinement les pistes de déchiffrement et la complexité que l’écriture me proposait elle-même. L’expérience est plus enrichissante, car on parvient ainsi à mieux saisir l’originalité et la singularité d’une écriture.
Pour se procurer le livre, on peut le commander auprès des librairies spécialisées en sciences humaines. Il est sans doute plus simple de l’acquérir sur le site Internet de l’éditeur Septentrion (www.septentrion.com), où l’ouvrage peut être commandé sans aucune difficulté. J’espère que cet essai critique pourra susciter de nouvelles perspectives de lecture et de réflexion sur l’œuvre d’un grand écrivain à la fois mudéjar, méditerranéen, espagnol et européen qui réussit à créer des liens entre les deux rives de la Méditerranée, mais aussi entre l’Espagne et l’Amérique latine où cette œuvre est appréciée.

Yannick Llored

Juan Goytisolo. Le soi, le monde et la création littéraire , Presses Universitaires Septentrion, Lille-Villeneuve d’Ascq, 2009, 420 p.

Proposos recueillis par Nathalie Galesne
(21/02/2010)


mots-clés: