Borges, Adolfo Bioy Casares | Eloy Santos
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Eloy Santos   
 
Borges, Adolfo Bioy Casares | Eloy Santos
Jorges Luis Borges et Adolfo Bioy Casares
Cette longue chronique (1) - le volume compte plus de 1600 pages - embrasse une période allant de 1947, année où Bioy dévoile pour la première fois à Borges les contenus de ses cahiers, à 1986, année de la mort de ce dernier à Genève. Ainsi, pendant presque 40 ans, Bioy maintint, jour après jour, une fenêtre ouverte sur le travail humain et créatif d’une des plus grandes icônes de la littérature du 20ème siècle.

Il s’y occupe moins de dépeindre ou de donner une interprétation des actes de son ami tant admiré que d’y observer minutieusement gestes, anecdotes et conversations, ce qui offre à ses lecteurs le privilège de participer, entre autres, à une vertigineuse leçon de littérature. La légendaire acuité intellectuelle de Borges, son ironie fulminante, à mi-chemin entre érudition lumineuse et ingénuité, provoquent une hilarité incessante, et renouvellent la curiosité et la passion pour cette étrange fonction créative, imaginaire et ludique du langage que l’on appelle littérature.

Dans un de ses récits fantastiques les plus célèbres, Borges imagine l’existence de l’Aleph, un point dans l’espace qui contient simultanément tous les lieux de l’univers. L’étendue de son entreprise créative et de sa vision ont placé son oeuvre dans un espace imaginaire où convergent les grandes inventions tramées par les langues des hommes.

Homère, les Eddas, les mystiques souffis, Shakespeare et Cervantes, les traités bibliques, les nouvelles policières et la Cabale, tout est contenu dans ces cahiers conversés, jusqu’aux conteurs anonymes qui, dans les plaines d’Asie autour d’un feu de camp, animent les nuits des caravaniers en échange de quelques pièces, et dont les récits confluent dans l’infinité des Mille et une nuits. De leur inépuisable maestria dans l’art oral, Borges se fait en ces pages le digne héritier.
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(1) Borges, Adolfo Bioy Casares, (sous la direction de Daniel Martino), Ediciones Destino, Barcelona, 2006.
Borges, Adolfo Bioy Casares | Eloy Santos
Jorges Luis Borges
Quelques extraits du volume:
Borges: “On croit qu’il doit y avoir beaucoup de récits comme Les mille et une nuits, mais il n’y en a pas. Les bons livres viendront à la fin des littératures: ce sont la distillation de nombreux livres antérieurs, de nombreuses littératures. Il a fallu de nombreux récit de voyages pour arriver à Sindbad”.

Nous allons boire un thé à la maison. Un garcon, qui joue au football dans la rue, en voyant son ballon s’engouffrer sous ma voiture, se met à crier: “Adieu, ballon”. Borges commente: “Adieu, ballon: toute la tendresse et la poésie qu’il y a dans cette phrase”. Bioy: “ De cette manière, il est facile de faire de la poésie, le mot ballon est irréfutable”.

«Borges observe que rien ne produit autant de contrariéte ( et autant de répugnance ) que ce que l’on sent comme faux. En parlant de je ne sais quel livre, il dit que c’était comme un paysage de kilomètres et de kilomètres de carton-pierre et de rideaux; il ajoute que, parfois, il interrompt la lecture de tels livres, de peur qu’ils ne lui portent malheur».
Borges, Adolfo Bioy Casares | Eloy Santos
Adolfo Bioy Casares
Il parle de l’Université. Lors d’un examen, une fille reconnut qu’elle ne savait pas qui était Homère, mais elle identifiait Achille comme le roi des Huns.
Borges: “Ce sont les erreurs que Joyce essayait de commettre”.

Il affirme qu’en allant à la rencontre de professeurs, on peut découvrir à quel point ils sont ignorants: “ Les grands spécialistes sont un mythe. Ce qu’il y a, c’est une société internationale de secours mutuels, une conspiration amicale de professeurs qui correspondent, s’envoient des livres et s’invitent.”

Je lui demande s’il pense que l’on peut faire quelque chose avec l’idée d’une personne très compétente dans une activité supérieure et qui l’abandonne pour se dédier ( comme quelqu’un qui, finalement, découvre sa vocation intime) à une activité inférieure et un peu ridicule; sans me répondre, il regarde dans le vide, en silence, avec une profonde tristesse.

Il me raconte que, en traversant la rue Piedras, un omnibus faillit le renverser; il leva le regard et lut une énorme enseigne: Vicente P. Cacuri. “Comme c’est curieux – dit-il - Si la dernière chose à laquelle j’avais pensé avant de mourir avait été Vicente P. Cacuri, personne ne l’aurait su.” ________________________________________________________________
Eloy Santos
(06/04/2007)
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